ATLAS DES MINORITES atlas geographique ethnies

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HISTOIRE ANTHROPOLOGIQUE DES CREOLES

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La société d’habitation: une civilisation historique


Vincent HUYGHUES BELROSE

Cours 2

2. LE CADRE HISTORIQUE ET GÉOGRAPHIQUE DE LA SOCIÉTÉ D’HABITATION

2.1 LA LIGNE DE TEMPS
2.2 L’INSULARITÉ TROPICALE
2.3 UN PEUPLEMENT PAR MIGRATIONS
2.4 UN CADRE COLONIAL COMMUN
2.5 LA LANGUE COMME FACTEUR UNIFIANT

Le cadre historique et géographique

François 1er (1515-1547) revendiquait la part de la France dans le partage du monde et contestait le Traité de Tordesillas (7 juin 1494), dont s’ensuivit l’épisode canadien de Jacques Cartier (1534-1541) et la création, sur le papier, de la Nouvelle France. Il faut cependant considérer qu’avant Jacques Cartier il y a eu les frères Giovanni et Girolamo Verrazano, envoyés par le même souverain à la recherche d’un passage par le Nord-Ouest vers la Chine et vers l’Inde et la constatation d’un vide dans les territoires espagnols au nord de la Caroline. Cela justifiera plus tard les tentatives d’implantations françaises en Floride entre 1562 et 1565.

Habitation Afrique
Habitat africain dans le golfe de Guinée, en 1890.

Girolamo Verrazano ouvre aux Français les mers du Sud, d’abord l’océan Indien en 1527-1528 et surtout l’Atlantique Sud, avec le Brésil en 1529. Cette double percée est importante car elle prouve qu’on ne peut dissocier un domaine d’expansion atlantique et un domaine indien ou indocéanien: ils sont liés dès le départ. Les Français débarquent presque en même temps au Brésil et à Madagascar et, immédiatement, deux lignes de commerce régulier s’établissent. La première est inaugurée en 1529 par Jean et Raoul Parmentier (de Dieppe) à destination de Madagascar et de l’Insulinde pour le bois d’ébène et les épices. La seconde était connue des Normands depuis 1504 au moins et les conduisait presque chaque année sur les côtes de la terre de Santa Cruz pour ramasser le «bois brésil», teinture concurrente de la garance en draperie.

S’il ne s’agit pas encore de colonisation mais d’exploration et de commerce de traite, l’expérience brésilienne, la seule que les Français aient soutenue sans interruption jusqu’à la fin du XVIe siècle, a été déterminante pour les modalités et les méthodes d’installation françaises sous les tropiques et même au Canada.

Hutte Boyé
Première figuration française d’une hutte ronde appelée tinobone ou raboui par les Caraïbes. D’après La légende dit: « Come les Yndiens ont ordinairement des Illuzions du Malin esprit ». Il s’agirait donc de la cabane de Chemin ou hutte du Boyé signalée par l’Anonyme de Carpentras.

Le système des « truchements » permet, dès cette époque, un métissage positif et volontaire. De jeunes matelots blancs sont confiés à des tribus amies dans lesquelles ils prennent épouses, apprenant la langue et les coutumes et transmettant la connaissance du français à leur descendance. On ne saurait trop souligner leur importance dans la pénétration française au Brésil et dans l’information des armateurs, capitaines marchands et autorités de Normandie au XVIe siècle. Dès le départ, ces relations commerciales et diplomatiques s’établissent en contravention avec la législation portugaise et la fréquentation française est considérée par les Portugais comme une activité de contrebande. La course et la flibuste sont déjà là.

Tout cela a été étudié depuis longtemps par Michel Mollat dans sa thèse sur le Commerce maritime normand à la fin du Moyen Age (1952) mais semble ignoré de l’historiographie antillaise et guyanaise. Rien ne ralentit la fréquentation de la route du Brésil, pas même l’appel du Canada en 1534: les armements dont on a conservé les actes le prouvent. Il n’est pas étonnant que l’expérience de la Floride (1562-1565) et la tentative de fondation de la France antarctique (1555-1560) puis équinoxiale (1604) y aient fixé leurs bases. Au Brésil les Français fréquentaient la région du Maranhão et les baies de Bahia, de Rio et de Paraiba. Ils étaient donc en contact avec des Tupis Guaranis (Tupinambas et Tamoios).

Sur le plan du métissage culturel et de l’élaboration du vocabulaire créole, on doit donc prendre en compte Le langaige du Brésil le premier glossaire franco-brésilien (1540-1548, 88 termes) qui correspond à la langue tupi, mais aussi le Langaige de Guynée, de la même époque, qui correspond à la langue kra du Libéria actuel. Au même moment, Jacques Cartier collectait un vocabulaire amérindien du Canada (1545). Du fait qu’on gagnait les côtes du Brésil après une escale en Guinée, sur la côte occidentale de l’Afrique, l’amalgame des termes ouest-africains a pu se faire dès cette époque, l’hypothèse de truchements laissés en Afrique n’ayant jamais été examinée1. On sait seulement que des Guinéens étaient aussi nombreux dans les ports normands que des Tupis Guaranis.

Dès le départ, les isles Cannibales sont associées à la route du Brésil et participent à la traite du bois. Un manuscrit normand de 1530 le prouve.

Rien de tel dans l’océan Indien à la même époque: les Français s’y aventurent dans le sillage des Portugais qui se sont établis partout où il était possible par la navigation. Les postes fixes, les loges, n’y apparaissent qu’au XVIIe siècle, en conséquence de l’affaiblissement des Portugais et de la montée de la puissance turque.

Ce que l’on peut dire c’est que, jusqu’au règne de Henri IV, les Français s’entraînent à la colonisation, à la course et à la contrebande, sans que l’Etat affirme de prétentions coloniales ni même qu’il pratique une quelconque politique coloniale. Il y a en revanche accumulation d’expériences et de connaissances dans les milieux maritimes de France qui seront transmises en héritage à la formation créole, en particulier la présence active du non-blanc et du métis. La loge, le poste de traite qui s’appelle très tôt « habitation » au Canada sont les ancêtres incontestables de la société d’habitation.

L'Anse Madame
Plan de L’habitation de l’isle Ste Croix, première fondation française en Acadie, 1613. On remarque que le mot « habitation » désigne d’abord un établissement fixe et autonome.

La ligne de temps

Océan Indien :

Dès le traité de Vervins passé avec l’Espagne en 1598, Henri IV affirme la volonté pour la France de posséder des colonies et des comptoirs. En 1601 se fonde une compagnie de marchands de St-Malo, Laval et Vitré pour aller chercher les richesses des Indes. En 1602, ils lancent une expédition qui ne dépasse pas Madagascar et entrent en relation avec les Malgaches de la même façon qu’au Brésil et aux îles Cannibales avec les Amérindiens. Dès lors, la baie de Saint-Augustin (Madagascar) est désignée comme un point de colonisation dans l’île.

Une autre expédition est programmée en 1604 après constitution d’une société à monopole royal. Il s’agit de commercer avec les Indes mais ni Madagascar ni les Mascareignes ne sont mentionnés. La première Compagnie française des Indes orientales est finalement constituée en 1615 et envoie une expédition aux Indes en 1616. En 1619 une expédition est lancée, elle atteint la baie de Saint-Augustin (côte Ouest) en 1620 et gagne ensuite les Comores. Peu à peu les navigateurs français se familiarisent avec le sud-ouest de l’océan Indien et commencent à fréquenter la côte orientale de Madagascar et peut-être l’île Maurice, toujours de la même façon que le Brésil, pour y troquer du bois, de la cire, des peaux et du tabac et y faire relâche.

Une carte de 1651 indique sur la côte orientale de Madagascar un « port où abordent les François ». Un acte notarié prouve qu’en 1632, une expédition partie de Dieppe avait pour mission d’y faire un établissement et l’on a la preuve de deux passages l’un en 1632 l’autre en 1635-1636. Le capitaine Alonse Goubert, parti de Dieppe en 1638, avait le projet de « faire voile à la mer Rouge, et en y allant laisser une habitation en l’isle Maurice qui est voisine de celle de Madagascar ou Saint-Laurent ». Quand le navire arriva à l’île Maurice, des Hollandais y étaient déjà installés, mais au lieu de les chasser, les Français firent voile vers Madagascar au port de Sainte-Luce, sur la côte orientale.

Si les Hollandais baptisent et occupent officiellement Maurice en 1598, dédaignant l’île voisine, ils ne s’y installent pas tout de suite. La preuve, en 1601, un de leurs navires qui y fait relâche y découvre un naufragé français, premier habitant de l’île. C’est en juillet 1638, peut avant le passage de Goubert, que les Hollandais fondent un établissement avec 25 personnes. Il est abandonné à plusieurs reprises et ne devient durable qu’à partir de 1664. La colonie est totalement abandonnée en 1712. Les Français en prennent possession en 1715 et l’occupent réellement en 1721.

Bourbon
Carte de l’île Bourbon (La Réunion) par Flacourt, gouverneur de Fort Dauphin de Madagascar et premier colonisateur de Bourbon, 1653. On remarque en haut à gauche: L’Habitation de S. Paul proche le grand Etang et prise de possession par le Roy.

A partir de l’établissement fondé à Madagascar en 1638, les Français prennent possession de Rodrigue et de Mascarin ou île Mascareigne (La Réunion) en 1642. Jacques Pronis, gouverneur de Fort Dauphin organise l’expédition sans aucun objectif d’occupation. Mascarin demeure déserte jusqu’à ce que Pronis y déporte dix mutins en 1646. Flacourt les ramène à Madagascar en 1649 et rebaptise l’île du nom de Bourbon. La prise de possession avec écu de France accroché à un arbre et pierre gravée a lieu en octobre 1649 à La Possession.

Les premiers colons installés en août 1654 sont sept Français et six Malgaches. Sous le commandement d’Antoine Thaureau. Ils sont enlevés par des Hollandais en 1658 et conduits à Madras. L’île Bourbon redevient déserte. Les premiers fondateurs de la société créole arrivent en 1662 depuis Fort-Dauphin: Louis Payen le chef, un autre Blanc, 10 Malgaches dont 3 femmes, les premières dans l’île. Ils fondent ce qui sera Saint-Paul. Vingt engagés blancs de la Compagnie commandés par Etienne Regnault les rejoignent en 1665. Les 5 premières Blanches débarquent de Madagascar en 1666. Jusqu’en 1780, sur 37 femmes 8 seulement étaient blanches, les autres étaient malgaches ou indiennes. En 1674, il y avait d’ailleurs 58 blancs pour 70 non-blancs qui n’étaient pas des esclaves.

Jusqu’en 1696, Bourbon n’a aucun lien colonial avec la France, pas même de contacts réguliers. A ce moment, le roi impose à la Compagnie des Indes la nomination et l’entretien d’un gouverneur. C’est le café qui provoque, à partir de 1713, une colonisation comparable à celle des Antilles, à Bourbon d’abord, à Maurice, rebaptisée Ile de France ensuite. La colonisation des Seychelles et de Rodrigue n’intervient que bien plus tard, à la fin du XVIIIe siècle, à partir de l’Ile de France (Maurice).

St. Denis

Vues de St Denis et de St Paul montrant les deux premières « habitations » de l’île Bourbon (La Réunion) vers 1670.

Guyanes :

Si l’on en croit Walter Raleigh, l’inventeur de l’Eldorado, les Français fréquentaient le Cap de Nord déjà en 1596 pour y collecter le bois brésil. La première tentative de colonisation sur l’actuel territoire de la Guyane remonte à 1604, c’est la France équinoxiale attribuée par Henri IV à Daniel de La Ravardière depuis l’Amazone jusqu’à l’île de la Trinité en 1602. Abandonnant Cayenne, la colonie se fixe au Maranhão. Elle s’achève en 1609 à Cayenne, en 1615 au Maranhão.

Cayenne
Plan de l’Isle de Cayenne ou les François ont fait descente et commencé leur habitation le 17 Septembre 1652. On remarque au dessus du fort: L’habitation de Cabassous Capitaine et L’habitation de Bimont un des capitaines des Sauvages. « Habitation » désigne tout établissement fixe qu’il soit colonial ou indigène.

Les débuts de la colonisation française en Guyane sont contemporains de ceux de l’île Saint-Christophe et sont à porter au crédit des mêmes hommes. En 1624 et 1626 deux groupes de colons débarquent à Sinnamary en provenance de Rouen Ils sont rejoints par Clément Burau et ses hommes venus de Saint-Christophe en révolte contre le commandeur de Poincy. Ils quittent bientôt Sinnamary pour Armire, devenu Rémire, à l’est de Cayenne. Il n’y a aucun esclave, seulement des soldats mutins et des engagés blancs. Ce petit groupe initial est à l’origine de la fondation de Paramaribo (Torarica avant 1630), il survivra jusqu’en 1656. Entre temps, deux expéditions catastrophiques organisées par une compagnie de Rouen (1643) et une compagnie de Paris (1652) envoyèrent mourir plusieurs centaines d’hommes (400 à 500 engagés plus 150 libres) sur les sites de Cayenne, Rémire et Kourou.

Stedman
La résidence de Stedman au Surinam, 1774: image d’une l’habitation guyanaise au XVIIIe siècle.

La colonisation de type brésilien, celle qui va se développer aux Antilles, commence en 1656, lorsqu’un groupe de Hollandais et de juifs de diverses origines s’installe sur les vestiges de la colonie française: les premiers esclaves et les premières sucreries apparaissent alors. Mais une compagnie de la France équinoxiale ou Terre ferme de l’Amérique, fondée à Paris en 1663, obtient le soutien de Colbert pour reprendre la Guyane et gérer les Antilles. Cette société est absorbée dès 1664 par la Compagnie des Indes occidentales, contrôlée par Colbert.

Aucune stabilité n’est possible avant 1677: la colonie est saccagée par les Anglais en 1667 et la Compagnie des Indes la délaisse. En 1674, la Guyane est rattachée, comme les Antilles, au domaine royal, mais elle est occupée en 1676 par les Hollandais avant d’être reprise par les Français la même année. A ce moment, tous les colons juifs et protestants abandonnent Cayenne.

Antilles :

Carbet
Première figuration française d’une hutte sans paroi appelée carbet par les Tupis-Guaranis et tabouité par les Caraïbes. Manuscrit anonyme de 1580.

En fait, les premières tentatives de colonisation en Amérique tropicale au XVIIe siècle, ont eu lieu en Guyane, parce que c’était la « Côte sauvage » délaissée par les Espagnols. Les échecs répétés sur le continent, les conditions de la navigation, inclinent peu à peu à rechercher les îles, malgré la surveillance espagnole. C’est ainsi que Saint-Christophe est colonisée moitié moitié par les Français et les Anglais après massacre et expulsion des Caraïbes (1625). En 1626 la Compagnie de Saint-Christophe est fondée pour cultiver et négocier le pétun (terme tupi pour tabac). 530 engagés sont débarqués en 1627, 350 meurent rapidement. Pendant une occupation espagnole (1629) les Français colonisent Saint-Martin et Antigua. Ils reviennent en 1630, mais la mise en valeur ne commence qu’en 1637 avec le gouverneur de Poincy. Les Français abandonnent alors Antigua, mais colonisent Sainte-Croix et Saint-Barthélemy.

Refusant de se rendre à Saint-Christophe, des aventuriers partis de Dieppe s’installent sur l’île de la Tortue pour piller les Espagnols qui ont abandonné le Nord de Saint-Domingue en 1605. Ce ne sont pas des « habitants », des colons, mais ils vont le devenir et leur mode de vie et leur vocabulaire vont affecter sensiblement la formation créole.

Fort Tortue
Le Fort de la Tortue, au nord de Saint-Domingue, à l’époque des boucaniers et des flibustiers, 1654. Gravure tirée de DUTERTRE, Jean-Baptiste, Histoire générale des Antilles habitées par les Français, Paris, 1667-1671.

1635, c’est la prise de possession de la Guadeloupe et de la Martinique et la transformation de la Compagnie de St-Christophe en Compagnie des isles d’Amérique. Après une reconnaissance effectuée par Guillaume Dorange, De L’Olive renonce à occuper la Dominique, refuge de boucaniers, flibustiers, soldats et esclaves marrons. En 1638, Sainte-Lucie, la Grenade, les Grenadines, Marie-Galante, la Désirade et les Saintes sont occupées, du moins officiellement. Saint-Martin (1648) et Saint-Christophe (depuis 1630) sont partagées avec les Anglais ou les Hollandais. Saint-Vincent et la Dominique demeurent terres caraïbes et refuges de marrons. Tabago est conquise en 1652 par des Hollandais qui se placent sous protection française en 1662.

Dans beaucoup de territoires français, le peuplement blanc est renforcé et modifié par l’arrivée de Hollandais du Brésil et de juifs d’Afrique du Nord et du Brésil accueillis par la WIC (West Indische Compagnie), entre 1654 et 1657. On oublie systématiquement que beaucoup de ces nouveaux colons étaient métissés et très colorés et ont formé la classe des nègres libres dans laquelle on a aussi rangé les Caraïbes. On notera les toponymes Petit Brésil ou Quartier Brésil dans certaines îles et l’on se rappellera que leur arrivée marque le premier démarrage du sucre et du cacao.

Dès 1670 des Français passent de la Tortue à l’île de Saint-Domingue et fondent Le Cap Français (Cap-Haïtien). Auparavant (1663) ils occupent un ancien poste espagnol, Léogane, et fondent Petit-Goave. Port de Paix est une ancienne fondation espagnole reprise en 1685 par le gouverneur de Cussy pour établir la capitale de la colonie. La colonisation française de Saint-Domingue démarre lentement par deux convois de filles à marier (1685 et 1695) et un de jeunes garçons. On tente de réformer (démobiliser) soldats et marins sur place pour en faire des colons et l’on crée la Compagnie royale de Saint-Domingue en 1698. Elle est autorisée à acheter des esclaves chez les Anglais et les Hollandais et fonde Saint-Louis en 1699. Elle est dissoute en 1720.

Louisiane :

Louisiane
Louisiane carte du XVIIe siècle. Source Marco Capurro.

En 1682, le Rouennais Cavelier de La Salle parvient au golfe du Mexique en partant du Canada. Il prend possession de tous les pays arrosés par le Mississipi et les appelle Louisiane. Il meurt assassiné quelques années plus tard. C’est un Rouennais coureur de bois et interprète, Le Moyne d’Iberville, qui rend effective la possession de ce territoire au cours de trois voyages de 1698 à 1702. Il commence par le littoral et les rives du Mississipi et bâtit le fort Saint-Louis et le bourg de Mobile (Alabama) en 1702. Le but initial n’est pas la colonisation agricole, mal vue des Canadiens ni même la traite des fourrures, elle aussi mal vue, mais la prévention d’une occupation anglaise de l’embouchure du fleuve et la recherche de mines de métaux précieux. Là-dessus se greffe un vaste plan d’évangélisation qui oppose l’évêque de Québec et le Séminaire des Missions étrangères d’un côté, les jésuites de l’autre en pays Illinois. L’essor de la Louisiane est dû à Law et à sa Compagnie d’Occident qui reçoit en 1717 le monopole du commerce dans cette région. Elle est à l’origine de la fondation de la Nouvelle-Orléans en 1718.

Case d'Amérique
Types d’habitat indigène des Amériques.

L’insularité tropicale

Toutes les colonies françaises créées au XVIIe siècle en zone tropicale portent le nom d’îles, qu’elles en soient ou nom, qu’elles aient quelques dizaines de km2 ou la taille d’un continent. De toute façon elles ne sont d’abord occupées que sur un ou deux points minuscules: la colonie de l’île de Cayenne occupe un espace équivalent à celui de Saint-Christophe vers 1650. Partout on s’installe entre mer et montagne, entre sable et forêt, sauf en Louisiane où c’est le fleuve qui commande.

L'Anse Madame
Paysage reconstitué: L’Anse Madame, Martinique vers 1500. Dessin de F. Rodriguez-Loubet.

Cette prépondérance insulaire est une donnée fondamentale aujourd’hui encore, puisqu’on peut parler d’archipel guyanais et que l’îlet désigne encore à la Réunion et en Louisiane, l’unité d’installation défrichée dans la forêt et isolée dans les Hauts2.L’ambivalence est accentuée par le fait qu’une île véritable a souvent été nommée «terre»: Grande Terre, Petite Terre, Terre de Haut, Basse Terre, etc.

La disposition par rapport au relief est importante puisque toutes les concessions seront attribuées, dans l’Atlantique comme dans l’océan Indien «depuis le battant des lames jusqu’au sommet des montagnes». Longtemps, la montagne est réputée « pays inhabitable » ou « pays inaccessible », car la montagne est couverte de forêts qui paraissent impénétrables et hostiles: les «grands bois». La plaine côtière est au contraire recherchée, c’est le « bon pays » (Martinique) ou le « beau pays » (La Réunion), « Beau Bassin » (Maurice), tandis que les plaines intérieures ne seront investies que très tard, au XVIIIe siècle à la Martinique (Champ Flore), au XIXe siècle à Maurice (Plaines Wilhems) et à La Réunion (Plaine des Palmistes, des Cafres).

Habitation Oexmelin
Saint-Domingue vers 1660: formation des premières habitations à pétun, disposées en étages depuis la mer jusqu’au sommet des montagnes. On remarque la cabane « fourche en terre » identique à celle des Caraïbes et la hutte ronde, elle aussi inspirée des Caraïbes. Gravure tirée d’OEXMELIN, Alexandre-Olivier, Histoire des aventuriers qui se sont signalés dans les Indes avec la vie, les mœurs, les coutumes des habitants de Saint-Domingue, Paris, Le Febvre, 1688.

A l’isolement de l’île, il faut ajouter l’isolement dans l’île, car cet isolement initial et épisodique par rapport à la métropole a été une condition fondamentale pour la formation d’une civilisation originale.

La géologie est importante pour la disponibilité en matériaux et les aptitudes agricoles des sols. On trouve des roches volcaniques et des calcaires partout et des récifs coralliens pour la fabrication de la chaux même en Guyane. Les grisons, les tufs et les madrépores sont partout les matériaux durs de base. Il n’y a pas de granit et le marbre, rare, n’a jamais été exploité. En revanche, la présence de marécages et de mangroves a partout freiné la mise en valeur agricole. Jusqu’au XVIIIe siècle, les Français se révèlent incapables de maîtriser les systèmes de drainage, à la différence des Hollandais. On a donc presque toujours privilégié les « terres hautes », même dans la plaine alluviale tout en étant capable d’utiliser les argiles des terres basses pour faire des briques, des tuiles et des récipients.

On relèvera dans le lexique créole les termes qui servent à décrire le relief et qui sont inexistants dans le lexique français ou n’y ont ni le même sens ni la même importance: piton, morne, mont, rempart, plat pays, fond (et non fonds), crique, ravine, étang salé ou saline, basse-terre et capesterre ou cabesterre, côte au vent ou du vent et côte sous le vent. En outre, la réalité topographique que recouvrent des termes comme morne et mont est propre à ces régions: un type de colline peu élevée, au sommet arrondi mais aux flancs souvent très abrupts: les costières, terme créole oublié aujourd’hui, sur lesquelles on pratique un dégrad ou un abattis, mots inconnus du lexique français. Ravine désigne le lit, comme en français, mais aussi le petit cours d’eau qui le creuse de façon torrentielle. D’autres termes sont propres aux cultures créoles continentales, ainsi saut, crique et pripri, communs au Canada, à la Louisiane et à la Guyane.

Géologie encore avec la prise en compte des séismes et des éruptions volcaniques, les premiers déterminant les hésitations dans l’usage des matériaux de construction et les reconstructions d’édifices, les secondes expliquant l’abandon à la nature de vastes portions d’une île. Là encore soufrière ou fournaise sont des termes propres au créole.

Le climat détermine plus encore la végétation et donne un caractère commun encore plus marqué aux îles et isolats créoles. On parlait jusqu’au XIXe siècle de la « zone torride », commune à toute cette aire et l’on signalait les deux périodes marquantes de l’année, incompréhensibles ailleurs, le carême, que la Guyane remplace par  » le petit été de mars », et l’hivernage. Charles de Rochefort écrit déjà vers 1650 que « le sentiment des peuples qui ont formé des colonies en ces îles prennent (sic) le temps des pluies pour l’hiver et celui de la sécheresse qui est beau, riant et serein, pour l’été. »

L’opposition entre chaleur du jour solaire et fraîcheur de la nuit, avec les risques supposés de « coup de froid », explique le système de fermeture des demeures et la disposition des pièces, comme aussi la direction des vents dominants et de la pluie battante celle de la façade principale et des appentis. On se rappellera la crainte du « surin », « sirin » ou « serein » accompagné de la « levée » des moustiques, au soleil couchant. Le terme est signalé dès 1614 par Claude d’Abbeville pour la France équinoxiale ou Brésil français. De la même façon, l’opposition entre chaleur du littoral et fraîcheur des hauteurs détermine une forme de double résidence ou de nomadisme saisonnier qu’on appelle « changement d’air ». Ces migrations périodiques sont sorties de la mémoire aux petites Antilles françaises.

Les vents aussi ont une direction dominante commune dans les deux espaces géographiques (Est-Ouest) et sont appelés alizés. A noter que le terme mousson ne s’est jamais imposé aux Mascareignes. En revanche celui d’ouragan, d’origine amérindienne, est passé de l’Atlantique à l’océan Indien, avant qu’il ne se confonde avec celui, bien impropre, de cyclone, au XXe siècle seulement. Coup de vent et avalasse ont en revanche survécu, même si les jeunes Créoles des petites Antilles ne savent plus ce que c’est.

Pour la végétation, dont le caractère luxuriant, à l’origine, apparaît dans toutes les chroniques, elle justifie cette « haine de l’arbre » du créole défricheur, dont Haïti subit les plus lourdes conséquences aujourd’hui (conséquences encore alourdies par le manque de combustibles domestiques). La puissance de la végétation a toujours fait croire à l’extrême fertilité des sols, ce qui explique les façons culturales extensives, jusqu’à la fin du XVIIIe siècle et, sans doute, certaines crises de production, rarement analysées sous ce rapport par les historiens en dehors de la Guyane et de la Réunion.

Pour les végétaux, l’étude des noms adoptés par les colons français et conservés par le créole de chaque entité permet de déceler l’influence des premiers occupants, quand il y en avait, mais surtout de leurs premiers et plus importants interlocuteurs: Tupis du Brésil, Arawaks des grandes Antilles, Espagnols et Portugais plus anciens d’un siècle, Malgaches et Indiens, voire Arabes dans les Mascareignes (moka). Si tous les arbres ne sont pas pan-tropicaux, il y a une communauté de base qui a été renforcée par les échanges d’espèces entre les deux aires géographiques, dès le XVIIe siècle, et qui se poursuit aujourd’hui. On relève d’ailleurs des noms propres au créole et communs à tous les créoles tels que palmiste, le plus ancien, ou vacoa/bacoa, etc.

Les plantes alimentaires sont partout appelées « vivres », terme incompréhensible en français, mais leur importance marque une différence entre les deux aires géographiques: un espace du manioc et des « gros légumes » avec la patate et le giraumon et un espace du riz et du mais avec le manioc doux. A noter que les Caraïbes connaissaient le aouachi (karib): marisi / marichi (arawak) qu’ils mangeaient rôti sur la braise, d’où le nom mahy. C’est dans le domaine alimentaire que la synthèse créole a été la plus rapide, la plus profonde et la plus durable et  F. Braudel, le grand historien des civilisations, ne manque pas de nous rappeler que «l’homme est d’abord ce qu’il mange».

Les Français ont été contraints d’adopter vis-à-vis de la nature inconnue d’eux les solutions de ceux qu’ils appelaient sauvages ou barbares. Ils leur ont emprunté des traits culturels fondamentaux dans la façon de se nourrir, mais aussi de se loger (carbet, ajoupa), qui les ont fait basculer de la civilisation du blé et de la vigne dans la civilisation du manioc amer, du mais, du riz et de la canne à sucre, boisson avant d’être produit agro-industriel d’exportation. Tout un vocabulaire de base est né de cette mutation fondamentale: grager, toufer, ragoût, daube, court-bouillon, pimentade, rougaille, lachar, etc. Tout un goût particulier en découle, avec pour point commun l’usage inconditionnel du piment emprunté aux Amérindiens par les Européens, les Africains et même par les Indiens.

L’alimentation carnée offre un autre champ de similitudes. Partout les premiers temps ont été marqués par l’extermination des espèces comestibles indigènes. La chasse a fourni la viande fraîche jusqu’à la fin du XVIIIe siècle, même lorsqu’il s’agissait d’espèces domestiques lâchées par les navigateurs et devenues marronnes. Pensez à la chanson martiniquaise La haut dans bois, té ni en joupa… et aux chasseurs de cabris réunionnais. Les différentes espèces indigènes ont été distinguées par les appellations indigènes ou par celles des premiers chasseurs: aux Mascareignes le tangue (tandreka), aux Antilles-Guyane le pian/manicou. Voyez lambi (du tupi nambi) et son équivalent réunionnais ensive (du malgache antsiva), titiri (karib) et bichique (malgache), etc. Si cela n’est pas vrai pour le lézard, la grenouille, le burgau et le lamentin, les animaux que le créole désigne ainsi ne correspondent à aucune espèce européenne.

Se rappeler les oublis, avec le dodo et le solitaire, (des oiseaux disparus) et l’aberration de l’affaire du cohé (mot karib désignant l’engoulevent, autre oiseau) compris par les cartographes métropolitains comme désignant une baie (cohé du Lamentin) alors qu’il faut écrire cul de sac du Cohé!

Un peuplement par migration

Ceux qui veulent faire entrer les sociétés créoles dans un « modèle » théorique ou un système, sont obligés de supposer le préalable de la tabula rasa (cf. Bonniol et Benoist). Cela n’est pas possible, parce que les traits de la civilisation créole prouvent, dès le départ, une migration constante, un phénomène de vagues migratoires qui viennent se fondre dans les couches antérieures. Les Amérindiens sont déjà des migrants et les Malgaches, fondements non-européens de la formation aux Mascareignes, l’étaient aussi.

Les sociologues oublient également une chose fondamentale, c’est que les Européens eux-mêmes ne sont pas des migrants directs, mais se sont acclimatés d’abord ailleurs avant de s’établir dans les futures îles créoles. En outre, ces Blancs ne sont pas tous français et les Français, entre eux et dans le temps, sont loin d’être homogènes sur le plan anthropologique.

Les migrations permettet également de tenir compte d’une dernière vague commune à toutes les îles et sous-estimée aux Antilles et en Guyane française: celles de l’Inde.

A la Réunion, le rôle de la migration indienne est essentiel à cause du fort déséquilibre des sexes au bénéfice du sexe masculin chez les colons: ce sont surtout les femmes qui sont non-blanches. L’immigration libre, majoritaire au XVIIe siècle, concerne 60 % de Blancs venus de France, le reste d’Europe, de Madagascar, de l’Inde et même des Antilles françaises et du Sénégal.

Un problème est trop souvent présenté comme une explication : la survie en milieu colonisé des différents groupes de migrants en fonction de leur origine géographique. Ni l’Africain, ni l’Indien n’étaient mieux adaptés a priori que le Blanc au climat et aux maladies des îles tropicales. La mortalité des esclaves et des engagés était équivalente3.

Le métissage biologique est une composante initiale de la formation créole, antérieurement à l’esclavage et indépendamment de lui4.

Un cadre colonial commun

Cet aspect est ici important par les directives de mise en valeur, de construction ainsi que par les normes et les références à l’autorité, en général, à la structure d’encadrement. On a souvent confondu les normes écrites et les prétentions de la métropole avec la réalité. Il faut d’abord tenir compte des interdictions répétées, qui témoignent d’une non-observation des lois, des refus d’appliquer les lois, des interprétations locales et surtout des révoltes et absences prolongées d’autorité. C’est cette latitude très large entre le cadre colonial imposé et la pratique locale qui a permis l’émergence de coutumes, normes, attitudes et préjugés propres à la formation créole.

Voir Bonniol dans Hérodote qui est bon sur ce point.
Voir Meyer, Les Européens et les autres, 1975.

Selon Meyer, la colonie de peuplement est issue d’un choix économique, le règne du végétal succédant à la domination première du minéral précieux. C’est oublier l’importance du choix politique, la politique coloniale française n’ayant jamais été qu’une annexe de la politique de puissance conduite en Europe. Meyer le dit d’ailleurs lui-même plus loin. Ce choix décisif est dû aux Portugais qui substituent au système colonial espagnol issu de la Conquista (essentiellement minier et sans frais de production) un système différent, fondé sur le végétal, qui commence avec le tabac et qui culmine avec la canne à sucre.

Pendant longtemps, les tentatives de colonisation françaises – distinctes de la traite régulière vers des postes -, se sont plus ou moins inspirées du précédent espagnol et ont été motivées par l’espoir de trouver l’équivalent des riches mines sud-américaines. Les colonies se justifiaient aussi, jusqu’à la fin du XVIIIe siècle, pour des raisons politiques de lutte contre les puissances ibériques (pour être efficaces, elles devaient se situer dans des régions proches, donc vulnérables, de ces dernières). Plus tard, c’est la rivalité économique et maritime avec la prépondérance de la Hollande et de l’Angleterre qui a déterminé la fondation du premier empire colonial français. Les espoirs placés dans la découverte des métaux précieux s’étant évanouis, c’est l’ancienne traite qui a permis de trouver le mobile et le support économique pour rentabiliser les installations permanentes. D’une économie de cueillette, on est passé à une économie de production agricole, sans que les premières habitudes prédatrices soient complètement abandonnées.

– Première phase

Selon Meyer, on peut distinguer une première phase de harcèlement par des pirates, boucaniers et corsaires sur les routes maritimes et les positions coloniales espagnoles et portugaises, peu distincte de la traite interlope du XVIe siècle, sinon par l’implantation extra européenne de leurs quartiers généraux. Durant cette période, les tentatives d’établissements permanents échouent devant les revanches espagnoles et portugaises, y compris aux Antilles, jusqu’à l’affaire de Saint-Christophe.

La piraterie et la flibuste européennes prospèrent dans la mer des Antilles de 1610 à 1680 mais disparaissent vers 1730. Après la prise de Carthagène en 1697, la flibuste disparaît en tant qu’institution. Ne subsistent que des pirates qui gagnent les eaux du Brésil puis de Madagascar, ajoutant aux colons de Cayenne et de Bourbon jusque vers 1715. Pendant ce temps, la course se spécialise au service des nations et s’insère dans un cadre réglementaire qui la distingue de la piraterie.

Après 1700, toute cette activité devient négligeable. Rappelons, après Debien et Devèze, qu’au début du XVIIe siècle comme au XVIe, tout départ de bateau pour les Antilles ou le Brésil est une entreprise de contrebande et que la flibuste de tous les jours n’est rien d’autre que la traite des marchandises en zone espagnole ou portugaise. Meyer précise pour le XVIIe siècle que la flibuste américaine, largement engagée dans l’interlope, est une forme de commerce occasionnelle, liée à un état précis de la situation internationale. La grande flibuste ou course est une entreprise de guerre qui n’a jamais été l’affaire que d’une minorité (30.000 personnes au maximum). Pourtant, l’importance de la course et de la piraterie américaines est largement sous-estimée dans l’histoire antillaise et guyanaise, moins dans l’océan Indien: elles expliquent la première accumulation de capital local pour fonder des sucreries entre 1670 et 1700 et l’apparition d’une construction navale (goélette) et d’un commerce triangulaire antillais d’une part, indocéanien d’autre part, sans compter les relations entre ces deux espaces océaniques.

Le passage à la sédentarisation est lent et difficile, il échoue souvent, en particulier en Guyane (1604-1615, 1624-1625, 1643, 1652-1655) et à Madagascar (1635-1674). Cette lenteur s’explique en grande partie par la composition sociologique des expéditions de colonisation, comme le souligne J. Meyer. Les colonisateurs de cette première génération croient partir à la conquête d’un puissant empire –  l’Eldorado des Guyanes – est le plus connu, ce sont donc de petits gentilshommes, des hommes d’armes des villes et des aventuriers des catégories dirigeantes qui partent en plus grand nombre. Les éléments populaires font partie de la clientèle rurale des premiers ou sont racolés dans les bas-fonds urbains. Meyer insiste trop sur la population des prisons et le bagne qu’il devrait appeler galère avant le XIXe siècle. Or ni les gentilshommes ni les éléments populaires ne veulent cultiver le sol, avant l’époque des engagés ruraux (1627). Toutes les colonies se révoltent lorsqu’il s’agit de mettre le sol en culture, ou entrent en conflit avec les indigènes, soit pour leur réclamer des vivres, soit pour les mettre au travail. Faute d’autonomie alimentaire, les premiers établissements périssent par affaiblissement physiologique (famine, maladie) et massacrés par les indigènes. Il faut y ajouter les méfaits de la promiscuité entre colons qui aboutit à des conflits internes parfois sanglants.

– Deuxième phase

Devèze pense que la guerre entre l’Espagne et les provinces unies qui se déclenche en 1621 est sans doute l’élément déterminant de la colonisation antillaise par les non-Espagnols. Par ailleurs, les échecs de la colonisation non-espagnole dans les Guyanes attirent les ennemis de l’Espagne vers les Antilles plus hospitalières à partir de 1622. En réalité, on passe véritablement à la deuxième phase lorsque la survie de l’implant colonial est assurée, où que ce soit. Elle l’est d’abord par l’apport indigène (aliments, drogues contre les maladies), ce qui suppose l’adaptation aux habitudes du pays (en particulier pour la cuisine et l’hygiène). Le colon devient un « habitué ». La survie vient ensuite lorsque l’agriculture, enfin acceptée, emprunte au monde indigène. Le rôle des truchements, donc des métis, dans cette évolution est considérable. Mention doit être faite des boucaniers pour illustrer ce passage à la survie sédentaire. Dans les espaces abandonnés par les Espagnols (Saint-Domingue 1605), ils fondent leur subsistance sur l’abattage des énormes troupeaux de bovins marrons. Ils vivent de la viande et exportent le boucan5 ou boucanage ainsi que le cuir.

Au même moment la « cueillette sédentarisée » s’installe dans les îles, la traite des fourrures au Canada et celle du bois de campêche et du caoba au Honduras, tandis que le bois Brésil disparaît. Ce stade de l’essai, selon Meyer, est caractérisé par la petite colonisation blanche et la culture du tabac mais, pas plus que le coureur de bois, le coupeur de bois ne disparaît encore; ce qui est nouveau c’est l’engagé. Paul Butel estime, dans un ouvrage récent6, que l’engagement eut un rôle essentiel pour donner cette main-d’œuvre agricole aux iles, comme pour le Canada. L’âge du tabac fut indissociable de l’afflux des trente-six mois. C’est également les engagés marrons qui fournirent l’essentiel des équipages de la flibuste et les hommes de la boucane de St-Domingue. En somme, l’engagé signale le passage de la traite saisonnière à la colonisation sédentaire.

La présentation traditionnelle de l’évolution sociale et économique des Antilles veut que cette première colonisation de petits propriétaires ait disparu avec la grande plantation sucrière esclavagiste. Les travaux à l’échelle antillaise de S. Mintz7, ceux de C. Chivallon8 pour la Martinique et la réalité de La Réunion9, obligent J. Benoist à nuancer son modèle de la plantation et doivent nous conduire à prendre cette simplification ou modélisation historique avec des pincettes. L’autre a priori de l’historiographie est l’absence à ce stade d’évolution de non-Blancs à côté des Blancs. Outre qu’il faut abandonner définitivement le mythe du génocide des Caraïbes, la présence de « Noirs libres » parmi les flibustiers et les boucaniers a été prouvée par la recherche américaniste10. Les premiers recensements l’attestent également, sans même parler du cas des Mascareignes (Malgaches à Bourbon, Cafres marrons à Maurice). Sur un autre plan, celui de la traite, il n’est pas question de sucre, mais d’autres produits de « cueillette sédentarisée » sont à ajouter au catalogue: roucou, coton, gingembre, indigo et bois aux Antilles, cire, cuirs et bois en Indocéanie.

Cette seconde phase s’achève partout autour de 1720, moment où prend forme une colonisation organisée pour la production de sucre, de café et de cacao, sans que cette forme devienne unique ni même toujours majoritaire. Certaines îles y ont pratiquement échappé en tout cas durant la phase esclavagiste.

Avec la sédentarisation apparaît l’habitant, réalité humaine fondamentale de la civilisation créole. En Louisiane, aire qui échappe au cadre politique et culturel français actuel, habitant désigne un fermier, un paysan, comme en Haïti, un rural par opposition à l’homme de la ville. Un petit paysan pauvre, un campagnard mal dégrossi est appelé habitaco, ce qui nous donne l’origine du terme antillais bitacot. Ce mot remonte à l’origine de la colonisation, il est utilisé dans toute la francophonie nord-américaine, comme dans l’aire antillo-guyanaise et mascarine. L’habitant a nécessairement un bien foncier, à la différence de l’engagé et du travailleur à la part ou encore du colon partiaire. Par rapport au français, l’opposition se fait avec résident (ex.: les résidents d’une paroisse); là où le Français des villes dit « j’habite » le Créole, tout comme le campagnard français de langue d’oil, disent normalement « je reste ».

– Troisième phase

Elle se caractérise par l’adoption du système colonial mis au point par les Portugais dans les îles de la côte africaine puis au Brésil. Ce système est fondamentalement esclavagiste.

Il repose sur la fazenda et sur le couple défini par G. Freyre: casa-grande et senzala (case à nègre). C’est à ce moment que joue à plein la dialectique proposée par S. Mintz entre le grand domaine agricole tourné vers les cultures d’exportation et soumis au cycle des spéculations et la petite exploitation vivrière qui n’accède qu’au marché local, quand elle n’est pas tout simplement autarcique. C’est dans cette phase que la société d’habitation prend les formes matérielles et les caractères sociaux et culturels qui la caractérisent. Parce qu’elle les adapte constamment, ils survivent à l’abolition de l’esclavage, à l’apparition de la machine à vapeur et de l’usine et ne sont gravement altérés que par l’émergence d’une culture urbaine et mercantile permise par la départementalisation.

Une langue comme facteur unifiant

Sur un plan impressionniste, on doit noter que la prononciation provinciale du français s’est maintenue dans les noms des plus anciennes familles ex.: Hayot, Ballet, Simonet aux Antilles, Payet, Barret, Lautret, Lauret à la Réunion.

Le lexique technique et tout ce qu’on a dit plus haut de la désignation d’une nature particulière.

Le vocabulaire de la mise en valeur, celui de l’habitation, à commencer par ce mot lui-même.

Principe: toujours partir du vocabulaire et y revenir sur des illustrations concrètes.

LA TOPONYMIE: TERMES INDIGÈNES ET TERMES FRANÇAIS, proportion, répartition par type, survivances ailleurs hors domination française prolongée. Exemple du travail de A. Boomert sur les noms de lieux dans l’île de Tabago11.

L’ONOMASTIQUE: part des noms africains et amérindiens, malgaches, indiens et africains par rapport aux noms français et européens, part du milieu et de l’histoire sociale.

LE VOCABULAIRE DE L’ENVIRONNEMENT: faune, flore, topographie, catastrophes naturelles, origine, évolution du sens.

LE VOCABULAIRE DE LA RÉSIDENCE: place, emplacement, dégrad, abattis, habituée, jardin, îlet,…

LE VOCABULAIRE DE L’HABITATION: mots techniques, mots sociaux, expressions, proverbes, dictons.

DOCUMENTS

  • Présence française (normande) aux Antilles en 1550:

« Il n’est pas jusques aux Cannibales
Isles à tous, fors à nous desloyalles,
Où ne soyons en bonne seureté
Pour la faveur de vostre auctorité.(…)« 

Poème anonyme de 714 vers, Rouen, Bibliothèque municipale, ms Y 28.

  •  » Quand ils veulent commencer une habitation, ils s’associent à deux, quelquefois trois, et se nomment matelots (…) Leurs conventions étant faites, ils demandent de la terre au gouverneur, qui envoie un officier du quartier leur mesurer une habitation. (…) L’habitation étant bornée, ils choisissent l’endroit le plus commode pour y planter leur domicile, et c’est communément assez près de la mer. Lorsque toutes les habitations du premier étage sont prises (on appelle ainsi celles qui touchent au bord de la mer), il faut se contenter de celles qui en sont plus éloignées; et quand le quartier est bon, il s’y forme jusqu’à quatre étages. Les habitants de chaque étage, quels qu’ils soient, sont obligés de donner aux autres un passage libre sur leur propre fonds. Cependant, les habitations les plus voisines de la mer sont les meilleures et les plus commodes, non seulement pour le transport des marchandises, mais encore parce que les habitants ont besoin de l’eau de la mer pour tordre leur tabac. »

OEXMELIN, Alexandre-Olivier, Histoire des aventuriers…, 1688.

BIBLIOGRAPHIE

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BONNIOL, Jean-Luc, « L’aire créole. Du modèle historique aux enjeux politiques actuels », Hérodote, n° 37-38 : Ces îles où l’on parle français, 2è-3è trim. 1985, p. 77-89.

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VIAL, Eric, Les noms de villes et de villages, Paris, Belin, 1983, p. 282: les villes des DOM.

Notes

  1. Sauf par BOULÈGUE, Jean, Les Luso-africains de Sénégambie, Lisbonne, Instituto de Investigaçao Cientifica Tropical, 1987 et «Présence européenne, royaume sénégalais et société métisse du XVIe au XVIIIe siècle», Rochefort et la mer. Présence maritime française aux XVIIe et XVIIIe siècles, Jonzac, Publications de l’Université francophone d’été, 1987, p. 131-137. En Afrique, les intermédiaires furent métis: Luso-africains d’abord, Franco-africains à partir du XVIIIe siècle, à Saint-Louis et à Gorée.
  2. En Louisiane, on dit même «île de bois» pour désigner une clairière ou, inversement, un bosquet.
  3. VIGNOLS, Léon, « Une question mal posée: le travail manuel des blancs et des esclaves aux Antilles (XVIIe-XVIIIe siècles) », Revue Historique, t. CLXXV, mars-avril 1935, p. 308-316.
  4. HOUDAILLE (Jacques): « Le métissage dans les anciennes colonies françaises », Population, 2, 1981, n° 2, p. 267-286. BRUNSCHWIG (Henri) : « Le nègre hors d’Afrique: planteurs et esclaves (Indes occidentales, Mascareignes, Madagascar), Revue Historique, juillet-septembre 1963, p. 149-170.
  5. Voir l’étymologie et le sens de ce mot dans Corzani, Dictionnaire encyclopédique, 2, p. 399. Et additif 1, p. 73.
  6. BUTEL, Paul, Histoire des Antilles françaises XVIIe-Xxe siècle, Paris, 2002, p. 35: l’âge du tabac et des engagés.
  7. Voir bibliographie et photocopies.
  8. Voir bibliographie et photocopie.
  9. WANQUET, Claude, « Avant–propos », dans Fragments pour une histoire des économies et sociétés de plantation à la Réunion, Saint-Denis, Service des Publications de l’Université de la Réunion, 1988, p. 5-15.
  10. BERNAN, Carmen et GRUZINSKI, Serge, Histoire du Nouveau monde. 2. Les métissages, Paris, Fayard, 1993, p. 518-524 (l’alliance des Noirs marrons) p. 532-533 (les frères de la côte). Ces « Noirs libres » sont d’origine mandingue avec quelques Wolofs.
  11. BOOMERT, Arie, « The Oldest place names of Tobago », impublished paper, 1992, 38 p. dactylographiées, cartes

HISTOIRE ANTHROPOLOGIQUE DES CREOLES

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La société d’habitation: une civilisation historique


Vincent HUYGHUES BELROSE

Cours 1

1. DEFINITION D’UNE CIVILISATION CRÉOLE

1.1 NOTIONS DE CIVILISATION ET DE CULTURE
1.2 FORMATION ET EVOLUTION
1.3 HIERARCHIES ET OPPOSITIONS
1.4 NIVEAUX ET CERCLES DE CIVILISATION
1.5 L’HOMEOSTASIE CRÉOLE

Jean-Luc Bonniol parle d’une aire créole dans un numéro d’Hérodote consacré aux « îles où l’on parle français »1. En fait sa description et son analyse ne portent que sur les îles tropicales françaises d’Amérique. Dans la même revue, Jean Benoist analyse les îles créoles: Martinique, Guadeloupe, Réunion, Maurice, avec plus de finesse et de nuances mais en limitant son objet à des îles de taille comparable et à la vocation sucrière longtemps affirmée2. En fait, il ne considère l’habitation que comme la phase initiale de la mise en valeur agricole et se réfère au modèle général de la plantation. Surtout, ces deux approches ne considèrent qu’un aspect de ce qui définit une civilisation ou plus généralement une culture: la langue et le système économique et social. En outre, elles considèrent les espaces et les hommes identifiés en fonction de ces deux critère de façon statique, comme on décrit une photographie. La caractéristique fondamentale des sociétés humaines vivantes est ainsi oubliée: leur dynamique.

Il faut donc retrouver la clarté des concepts – ceux de civilisation et de culture – et définir un cadre d’analyse qui ne soit pas simplement descriptif mais aussi dialectique.

Notions de civilisation et de culture

carte
carte
Les créoles dans l’océan Indien – Les créoles dans la zone americano-caraïbe,
carte de Robert Chaudenson, Les Créoles français, 1979. (CARTE CREOLE)
carte
Les départements français en Amérique dans le monde créole d’Amérique, carte du manuel de classes primaires Les Antilles et la Guyane, Hachette, 1990. (CARTE CREOLE 1) Cette carte complète la précédente en montrant les îlots créolophones de Panama et de Cuba.

Nous allons d’abord rattacher notre démarche à la géographie des sociétés ou mieux des Civilisations. Cela est relativement facile sur le plan géographique, puisque les entités considérées sont parfaitement délimitées: ce sont toutes des isolats géographiques.

Plus difficile est le cadrage de la notion de civilisation, puisqu’il suppose que l’on sache vraiment ce qu’est une civilisation. Or, en chaque langue, de chaque discipline, de chaque école, chaque peuple a sa propre définition. La difficulté de cerner les civilisations tient d’abord à la variété des faits impliqués et donc, des diverses disciplines et méthodes concernées: histoire, préhistoire, géographie, anthropologie, sociologie, ethnologie, linguistique, science des religions, des arts et des lettres, philosophie.

En substituant la notion de Culture à celle de civilisation, anthropologues, ethnologues, historiens puis géographes ont tenté d’échapper aux pièges que cette dernière n’a cessé de tendre et surtout aux dérives idéologiques auxquelles elle a donné lieu. D’abord familière aux préhistoriens qui ne disposaient que d’éléments matériels pour reconstituer des sociétés entièrement disparues, elle s’est imposée aux ethnologues et anthropologues qui ont été confrontés à la multiplicité des langues, des coutumes et des outillages, en l’absence de toute structure urbaine, alors que celle-ci est étroitement liée à l’étymologie et au sens dominant du terme civilisation (civis, la cité).

La notion de culture permet ainsi de privilégier les témoignages matériels de l’existence des sociétés humaines et de réduire dans la mesure du possible l’interprétation qualitative et surtout la tentation hiérarchique: La culture matérielle, pour lui accoler un adjectif qui l’éloigne encore de la notion idéologique de civilisation; elle est du côté des infrastructures, mais elle ne les recouvre pas. Elle ne s’exprime que dans le concret, dans et par des objets. Il s’agit en somme de la relation de l’homme aux objets, l’homme étant d’ailleurs lui-même, dans son corps physique, un objet matériel.

Sur le fond, la civilisation ou la culture matérielle ne s’intéresse pas aux relations de l’homme à l’homme. Pourtant, ni les contraintes matérielles qui pèsent sur la vie de l’homme ni la réponse que l’homme leur oppose – et qui est précisément la culture -, ne sont jamais isolées ni individuelles. Aussi devons-nous élargir l’étude à la dimension collective et sociale: aux représentations mentales, au droit, à la pensée religieuse et nécessairement aux structures socio-économiques, aux relations sociales et aux rapports de production, en somme à la relation de l’homme à l’homme. La grande différence c’est que nous étudions les relations entre les hommes par rapport et à propos d’un objet matériel.

En réalité, il n’est pas sûr que les mots civilisation et culture, lorsqu’ils s’appliquent aux relations matérielles de l’homme avec la nature recouvrent toujours des concepts différents. On estimera que civilisation est plus globalisant et que le mot fait référence à un système d’opposition de valeurs. Civilisation se met plus difficilement au pluriel pour de petites entités et jamais pour de très petites. Nous donnerons donc au mot civilisation l’extension géographique la plus vaste, autrement dit l’aire créole, tandis que nous réserverons le mot société, entendu comme culture, à chacune des entités qui composent l’aire créole.

Sur le plan spatial, la géographie culturelle, telle qu’elle se développe entre archéologie, histoire et géographie, touche à tous les faits humains et, sans prétendre ramener tout à elle, facilite les rapprochements entre les faits impliqués et les méthodes des diverses disciplines concernées. C’est particulièrement vrai sitôt que les corrélations de localisation sont en jeu.

Il s’agit donc d’étudier dans leur dimension spatiale les aspects matériels de divers isolats humains et de leur reconnaître la cohérence d’une culture. Il s’agit ensuite de montrer la similitude, ou au moins la parenté, de chacune de ces cultures entre elles et de leur trouver un cadre commun, une civilisation. Il s’agit enfin de replacer cohérence et similitudes dans la dynamique de l’histoire.

Sur le plan historique, la dimension chronologique, qui ne nous est relativement familière dans ses grandes lignes que pour les questions politiques et sociales, doit s’appliquer à la culture matérielle et ajouter une dimension sociale à une dimension spatiale. En découvrant les relations qui s’établissent entre les techniques, on est sur la voie des structures que l’histoire et la géographie de la culture matérielle doivent dégager pour introduire une cohérence dans les faits étudiés.

Sur le plan social, une définition des groupes sociaux en fonction de leurs relations à la nature et aux objets matériels permet d’identifier et de quantifier ce qui leur est commun et d’établir une carte de plus ou moins grande intégration à ce fond commun, considéré comme un modèle. Cette notion de modèle de référence a été particulièrement utilisée par l’école allemande d’histoire sociale, connue en France par les travaux de Nobert Elias34. qui commence à publier en 1939. Au même moment, la dynamique des groupes sociaux dans un contexte radicalement différent, mais semblable au notre, est abordée de façon différente par Gilberto Freyre dans son ouvrage traduit en français sous le titre de Maîtres et esclaves

L’étude de la civilisation matérielle à travers le temps et dans un cadre géographique clairement identifié a commencé en France et a trouvé sa consécration avec l’œuvre de l’historien Fernand Braudel, en particulier son ouvrage Civilisation matérielle et capitalisme paru en 1967. Cette façon d’envisager l’histoire des civilisations commence par influencer les francophones du Canada parmi lesquels, René-Louis Seguin est le plus caractéristique par le titre qu’il donne à sa synthèse: La civilisation traditionnelle de l’habitant aux XVIIe et XVIIIe siècles, parue à Montréal en 1967.

Il est clair que la thèse de Jacques Petitjean Roget, éditée en 1980, s’inspire directement du maître de l’histoire du Brésil et des méthodes de la nouvelle histoire française puisqu’elle s’intitule La société d’habitation à la Martinique. Un demi-siècle de formation 1635-1685. Mais on oublie trop l’importance de l’histoire et de l’archéologie faites au Canada sur le renouvellement de l’histoire des Antilles créolophones (grandes et petites) et de la Guyane française. D’ailleurs, l’Université de Montréal, introduite par J. Petitjean Roget, a entretenu une véritable antenne aux Antilles, avec la Fondation du Fond Saint-Jacques, à Sainte-Marie, dans les années 1970. En revanche, l’histoire sociale a débuté plus tard à la Réunion, sous l’impulsion des géographes5 et des sociologues, en particulier Jean Benoist6. Elle s’est donc coulée dans le cadre d’analyse socio-économique du système de plantation. L’étude de la culture matérielle y a donc été longtemps négligée, comme d’ailleurs l’archéologie, au bénéfice d’une histoire de l’architecture, plus esthétique que technique, centrée sur la « villa créole ». Deux historiens se détachent néanmoins et rejoignent la démarche des Canadiens: Jean Barassin, un prêtre passionné d’histoire locale, et le professeur Claude Wanquet qui a tenté de sortir l’histoire sociale réunionnaise du système d’explication par la « plantation sucrière »7.

Au total, les titres des ouvrages de Freyre, de Seguin et de Petitjean Roget nous permettent, à eux seuls, de cerner le contenu de ce que l’on doit entendre par Société d’habitation. Société renvoie à civilisation et à culture matérielles, Habitation renvoie à « habitant », premier nom du colon français mais aussi à Grand-Case, maison d’habitation du concessionnaire résident, du maître d’un domaine agro-industriel fondé sur l’esclavage.

Formation et évolution

carte
Carte des territoires occupés par les Français aux XVIIe et XVIIIe siècles », La Documentation française, 1960. (EXPLORATIONS FRCE) L’aire créole correspond aux occupations coloniales françaises les plus durables.

Pour savoir comment se forment et évoluent, une culture et plus largement une civilisation, il faut chercher à en connaître les composantes, même si l’on n’adopte pas une approche systémique, comme en géographie.

L’étude systémique consiste en effet à considérer l’objet d’étude comme un système, c’est-à-dire un ensemble formé d’éléments en interaction constante entre eux et avec l’ensemble. Une telle approche n’a pas encore été tentée pour la civilisation créole.

Nous allons donc en rester à une sorte de catalogue constitué par les thèmes d’études des différentes sciences humaines qui se sont intéressées à la civilisation créole. Les synthèses brillantes mais confuses de Pierre Chaunu fournissent une bonne base de départ, mais c’est la table des matières de la thèse de Petitjean Roget qui permet une clarification.

Il n’y a pas de civilisation sans espace, ainsi l’étude historique prend nécessairement appui sur la géographie. Il faudra donc déterminer ce qu’il y a de commun, sur le plan géographique, à l’aire créole.

Il faut ensuite examiner comment l’homme investit et parcourt l’espace qui devient celui d’une civilisation. La encore les similitudes doivent être établies et l’intercommunication entre les différents sous espaces vérifiée.

L’enchaînement des phénomènes de circulation et de fixation aboutit à la constitution d’un groupe d’hommes vivant sur un espace relativement restreint. La densité est un élément critique de la formation d’une civilisation, même si elle laisse autour d’elle des espaces déserts. Cette densité est permise par l’agriculture, le passage d’une économie de chasse et de cueillette à une économie agricole marque ainsi la première étape du passage des groupes humains d’un état à un autre.

La sédentarisation et la densification sont indispensables au démarrage du processus d’accumulation technique et spirituel qui caractérise cette première étape. Quoique peu étudiée dans l’aire créole, elle est à l’origine de la formation de tous les territoires créolophones qui, sur ce plan, doivent bien être considérés comme une aire de civilisation.

A ce moment s’enclenche un autre mouvement, que les anthropologues appellent processus d’acculturation: par le contact avec des représentants d’autres cultures et avec d’autres espaces culturels, la société sédentarisée et densifiée a tendance à absorber des éléments ou des systèmes étrangers. La nourriture, fondamentale pour assurer la densité, est un domaine caractéristique de cette capacité d’assimilation de la culture en mutation, d’une société « chaude ». Dans la culture qui pratique ces assimilations, la tendance est aussi à imposer ses traits aux cultures moins complètes: il y a donc autant d’affrontements que d’emprunts jusqu’à disparition des cultures voisines moins diversifiées et surtout moins armées.

Ainsi, ce qui caractérise le second stade de l’évolution d’une culture c’est la capacité à s’étendre dans l’espace et à entrer en communication avec d’autres cultures, sans nécessairement créer un rapport de domination avec les cultures rencontrées.

La société d’habitation, telle que l’a conçue Petitjean Roget dans sa thèse, commence à ce second stade, ce qui ne signifie pas, loin de là, qu’il n’y en ait pas un premier. La preuve: dans un ouvrage de vulgarisation sérieuse, Le Mémorial Martiniquais, il place les prémices de cette société en 1502 avec les migrants découvreurs, inscrivant ainsi la naissance de la société d’habitation dans le Nouveau Monde et non comme une annexe de l’Europe.

Les modalités de l’occupation de l’espace occupent les quatre premiers chapitres, mais deux seulement relèvent de l’étude des civilisations: la découverte de l’environnement (par les colons) avec les conditions naturelles, les ressources alimentaires, les moyens de survie; deux pour un même territoire, décrivant les emprunts et affrontements vis-à-vis de la culture autochtone – d’abord transformée en voisine – et l’apparition d’un troisième élément culturel, l’Africain. Vient ensuite l’analyse de la structuration sociale et de l’appropriation du sol ainsi que de la superstructure politique et religieuse. A un moment est posée la question essentielle: la société d’habitation est-elle la reproduction dégradée de la civilisation française ou bien une production originale ? La réponse donnée dans l’ouvrage n’est pas claire, en outre elle ne repose que sur l’analyse des faits sociaux et politiques, sans prendre en compte les éléments de la culture matérielle.

Hiérarchies et oppositions

Alors que l’histoire philosophique et littéraire s’en tenait à un schéma de formation et d’évolution inspiré de l’Antiquité méditerranéenne (sauvage, barbare, civilisée), l’archéologie imposait sa perspective technologique: paléolithique, néolithique, puis sociétés historiques (ayant laissé une trace écrite et des vestiges de cités). Sur cette base, Karl Marx a échafaudé une construction théorique fondée sur quatre modes de production générateurs de formations sociales: tribal (communisme primitif), antique (esclavagisme), féodal, bourgeois (capitalisme). Aucun de ces schémas n’est capable de rendre compte des écarts observés d’une société à l’autre et encore moins des différents compartiments de l’humanité que constituent les civilisations sans contact entre elles.

Au contraire, la mise en parallèle des civilisations a été systématisée par l’Allemand Oswald Spengler (1880-1936) dans Le déclin de l’Occident, paru en France en 1948. Peu importe ici les civilisations qu’il distingue, ce qui compte c’est l’opposition qu’il fait entre culture et civilisation. La culture caractérise pour lui la période d’ascension et de zénith et la civilisation celle du déclin. Cette conception d’inspiration biologique, assimile, non sans pertinence, les aires sociales, politiques et culturelles que l’on appelle civilisations, à des êtres vivants, donc mortels. Cependant, Spengler refuse d’envisager l’Eternel Retour, pourtant inséparable de toute pensée cyclique et de lier une civilisation à ses devancières et à ses héritières dans un cycle universel.

C’est ce qu’accomplit l’historien britannique Arnold Toynbee dans une immense œuvre parue entre 1934 et 1961 (A Study of History). La classification de Toynbee, très historique et faisant une large place aux religions comme agents de liaison entre civilisations, a pu être critiquée, notamment quand elle aboutit à individualiser des civilisations « régionales » réduites à un peuple. Mais elle fournit une morphologie et une typologie du phénomène des civilisations qui permet d’avoir une vision synthétique de la métamorphose des sociétés à travers le temps.

De l’anthropologie qui conserve insidieusement la vieille opposition entre le civilisé et le sauvage, entre sociétés historiques en mutation et sociétés anhistoriques immobiles dans la tradition et l’oralité, il y a cependant quelque chose à retenir. Claude Lévi-Strauss distingue ainsi des sociétés chaudes, entraînées dans un processus d’évolution fondé sur l’accumulation des innovations et les sociétés froides figées dans un immobilisme qui touche tous les aspects de leur vie matérielle et spirituelle. Les premières sont décrites de l’intérieur, par les chroniqueurs, historiens, sociologues travaillant surtout sur les textes ; les secondes sont les objets d’étude d’ethnographes et ethnologues extérieurs, observant les faits et recueillant les éléments de la culture non écrite. Il est clair sur ce plan que les sociétés créoles sont, dès l’origine, des sociétés chaudes, même si on affirme que la dynamique à laquelle elles sont soumises est entièrement externe: elles connaissent un mouvement dans tous les domaines et surtout développent des tendances à la contestation et à la différenciation qu’ignorent les sociétés froides.

Niveaux et cercles de civilisation

Finalement, l’usage des deux mots culture et civilisation ne doit pas être exclusif, surtout si l’on s’en sert pour décrire notre objet sur le mode concentrique des cercles de civilisation: culture désigne alors une entité de surface, de nombre et de rayonnement restreint, civilisation désigne un cercle géographique plus vaste, englobant plusieurs cultures, au sein duquel un processus progressif et progressiste cherche à inclure, à intégrer en les modifiant, l’ensemble des cultures qu’il englobe, ainsi que certains individus ou groupes restés en marge ou venus de l’extérieur.

Empruntant à la géographie quantitative, F. Braudel et P. Chaunu proposent une théorie des cercles de communication pour étudier ce qu’ils appellent des unités mondes et leurs interrelations. Ce sont les niveaux élémentaires qui nous intéressent ici, car ce sont ceux dans lesquels joue l’habitat:

Dans la France préindustrielle, la vie économique et sociale élémentaire s’effectue dans un espace de 5 km de diamètre. Ce cercle de survie élémentaire fournit les matériaux pour les bâtiments et l’artisanat familial et local, la totalité de la nourriture. A l’intérieur de ce cercle, on vit de 1 à 15 ou 20 au foyer. C’est le premier cercle de la sociabilité qui correspond à l’unité d’habitat : le feu (de la cheminée).
Un cercle de 10 km de diamètre permet le choix du conjoint dans 90 % des cas et l’acquisition indispensable de produits extérieurs (sel, outillage, épices, images, almanachs,…). A ce second niveau, la société paysanne traditionnelle de France évolue dans un cercle qui regroupe de 300 à 1’000 personnes. La communauté d’habitants couvre en France entre 7 et 25 km2, soit un quart du cercle de survie élémentaire (78 km2 environ).

A la seule vue de ces chiffres, on constate l’originalité de l’aire créole: la plupart de ses éléments constitutifs couvrent une superficie à peine plus importante que le premier cercle de communication français, parfois plus de dix fois, parfois moins: Saint-Martin 86 km2 dont 52 créoles, Mahé (Seychelles) 147 km2, mais Saint-Bartthélemy 25 km2 seulement.

En outre, le foyer n’a pas été l’unité sociale de base, même au tout début de la colonisation, mais la place ou case, l’îlette, puis l’habitation. D’après les premiers recensements, on n’y trouve presque jamais un individu isolé alors qu’au contraire, dès l’apparition des cultures d’exportation, une centaine d’individus peuvent s’y trouver rassemblés. Comme l’avaient constaté les géographes Eugène Revert pour la Martinique, Guy Lasserre pour la Guadeloupe et J. Defos du Rau pour la Réunion, l’habitation est bien l’unité d’échange, de production et de communication de la civilisation créole.

C’est le prélèvement opéré par la Compagnie coloniale, la seigneurie puis l’Etat qui fait que le premier cercle, celui de l’habitation, n’absorbe pas la totalité des échanges et de la communication sociale. Le problème de la part de la production absorbée sur place par l’autoconsommation est extrêmement complexe et a été occulté par celui de la production exportée. Comme le souligne Sidney Mintz, l’importance de la petite habitation autarcique et la part d’autarcie dans la grande habitation sucrerie ont été largement sous-estimées voire ignorées par les études francophones disponibles.

Elles ont aussi sous-estimé ou ignoré l’importance du second cercle, celui qui se situe au niveau du marché. C’est le marché qui structure le réseau du petit pays en France, soit 1’000 à 1’500 km2, la taille d’une île créole. Le marché c’est le lieu où l’on peut aller et revenir à pied en 24 heures, soit 40 à 50 km quand il y a des chemins praticables, beaucoup moins lorsqu’il n’y a que des sentiers et qu’il faut franchir des ravines à gué. 40 km deviennent alors le rayon maximal, exceptionnel. Notons cependant que 40-50 km avaient été retenus par l’Assemblée nationale en 1789-1790 pour fixer la taille des départements (de fait, il sagissait pour un gendarme à cheval de pouvoir traverser en 12 heures un département dans son sens le plus long, diagonale comprise). Mais c’est pour de toutes autres raisons que les îles françaises sont monodépartementales depuis 1946: si l’on avait dû raisonner comme en 1789, en tenant compte des communications, les arrondissements qui partageaient les îles seraient devenus des départements.

Cependant, au niveau des échanges et de la sociabilité, la colonie française de l’Ancien Régime constituait bien le second cercle, un ou deux pôles urbains concentrant l’essentiel de la production échangée et la totalité de la production exportée. La particularité de l’aire créole tient donc aussi au rôle de la ville : le marché du second cercle c’est la ville. Cette ville est obligatoirement capitale et n’existe pas au niveau du premier cercle.

Le troisième cercle est celui de l’économie de marché ou économie à grand rayon d’action. Alors que la production française ne participe que pour 1% aux échanges interocéaniques, c’est au moins la moitié, parfois 80% de la production coloniale qui est impliquée. C’est à ce niveau que chaque entité créole communique avec l’Europe, mais surtout avec son environnement régional et avec les autres entités créoles. C’est le troisième cercle qui est la matrice de la civilisation créole, puisque c’est à ce niveau que s’établissent la modélisation et l’harmonisation des traits de la culture matérielle et de la langue.

Pour reprendre ce qui a été dit plus haut de l’usage des termes civilisation et culture ou société, nous dirons que la civilisation créole s’applique au troisième cercle d’échange et de communication des entités de l’aire créole, tandis que culture ou société désignent le premier et le second cercles. Il y a donc nécessairement plusieurs sociétés d’habitation mais une seule civilisation créole.

L’homéostasie créole

Chaque civilisation semble perpétuellement animée de deux tendances opposées: l’une la porte au morcellement et l’autre à l’unification. La première est due aux innovations technologiques, sociales et culturelles qui semblent avoir été les mêmes dans toute l’aire créole, avec des décalages chronologiques locaux. La seconde s’appuie sur la capacité de chaque civilisation à maintenir son équilibre, soit en assimilant certains changements sans heurts, soit en se maintenant dans un cadre stable, fermé à toute innovation interne ou externe. Ces deux tendances permettent d’expliquer la dynamique des civilisations et leur durée, mais aussi leur déclin et leur dissolution. Ces phénomènes rappellent les mécanismes biologiques des êtres vivants qu’on appelle homéostasie, c’est-à-dire autorégulation tendant à assurer la stabilité vitale lors de l’intégration d’éléments nouveaux et la modification d’éléments anciens. Par sa genèse, son développement, sa survie et sa durée, la civilisation créole paraît plus que toute autre soumise à l’homéostasie: depuis son origine, elle maintient une certaine stabilité par l’intégration d’éléments nouveaux qu’elle créolise. Quels sont ces éléments?

Toute culture est caractérisée par un ensemble de traits d’ordre divers qui les distinguent de leurs voisines et dont la combinaison donne à chacune sa physionomie propre. Ces traits sont souvent étudiés de façon éclatée par différentes disciplines des Sciences humaines:

le cadre écologique relève de la géographie,

la composition raciale de la population relève de l’anthropologie,

la langue et la culture au sens étroit relèvent de la linguistique, des sciences de la littérature et des sciences des arts,

l’outillage et les modes de production concernent la technologie, l’histoire des techniques et l’économie

les formations sociales font appel à la sociologie et l’ethnologie, voire à l’anthropologie,

l’organisation urbaine, le réseau de communication, sont étudiées par la géographie et l’histoire urbaine

l’organisation politique, par l’histoire et les Sciences politiques

les religions par l’histoire, la sociologie et l’anthropologie, etc.

Dans chaque ordre de faits on peut rencontrer, à l’intérieur d’une même culture et encore plus d’une même civilisation, une certaine complexité due à la juxtaposition ou à la succession de traits d’origines diverses. Rien n’est plus vrai pour la civilisation créole.

Toutefois, on distingue généralement parmi eux un ou plusieurs traits particulièrement typiques, une forme dominante: climat type, archétype anthropologique, langue, mode de production et formation sociale dominants, schéma urbain, religion « universelle », système de pensée privilégié, etc.

Cependant chaque ordre de phénomène ne permet pas de façon uniforme de personnaliser l’ensemble des civilisations: chaque civilisation a eu ses marqueurs spécifiques particulièrement forts: religion, langue, écriture, système social, etc.

C’est pourquoi une morphologie des civilisations, tout en visant à mettre en parallèle les caractéristiques de chacune dans chaque ordre de phénomène, ne peut les analyser suivant un schéma standard mais doit permettre la mise en valeur de ce qui est le plus typique chez chacune.

C’est ce que nous allons entreprendre en recherchant les marqueurs de civilisation de l’aire créole et en dégageant les variantes caractéristiques pour chacune de ses composantes géographiques.

VOCABULAIRE

Culture matérielle = faits de civilisation, cuisine, usages, habitat, techniques, etc.

Civilisation = ensemble des phénomènes sociaux (religieux, moraux, esthétiques, scientifiques, techniques) communs à une grande société ou à un groupe de sociétés. (Petit Robert).

Culture = ensemble des idées, croyances et doctrines propre à une époque, à une société ou à une classe (Petit Robert).

Civilisation = plus grandes unités sociétales intégrant plusieurs ethnies.

Unités sociales = divisent une société en groupes partiels partageant la même culture et participant de façon complémentaire à la même vie économique: classes, castes, tribus, clans, familles, cellules constituant le tissu social d’une même population.

Unités sociétales = unités majeures de la société globale: ethnies, civilisation, intégrant des caractères multiples aux répartitions souvent divergentes, sauf, pour un temps donné, l’Etat et ses subdivisions administratives puisque c’est une structure temporaire en évolution.

BIBLIOGRAPHIE

BONNIOL, Jean-Luc, « L’aire créole. Du modèle historique aux enjeux politiques actuels », par, Hérodote, n° 37-38 : Ces îles où l’on parle français, 2è-3è trim. 1985, p. 77-89.

CHAUNU, Pierre, Histoire, science sociale. La durée, l’espace et l’homme à l’époque moderne, Paris, SEDES, 1974.

CUCHE, Denys, La notion de culture dans les sciences sociales, Paris, La Découverte, 1996.

LACOSTE, Yves, « Le passé des territoires », Hérodote, n° 74/75, 1994, p. 3-6.

MINTZ, Sidney, « La plantation et la frontière paysanne : la dialectique de l’histoire antillaise », Bulletin de la Société d’histoire de la Guadeloupe, n° 75-78, 1988, p. 51-59.

MINTZ, Sidney, « Petits cultivateurs et prolétaires ruraux dans la région des Caraïbes », Collection de réimpressions du Centre de recherche caraïbe n° 3, Fonds St-Jacques, Université de Montréal, 1970.

WANQUET, Claude, « Avant-propos » dans Fragments pour une histoire des Economies et sociétés de plantation à La Réunion, Saint-Denis, 1989, p. 5-15.

Notes

  1. Hérodote, n° 37-38: Ces îles où l’on parle français, 2è-3è trim. 1985, Jean-Luc Bonniol, ethnologue, « L’aire créole. Du modèle historique aux enjeux politiques actuels », p. 77-89.
  2. Hérodote, n° 37-38: Ces îles où l’on parle français, 2è-3è trim. 1985. Jean Benoist, ethnologue, p. 53-75.
  3. ELIAS, Norbert, La Société de cour, Flammarion, 1974, 1985; La Civilisation des mœurs, Calman-Levy, 1975.
  4. FREYRE, Gilberto, Casa-grande e Senzala, 1ère édition 1933, Maîtres et esclaves. La formation de la société brésilienne, Gallimard, 1952.
  5. DEFOS DU RAU, Jean, L’île de La Réunion. Etude de géographie humaine, Bordeaux, 1960.
  6. BENOIST, Jean, Paysans de la Réunion, Presses universitaires d’Aix-Marseille, 1984.
  7. WANQUET, Claude, « Le café à La Réunion, une « civilisation » disparue », dans Fragments pour une histoire des Economies et sociétés de plantation à La Réunion, Saint-Denis, 1989, p. 55-73

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  31. Raisz Star
  32. Snyder’s ‘Magnifying-Glass’ Azimuthal Equal-area projection
  33. Snyder’s ‘Magnifying-Glass’ Azimuthal Equidistant projection
  34. Snyder’s ‘Magnifying-Glass’ Tapered Azimuthal Equidistant projection
  35. Snyder’s Oblated Equal-area projection
  36. Snyder’s Rectangular ‘Magnifying-Glass’ Tapered Azimuthal Equidistant projection
  37. Snyder’s Tilted Perspective projection
  38. Spilhaus ‘Oceans’ Variation
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  41. Two Point Equidistant projection
  42. Urmayev 2 projection
  43. Vertical Perspective
  44. Wagner VII (Hammer-Wagner) projection
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  46. Wagner IX (Aitoff-Wagner)
  47. Wiechel projection
  48. Winkel’s Oikumene (Inhabited World) Map
  49. Winkel Tripel
  50. Winkel Tripel (Bartholomew)

…………………………………………………………………………………………..

Conic Map Projections

  1. Albers Equal-area Conic
  2. Bipolar Oblique Conic
  3. Braun Stereographic Conic
  4. De L’Isle Equidistant Conic
  5. Euler Equidistant Conic
  6. Herschel Conic
  7. Kavrayskiy 4 Conic
  8. Krasovskiy 1 Conic
  9. Lambert Conformal Conic
  10. Lambert Equal-area Conic
  11. Mendeleev Equidistant Conic
  12. Murdoch 1 (Equidistant Conic)
  13. Perspective Conic
  14. Ptolemy 1
  15. Schjerning 1 (Equidistant Conic)
  16. Tissot Equal-area Conic
  17. Vitkovskiy 1 (Equidistant Conic)
  18. ………………………………………………………………………………….

Cylindrical Map Projections

  1. Arden-Close Cylindrical
  2. Arden-Close Novelty projection (Eastern Hemisphere)
  3. Arden-Close Novelty projection (World)
  4. Arden-Close Novelty projection (World – Lambda/2)
  5. Balthasart Projection
  6. Behrmann Projection
  7. Botley Oblique Plate Carrée Projection
  8. Braun Perspective Cylindrical
  9. Braun Stereographic Cylindrical
  10. BSAM – Bol’shoy sovetskiy atlas mira (or Kamenetskiy 2) projection
  11. Cassini projection
  12. Central Cylindrical
  13. Plate Carrée (or Equirectangular) projection
  14. Gall Isographic
  15. Gall Orthographic (or Gall-Peters)
  16. Gall Stereographic
  17. Gauss-Krüger projection
  18. Hotine projection
  19. Kamenetskiy 1
  20. Kharchenko-Shabanova projection
  21. Lambert Cylindrical Equal-area
  22. Lambert Transverse Cylindrical Equal-area
  23. Lambert Transverse Mercator
  24. Rand McNally Cosmopolitan Series
  25. Mercator projection
  26. Oblique Mercator
  27. [O. M.] Miller Cylindrical
  28. [O. M.] Miller 2
  29. [O. M.] Miller Modified Gall
  30. [O. M.] Miller Perspective Compromise
  31. Pavlov projection
  32. [R.] Miller 1
  33. [R.] Miller 2
  34. [R.] Miller 3
  35. Snyder’s Satellite-tracking Cylindrical
  36. Tobler’s variant 1 of [O. M.] Miller Cylindrical
  37. Tobler’s variant 2 of [O. M.] Miller Cylindrical
  38. Tobler’s Equal-area World in a Square
  39. Trystan_Edwards projection
  40. Trystan_Edwards (Snyder’s Correction)
  41. Urmayev II Cylindrical
  42. Urmayev III Cylindrical
  43. Wetch projection

…………………………………………………………………………………………..

Miscellaneous Map Projections

  1. Adams Conformal projection (World in an Ellipse)
  2. Adams Conformal projection (World in a Rectangle)
  3. Adams Rhombic projection (Western Hemisphere in a Square)
  4. Adams Rhombic projection (Western Hemisphere, Poles in 60 Deg Angles)
  5. Adams Rhombic projection (Western Hemisphere, Poles in 120 Deg Angles)
  6. Adams Rhombic projection (World, Poles in 120 Deg Angles)
  7. Adams Rhombic projection (World in a Regular Hexagon)
  8. Adams Rhombic projection (World in a Six Pointed Star)
  9. August Epicycloidal
  10. Baker Dinomic
  11. Cube (Conformal)
  12. Cube (Equal-area)
  13. Cube (Gnomonic)
  14. Dodecahedron (Conformal)
  15. Dodecahedron (Equal-area)
  16. Dodecahedron (Gnomonic)
  17. Eisenlohr projection
  18. Fuller Dymaxion (Snyder’s arrangement)
  19. Gilbert ‘Two-World’ Orthoapsidal
  20. Gringorten Quincuncial Equal-area
  21. Guyou Conformal
  22. Icosahedron (Conformal)
  23. Icosahedron (Equal-area)
  24. Icosahedron (Gnomonic)
  25. Icosahedron (Oblique Gnomonic – Fisher)
  26. Jervis Cycloidal projection
  27. Lagrange projection, Straight Line Parallel = 0 Deg.
  28. Lagrange projection, Straight Line Parallel = -45 Deg.
  29. Larrivée projection
  30. Lee Tetrahedric projection
  31. Lee World in an Equilateral Triangle
  32. Maurer’s No. 235 (Quincuncial Zonal Equal-area) projection
  33. Octahedron (Conformal)
  34. Octahedron (Equal-area)
  35. Octahedron (Gnomonic)
  36. Ortelius (Agnese) Oval
  37. Peirce Quincuncial
  38. Raisz Armadillo
  39. Raisz Half Ellipsoidal
  40. Snyder’s Hourglass projection
  41. Schwarz Western Hemisphere in a Hexagon
  42. Schwarz World in a Pentagon
  43. Spilhaus Oceans (Transverse August Epicycloidal)
  44. Tetrahedron (Conformal)
  45. Tetrahedron (Equal-area)
  46. Tetrahedron (Gnomonic)
  47. Trapezoidal projection
  48. Truncated Icosahedron (Equal-area)
  49. Van der Grinten 1
  50. Van der Grinten 2
  51. Van der Grinten 3
  52. Van der Grinten 4
  53. Waldseemüller’s ‘World Map’

………………………………………………………………………………….

Polyconic Map Projections

  1. American Polyconic
  2. Canters Minimum-error Polyconic (Non-constrained Optimization)
  3. Canters Minimum-error Polyconic (Straight equator & symmetry about the central meridian)
  4. Canters Minimum-error Polyconic (Twofold symmetry)
  5. Canters Minimum-error Polyconic (Twofold symmetry & Equally spaced parallels)
  6. Canters Minimum-error Polyconic (Twofold symmetry, Equally spaced parallels & Correct ratio of axes)
  7. Canters Minimum-error Pointed Polar Polyconic (Twofold symmetry, Equally spaced parallels & Correct ratio of axes)
  8. Fournier Globular 1
  9. Fournier Globular 1 (in Two Hemispheres)
  10. Ginzburg IV (TsNIIGAiK Modified Polyconic, 1939-1949)
  11. Ginzburg V (TsNIIGAiK Modified Polyconic, 1950)
  12. Ginzburg VI (BSE Modified Polyconic)
  13. Ginzburg IX (TsNIIGAiK Modified Polyconic, 1966)
  14. Laskowski Tri-Optimal
  15. Maurer’s No. 159 projection
  16. Maurer’s No. 164 projection
  17. Maurer’s No. 179 projection
  18. Maurer’s No. 180 projection
  19. Maurer’s No. 187 projection
  20. Maurer’s No. 231 projection
  21. Nicolosi Globular
  22. Rectangular Polyconic
  23. Schmidt Globular
  24. Schmidt Globular (in Two Hemispheres)
  25. Strebe Equal-area, 1995

……………………………………………………………..

Pseudoconic Map Projections

  1. Bonne projection
  2. Double Cordiform ‘World Map’
  3. Hill Eucyclic projection
  4. Maurer’s No. 73 projection
  5. Schjerning 6 projection
  6. Solov’ev Arbitrary Modified Bonne projection
  7. Stab-Werner projection
  8. Sylvano’s 1511 ‘World’ Map
  9. ……………………………………………………………………

Pseudocylindrical Map Projections

  1. Adams Orthembadic (Quartic Authalic)
  2. Apian 1 Globular
  3. Apian 1 Globular (in Two Hemispheres)
  4. Apian 2 Globular
  5. Apian 2 Globular (in Two Hemispheres)
  6. Arden-Close Transverse Mollweide
  7. Atlantis projection (John Bartholomew)
  8. Baar projection
  9. Baar Sine Series 2
  10. Baar Sine Series 3
  11. Baar Sine Series 4
  12. Baar Tangent Series 2
  13. Baar Tangent Series 3
  14. Baar Tangent Series 5
  15. Bacon Globular
  16. Bacon Globular (in Two Hemispheres)
  17. Baranyi 1
  18. Baranyi 2
  19. Baranyi 3
  20. Baranyi 4
  21. Baranyi 5
  22. Baranyi 6
  23. Baranyi 7
  24. Boggs Eumorphic
  25. Boggs Eumorphic (Interrupted)
  26. Bomford Modified Gall
  27. Bordone Oval
  28. Bromley-Mollweide projection
  29. Canters Minimum-error Pseudocylindrical (Equally spaced parallels, & Pole Line)
  30. Canters Low-error Pseudocylindrical (a)
  31. Canters Low-error Pseudocylindrical (b)
  32. Canters Low-error Pseudocylindrical (c)
  33. Canters Low-error Pseudocylindrical (d)
  34. Collignon projection
  35. Craster Parabolic
  36. Craster Parabolic (Interrupted – C. H. Deetz)
  37. Deakin Minimum-error Equal-area
  38. Denoyer Semi-elliptical
  39. Eckert 1
  40. Eckert 2
  41. Eckert 3
  42. Eckert 4
  43. Eckert 5
  44. Eckert 6
  45. Erdi-Krausz projection
  46. Fahey projection
  47. Fairgrieve projection
  48. Foucaut Stereographic Equivalent
  49. Fournier 2
  50. Ginzburg 8 (TsNIIGAiK)
  51. Goode Homolosine
  52. Goode Homolosine (Interrupted for Continental Unities)
  53. Goode Homolosine (Interrupted for Oceanic Unities)
  54. Hatano Asymmetrical
  55. Hatano Symmetrical
  56. Holzel projection
  57. Hyperelliptical
  58. Kavrayskiy 5
  59. Kavrayskiy 7
  60. Loximuthal projection
  61. Maurer projection
  62. Mayr projection
  63. McBryde P3 projection
  64. McBryde P3 (Interrupted for Continental Unities)
  65. McBryde P3 (Interrupted for Oceanic Unities)
  66. McBryde Q3 projection
  67. McBryde Q3 (Interrupted for Continental Unities)
  68. McBryde Q3 (Interrupted for Oceanic Unities)
  69. McBryde S2 projection
  70. McBryde S2 (Interrupted for Continental Unities)
  71. McBryde S2 (Interrupted for Oceanic Unities)
  72. McBryde S3 projection
  73. McBryde S3 (Interrupted for Continental Unities)
  74. McBryde S3 (Interrupted for Oceanic Unities)
  75. McBryde & Thomas #1
  76. McBryde & Thomas #2 (Modified M&T #1)
  77. McBryde & Thomas #3 (Flat Polar Sinusoidal)
  78. McBryde & Thomas #4 (Flat Polar Quartic)
  79. McBryde & Thomas #5 (Flat Polar Parabolic)
  80. Mollweide projection
  81. Mollweide (In Two Hemispheres)
  82. Mollweide (In Eight Gores)
  83. Mollweide (Interrupted for Continental Unities – J. Paul Goode)
  84. Mollweide (Interrupted for Continental Unities – National Geographic)
  85. Mollweide (Interrupted for Oceanic Unities – J. Paul Goode)
  86. Mollweide (Interrupted for Continental Unities – Aldine University Atlas)
  87. Mollweide (Interrupted for Continental Unities – Voxland)
  88. Mollweide (Interrupted for Continental Unities – Originator Unknown)
  89. Mollweide (Interrupted for Continental Unities – Jackaranda Atlas)
  90. Mollweide (Interrupted for Oceanic Unities – Times Atlas)
  91. Nell projection
  92. Nell-Hammer projection
  93. Putnins P1 projection
  94. Putnins P2 projection
  95. Putnins P3 projection
  96. Putnins P’3 projection
  97. Putnins P’4 projection
  98. Putnins P5 projection
  99. Putnins P’5 projection
  100. Putnins P6 projection
  101. Putnins P’6 projection
  102. Robinson projection
  103. Semiconformal projection
  104. Siemon IV projection
  105. Sinu-Mollweide projection (Not Interrupted)
  106. Sinusoidal projection
  107. Sinusoidal (Interrupted – Described in McBryde & Thomas, 1949)
  108. Sinusoidal (Interrupted – J. Paul Goode)
  109. Sinusoidal (Interrupted – John Bartholomew)
  110. Sinusoidal (Interrupted – Rand McNally)
  111. Sinusoidal (Interrupted – USGS)
  112. Snyder Minimum Error
  113. Snyder Flat Polar Minimum Error
  114. Times projection
  115. Tissot Modified Sinusoidal
  116. Tobler’s Transformed Sinusoidal (Polycylindrical)
  117. Truncated Mollweide projection
  118. Wagner 1 projection
  119. Wagner 2 projection
  120. Wagner 3 projection
  121. Wagner 4 projection
  122. Wagner 5 projection
  123. Wagner 6 projection
  124. Werenskiold 1 projection
  125. Werenskiold 2 projection
  126. Werenskiold 3 projection
  127. Winkel 1 projection
  128. Winkel 2 projection

    LES LOBBYS ANALYSES

    Posted in INVESTIGATIONS, scandales, sociologie with tags , , , on mars 17, 2008 by rodolphepilaert63

    Lobbies

    : « Les dérapages des députés sont très rarement sanctionnés »

    Co-auteur d’une enquête sur les lobbies (« Des députés sous influences », Fayard), Hélène Constanty a répondu en direct à vos questions sur son travail d’investigation et le rôle des groupes de pression à l’Assemblée nationale.
             

    « Certains lobbyistes et députés ont refusé de nous recevoir. »

    J’imagine qu’il n’est pas facile d’obtenir des infos sur les lobbies. Avez-vous rencontré des obstacles ou subi des pressions ?

    Helène Constanty En effet, le sujet a rarement été abordé en édition. Nous avons été plutôt bien reçus par les députés (à quelques exceptions près). Les lobbyistes, en revanche, sont beaucoup plus difficiles à aborder, en particulier ceux qui travaillent dans des entreprises. L’un des secteurs les plus fermés ? Le médicament. Dans notre blog, nous continuons d’informer sur le sujet, avec de nouvelles révélations, en particulier sur le chantage à l’emploi exercé par certains lobbies.

    Qui sont les lobbyistes ? Travaillent-ils en « free lance » ou pour des cabinets ?

    Il existe deux sortes de lobbyistes : ceux qui travaillent dans des entreprises et ceux qui font partie de cabinets spécialisés. Dans la première catégorie, on trouvera par exemple le « responsable des relations avec les élus » ou le « directeur des relations extérieures ». Dans la seconde catégorie, les principaux cabinets sont regroupés au sein de l’AFCL, « Association française des conseils en lobbying ».

    Pourquoi vous intéressez-vous aux lobbies ?

    Par curiosité et goût pour les enjeux cachés, qui expliquent bien souvent les grandes décisions politiques et économiques. C’est une façon de décrypter notre société, d’en comprendre les ressorts.

    Comment les élus ont-ils réagi à la publication de votre livre ?

    La plupart des députés ont bien réagi. L’important, pour certains, est d’être cité quelque part… Les réactions ont été nombreuses à notre classement, jamais réalisé, de l’activité des députés au cours de la législature. Les bien notés (les plus actifs) ont applaudi, les moins bien classés (nous les appelons « les fantômes », ils sont environ 150) n’ont évidemment pas apprécié.

    Vous avez dû mettre des mois à réaliser votre classement ? Comment vous y êtes-vous pris ?

    L’enquête a occupé les deux auteurs, à temps complet, pendant six mois. Première étape : nous avons épluché toutes les données disponibles sur le site de l’Assemblée nationale. Deuxième étape : une centaine d’entretiens avec des députés et des lobbyistes, afin de comprendre « qui roule pour qui », quelles causes ont été défendues par les élus au cours de la législature.

     

    « Le « talon d`achille » de nos députés est bien souvent leur autre mandat électoral local »

    Des personnalités ont-elles refusé de vous répondre sur leurs liens avec les lobbyistes ?

    Il s’agit vraiment d’une enquête d’investigation, il n’existait quasiment rien sur le sujet. Certains lobbyistes et députés ont refusé de nous recevoir. D’autres ont accepté, à contrecœur, et nous ont éconduits au bout de quelques minutes d’entretien. Des noms ? André Santini, député UDF et maire d’Issy-les-Moulineaux, qui n’a pas du tout apprécié qu’on le questionne sur le sujet de l’eau, en tant que président du SEDIF, qui approvisionne en eau potable des millions de Franciliens.

    Au fondement du succès du lobbying n’y a-t-il pas une forte culture du clientélisme chez nos élus ?

    Oui, en effet. Le « talon d’Achille » de nos députés est bien souvent leur autre mandat électoral local : maire d’une ville, conseiller général ou régional… Les lobbies ont donc recours, très facilement, au chantage à l’emploi, par exemple. Certains députés ont aussi tendance à « gâter » des clientèles électorales particulières : chasseurs, Arméniens, viticulteurs, etc.

    Quels avantages concrets un élu peut-il tirer à céder aux pressions d’un lobby ?

    Il peut par exemple (nous consacrons un chapitre dans le livre à ce sujet) avoir de gros moyens financiers pour organiser un colloque à l’Assemblée nationale, qui lui donnera une publicité. Ces colloques sont « sponsorisés » par des industriels qui paient très cher la possibilité de prendre la parole à la tribune. Et bien sûr, nos élus sont constamment invités à des petits-déjeuners, déjeuners, dîners, cocktails, soirées privées, voyages… L’invitation de plusieurs élus UMP à la Coupe du monde de football par Suez, au moment de la discussion de la privatisation de GDF et de sa fusion avec Suez, a fait scandale l’été dernier.

    On parle beaucoup des lobbies ces derniers temps : les révélations sur GDF et Suez ont-elles brisé le silence ?

    A la suite de ces révélations (certains députés se sont indignés de la méthode Suez) et de la parution de notre livre, plusieurs initiatives ont vu le jour. Des sénateurs Verts ont demandé une commission d’enquête sur les abus du lobbying. Et des députés UMP ont déposé une proposition de modification du règlement de l’Assemblée, afin d’introduire plus de transparence.

    Pourquoi avoir choisi le « jeu des 7 familles » pour parler d’un sujet aussi grave : pouvez-vous m’expliquer votre démarche ?

    Le « jeu des 7 familles » est simplement une façon pour nous de classer les députés par degré d’activité et « d’influençabilité ». En queue de classement, « les fantômes », ceux qui ne mettent jamais les pieds au palais Bourbon ; en tête, « les VIP », ceux qui sont les plus actifs. Et entre les deux, par exemple, « les laboureurs », qui consacrent l’essentiel de leur énergie à leur circonscription. A noter aussi : les « porte-voix », qui assument leur rôle de relais de certains lobbies.

    « Certains députés se battent pour des convictions, quitte à fâcher certains collègues de leur parti »

    Qui arrive en tête des députés les plus influents ? Et des plus influençables ?

    Numéro un pour son hyperactivité : Richard Maillé, député UMP des Bouches-du-Rhône. Par ailleurs épinglé dans le livre pour ses liens avec le lobby des hélicoptères (Eurocopter). Les cancres sont nombreux ex-aequo. Citons F.-X. Villain (apparenté UMP, Nord), Michel Sordi (UMP, Haut-Rhin) ou Didier Julia (UMP, Seine-et-Marne). Parmi les plus influençables, citons Claude Gatignol (UMP, Manche), « élu du nucléaire », dans la circonscription la plus nucléaire de France (La Hague, Flamanville). Christian Philip, relais des transports publics, ou encore Paul-Henri Cugnenc (UMP, Hérault), qui défend chirurgiens et viticulteurs. Faut-il préciser qu’il est lui-même chirurgien et viticulteur ?

    Certains élus ont-ils une conduite exemplaire vis-à-vis des lobbies ou personne n’échappe à leur travail de pression ?

    Tous sont l’objet de pression. Libre à eux de relayer les pressions qu’ils estiment être de bonnes causes. Et de refuser, par exemple, des invitations par trop compromettantes. Nous avons rencontré au cours de notre enquête de nombreux députés passionnés et extrêmement travailleurs. Une de nos familles, « les croisés », comprend des députés qui se battent pour des convictions, quitte à fâcher certains collègues de leur parti. Exemples à l’UMP : Christine Boutin ou Nathalie Kosciusko-Morizet.

    Ne craignez-vous pas d’encourager le discours du « tous pourris » à quelques mois des législatives ?

    C’est une réflexion que l’on nous fait très fréquemment lorsque nous présentons notre enquête. Nous avons voulu, tout au contraire, faire œuvre citoyenne : demander des comptes à nos élus, ne pas leur « signer un chèque en blanc » lorsque nous déposons notre bulletin dans l’urne. Un citoyen éclairé devrait savoir « pour qui roule » son élu. Il peut en être ravi ou au contraire estimer que cette cause ne lui convient pas…

    Y a-t-il des cas avérés de corruption ou reste-t-on au stade de la connivence entre élus et groupes d’intérêts ?

    Ce n’est pas à nous, journalistes, de déterminer ce qui est « corruption » ou pas. Nous révélons des pratiques qui nous semblent condamnables ou à la lisière de la légalité. Aux citoyens, ensuite, de demander des comptes… Aux juges d’ouvrir des enquêtes s’ils le jugent adéquat.

    « Nous avons voulu, faire œuvre citoyenne : demander des comptes à nos élus »

    Avez-vous des exemples de lois qui ne visaient qu’à satisfaire les demandes d’un lobby particulier, sans prendre en compte le bien commun ?

    Les exemples foisonnent, bien qu’il soit toujours difficile de déterminer ce qu’est « le bien commun » ou l’intérêt général. La chasse offre un bon exemple : au cours de la législature, les députés se sont évertués à détricoter la loi votée en 2000, afin de donner satisfaction aux chasseurs. Autre exemple : le vin. Des brèches ont été ouvertes dans la loi Evin (publicité plus facile pour le vin) alors que l’alcoolisme est un fléau social. Mais la pression du lobby viticole est forte.

    On dit que la culture du lobbying n’est pas très développée en France. Pourtant, à vous lire, les lobbies semblent bien puissants : comment expliquez-vous ce paradoxe ?

    Le lobbying est très bien développé en France. La différence avec les pays anglo-saxons, c’est que le sujet est tabou. Le Parlement ignore son existence. Mais en réalité, les lobbies sont très actifs auprès des parlementaires et des cabinets ministériels.

    Quels sont les lobbies les plus puissants ?

    Les mieux organisés sont ceux qui représentent des intérêts liés à des décisions publiques : armement, contrats publics, médicaments. Traditionnellement, la viticulture et l’agriculture sont également actives et bien représentées au Parlement.

    Que pensez-vous de la proposition d’enregistrement des lobbyistes faite par des députés UMP ? Est-ce que cela permettra vraiment de mettre fin à cette opacité ?

    Ce serait un premier pas vers plus de transparence. Les lobbyistes seraient déclarés, enregistrés. Mais il faudrait sans doute aller beaucoup plus loin pour fixer des règles claires et établir une ligne entre ce qui est licite et ce qui ne l’est pas… Comme par exemple, les assistants parlementaires employés à la fois par un élu et par un lobby.

    Est-ce que ça se passe mieux au Parlement européen, qui est présenté comme un modèle, où bien y a t-il aussi des dérapages ?

    Au Parlement européen, l’existence des lobbies est reconnue. Ils ont droit de cité et sont enregistrés. Cela ne limite aucunement leur action. Mais au moins leurs interventions s’effectuent de façon plus visible. Je vous conseille, à ce propos, un documentaire qui sera diffusé le 11 décembre sur Canal +, dans l’émission « Lundi Investigation ». Thème : les lobbies au cœur de la République.

    « Les dérapages sont très rarement sanctionnés. »

    Pensez-vous que la Commission d’enquête demandée par les élus Verts sur le lobbying a des chances d’aboutir ?

    La demande de commission d’enquête a peu de chances d’aboutir. C’est l’un des problèmes de nos institutions : la faible marge de manœuvre dont disposent les élus pour jouer le rôle de contrôle de l’exécutif.

    Quelles sont vos propositions pour moraliser ou tout du moins encadrer le lobbying ?

    Nous sommes journalistes, pas militants. Nous pensons avoir contribué à ouvrir le débat sur un sujet trop occulté. Maintenant, à vous de jouer et de faire en sorte que le sujet soit sur la place publique et que des propositions émergent dans les programmes des partis en 2007…

    Des sanctions sont-elles prévues dans le règlement de l’Assemblée ? Des élus ont-ils déjà été punis ou est-ce la grande hypocrisie ?

    Grande hypocrisie, en effet ! L’institution n’exerce aucun contrôle sur ce sujet. Les dérapages sont très rarement sanctionnés.

    Comment les lobbyistes font-ils pour entrer à l’Assemblée si l’accès leur est officiellement interdit ?

    Nous révélons dans le livre la liste secrète des 50 lobbyistes titulaires de badges d’accès. Au-delà, de très nombreux lobbyistes se font délivrer des « badges de complaisance », en tant que collaborateurs bénévoles d’un député. Ceci dans l’opacité la plus totale !

    Avez-vous de nouveaux projets d’enquête ? Lesquels ?

    Oui, bien sûr. Mais par définition, une enquête d’investigation doit rester secrète jusqu’à la publication…

    Hélène Constanty Je vous remercie pour vos questions, très pertinentes. A une autre fois sur L’Internaute !

    En savoir plus La présentation du livre

    Le blog consacré au livre « Députés sous influences »

    Le dossier « Lobbying : quatre duels à L’Assemblée »

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