MICHEL COLON : INVESTIGACTION

Orwell, l’OTAN et la guerre contre la Libye

Domenico Losurdo

5 avril 2011

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Les mots ont-ils encore un sens ? En lisant des articles sur la guerre de Libye dans la presse anglo-saxonne et italienne, Domenico Losurdo a été frappé par l’inversion des signifiés. La propagande de l’OTAN, comme celle imaginée par George Orwell dans son célèbre roman d’anticipation, passe d’abord par un grossier trucage sémantique.

 

En 1949, tandis que fait rage une guerre froide qui risque de se transformer d’un moment à l’autre en holocauste nucléaire,George Orwell publie son dernier livre et plus célèbre roman : 1984. Si le titre donne dans l’anticipation, la cible est clairement constituée par l’Union Soviétique, représentée comme le « Grand frère » totalitaire, qui rend vaine toute possibilité de communication, en subvertissant le langage et en créant une « novlangue » (newspeak), dans le cadre de laquelle tout concept se renverse en son contraire. En publiant son roman l’année même de la fondation de l’OTAN (l’organisation militaire qui prétendait défendre même la cause de la morale et de la vérité), Orwell apportait ainsi sa brave contribution à la campagne de l’Occident. Il ne pouvait certes pas imaginer que sa dénonciation allait se révéler beaucoup plus pertinente pour décrire la situation advenue, quelques années seulement après 1984, avec la fin de la Guerre froide et le triomphe des USA. De même que sa surpuissance militaire, la superpuissance multimédiatique de l’Occident ne semble pas non plus rencontrer d’obstacle : le renversement de la vérité vient s’imposer par un bombardement multimédiatique incessant et omniprésent, de caractère absolument totalitaire. C’est ce qui émerge clairement de la guerre en cours en Libye.
Guerre
En effet, est à l’œuvre ici le plus puissant appareil militaire jamais vu dans l’histoire ; à coup sûr, les victimes civiles des bombardements de l’OTAN ne manquent pas ; on utilise des armes (à l’uranium appauvri) dont l’impact est destiné à durer dans le temps ; dans le déchaînement des hostilités et dans la conduite des opérations militaires, outre les USA, se distinguent deux pays, la France et le Royaume-Uni, qui ont derrière eux une longue histoire d’expansion et de domination coloniale au Proche-Orient et en Afrique ; nous sommes dans une aire riche en pétrole et les experts et moyens d’information les plus autorisés sont déjà à l’analyse de la nouvelle organisation géopolitique et géo-économique. Et, cependant —nous assurent Obama, ses collaborateurs et ses alliés et subalternes— il ne s’agit pas de guerre, mais d’une opération humanitaire qui vise à protéger la population civile et qui en outre est autorisée par le Conseil de sécurité de l’ONU.
En réalité, tout comme à l’égard de ses victimes, l’OTAN procède à l’égard de la vérité aussi de façon absolument souveraine. En premier lieu, il faut noter que les opérations militaires de l’0ccident ont commencé avant et sans l’autorisation de l’ONU. Dans le Sunday Mirror du 20 mars, Mike Hamilton révélait que depuis «  trois semaines » opéraient déjà en Libye « des centaines » de soldats britanniques, encadrés dans un des corps militaires les plus sophistiqués et redoutés du monde (SAS) ; parmi eux se trouvaient « deux unités spéciales appelées « Smash » à cause de leur capacité destructive » [1]. Donc, l’agression avait déjà débuté, d’autant plus que collaboraient avec les centaines de soldats britanniques des « petits groupes de la CIA », dans le cadre d’ « une vaste force occidentale agissant dans l’ombre » voulue par « l’administration Obama » chargée, toujours « avant le déclenchement des hostilités le 19 mars », d’« approvisionner les rebelles et de saigner à blanc l’armée de Kadhafi » [2]. Il s’agit d’opérations d’autant plus remarquables qu’elles sont conduites dans un pays déjà fragile en lui-même à cause de sa structure tribale et du dualisme de longue date entre Tripolitaine et Cyrénaïque.
Deuxièmement, même quand ils s’adressent à l’ONU, les USA et l’Occident continuent à se réserver le droit de déclencher des guerres sans autorisation du Conseil de sécurité : c’est par exemple ce qui s’est produit en 1999 à l’occasion de la guerre contre la Yougoslavie et en 2003 pour la deuxième guerre contre l’Irak. Aucune personne censée ne qualifierait à présent de « démocratique » un gouvernement qui s’adresserait à son Parlement avec ce discours : je vous invite à me donner votre confiance, mais même sans votre confiance je continuerais à gouverner comme je considère que c’est le mieux… C’est dans ces termes que les USA et l’Occident s’adressent à l’ONU ! C’est-à-dire que les votes qui se déroulent au Conseil de sécurité sont régulièrement pervertis par le chantage constant auquel ont recours les États-Unis et l’Occident.
Troisièmement : dès qu’ils ont eu arraché au Conseil de sécurité (grâce au chantage décrit ci-dessus) la résolution désirée, les USA et l’Occident se sont hâtés de l’interpréter de façon souveraine : l’autorisation d’imposer une zone d’exclusion aérienne en Libye devient de fait une autorisation d’imposer une sorte de protectorat.
Mais si puissant soit-il, l’appareil multimédiatique des agresseurs ne parvient pas à occulter la réalité de la guerre. Et pourtant, la novlangue s’obstine à nier l’évidence : elle préfère parler d’opération de police internationale. Mais il est intéressant de noter l’histoire de cette catégorie. Renouant avec la doctrine Monroe, qu’il a réinterprétée et radicalisée, en 1904 Theodore Roosevelt (président des États-Unis) théorise un « pouvoir de police internationale » que la « société civilisée » doit exercer sur les peuples coloniaux et qui, en ce qui concerne l’Amérique latine, revient aux États-Unis. Nous voici ramenés à la réalité du colonialisme et des guerres du colonialisme, à la réalité que la novlangue essaie de refouler.
Nous trouvons malheureusement au premier rang de la promotion de la novlangue et du renversement de la vérité le président de la République italienne, Giorgio Napoletano, plus éloquent que tout autre dans la démonstration que ce qui est en cours en Libye… n’est pas une guerre ! S’il laissait un tant soit peu ré-affleurer ses souvenirs de militant communiste, il comprendrait que le refoulement, tenté, de la guerre est en réalité une confession. Comme l’avait expliqué Lénine en son temps, les grandes puissances ne considèrent pas leurs expéditions coloniales comme des guerres, et cela non seulement à cause de l’énorme disproportion des forces entre les deux parties en présence sur le terrain, mais aussi parce que les victimes « ne méritent même pas l’appellation de peuples (les Asiatiques et les Africains seraient-ils peut-être des peuples ?) » [3].

Civils

La guerre, soit l’opération de « police internationale », déchaînée contre la Libye vise à protéger les « civils » du massacre projeté par Kadhafi. Sauf que la novlangue est immédiatement démentie par les organes mêmes de la presse qui est engagée à la diffuser. Le Corriere della Sera du 20 mars affiche la photo d’un avion précipité en flammes dans le ciel de Bengazi. La légende de la photo et l’article qui la commente (de Lorenzo Cremonesi) expliquent qu’il s’agit d’un « chasseur » piloté par un des « pilotes les plus experts » à disposition des rebelles et qu’il est abattu par des « missiles terre-air de Kadhafi ». Loin d’être désarmés, les révoltés disposent d’armes sophistiquées et s’avèrent, de plus, assistés depuis le début par la CIA et autres services secrets, par « une ample force occidentale qui agit dans l’ombre » et par des corps spéciaux britanniques fameux ou redoutés à cause de leur « capacité destructive ». Serait-ce là les « civils » ? Maintenant, avec l’intervention d’une puissante force internationale, c’est plutôt le front d’en face qui s’avèrerait substantiellement désarmé.
Mais une réflexion ultérieure peut être opportune sur la catégorie dont nous discutons ici. Comme l’observe Avishai Margalit, un enseignant de l’Université hébraïque de Jérusalem, le gouvernement israélien inclut aussi le «  lancer de pierres » dans le compte officiel des « attaques terroristes hostiles ». Et —on le sait— contre les terroristes on ne peut pas s’arrêter à mi-chemin. Dans la plus éminente presse étasunienne (International Herald Tribune) nous pouvons lire le récit de « scènes exaspérantes de mort », qui s’avèrent « alors qu’un char d’assaut et un hélicoptère israélien ouvrent le feu sur un groupe de manifestants palestiniens, enfants compris, dans le camp de réfugiés de Rafah ». Oui, même un enfant qui jette des pierres contre l’armée d’occupation peut être considéré et traité comme un « terroriste ». Leah Tsemel, une avocate israélienne engagée dans la défense de Palestiniens, rapporte le cas d’« un enfant de dix ans tué près d’un check-point à la sortie de Jérusalem par un soldat à qui il avait simplement lancé une pierre » [4]. Ici la novlangue célèbre son triomphe : un pilote expert qui combat aux commandes d’un avion militaire est un « civil », mais un enfant qui lance des pierres contre l’armée d’occupation est clairement un « terroriste » !
Justice internationale
Si les champions de la lutte contre les enfants « terroristes » et palestiniens peuvent dormir tranquilles, ceux qui se rangent contre les « civils » à l’œuvre en Libye seront déférés à la Cour pénale internationale. Et les militaires et les hommes politiques qui commandent l’appareil militaire ne seront pas les seuls à risquer d’être déférés (et condamnés). Non, c’est un groupe beaucoup plus large qui est pris pour cible. Déjà dans The Guardian du 25 février Patrick Wintour et Julian Borger expliquaient : « Des officiers britanniques sont en train de contacter des personnels libyens de haut rang pour les mettre au pied du mur : abandonner Muhamar Kadhafi ou être jugés avec lui pour crimes contre l’humanité » [5]. En effet, sur ce point les gouvernants de Londres et occidentaux en général ne cessent d’insister. Ils considèrent la Cour pénale Internationale comme Cosa Nostra, c’est-à-dire comme un « tribunal » mafieux. Mais le point le plus important et le plus révoltant est ailleurs : ceux qui sont menacés d’être emprisonnés pour le reste de leur vie sont des fonctionnaires libyens, à qui n’est reproché aucun délit. C’est-à-dire qu’après être intervenus dans une guerre civile et l’avoir probablement attisée et en tous cas alimentée, après avoir lancé l’intervention militaire bien avant la résolution de l’ONU, Obama, Cameron, Sarkozy etc. continuent à violer les règles du droit international, en menaçant avec leur vendetta et leur violence de frapper, même après la fin des hostilités, ceux qui ne se rendent pas immédiatement à la volonté de puissance, de domination et de saccage exprimée par le plus fort. Et la novlangue aujourd’hui en vigueur transforme les victimes en responsables de « crimes contre l’humanité » et les responsables de crimes contre l’humanité en artisans de la « justice internationale ».
Pas de doute : en même temps qu’un appareil de destruction et de mort sans précédents dans l’histoire, c’est la novlangue qui fait rage aujourd’hui : c’est-à-dire le langage de l’Empire.

Domenico LosurdoProfesseur d’histoire de la philosophie à l’université d’Urbin (Italie). Il dirige depuis 1988 la Internationale Gesellschaft Hegel-Marx für dialektisches Denken, et est membre fondateur de l’Associazione Marx XXIesimo secolo. Dernier ouvrage traduit en français : Staline : histoire et critique d’une légende noire (Aden, 2011).

Traduction Marie-Ange Patrizio

[1] « Crack SAS troops hunt Gaddafi weapons inside Libya », par Mike Hamilton, Sunday Mirror, 20 mars 2011.[2] « C.I.A. Agents in Libya Aid Airstrikes and Meet Rebels », par Mark Mazzetti et Eric Schmitt, The New York Times, 30 mars 2011.

[3] Lénine, Œuvres complètes, vol. 24, p. 416-17 de l’édition italienne.

[4] Sur tout cela voir Il linguaggio dell’Impero, par Domenico Losurdo, Laterza, Roma-Bari, 2007, chap. I, § 13

[5] « Libya : UK officials tell Gaddafi loyalists to defect or face war crimes trial », par Patrick Wintour et Julian Borger, The Guardian, 25 février 2011.

LibyeMouammar KadhafiOTAN

 

Le rapport Georges Orwell, par Jean-François Lyotard et ses amis

[Lyotard, à propos de 1984, d’Orwell. Ecrit à la fin des années 70]

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Orwell n’expose pas une critique théorique (…). Le roman du totalitarisme achevé ne vient pas à la place d’une théorie politique. En écrivant une œuvre littéraire, Orwell suggère que la cri­tique n’est pas un genre capable de résister à l’emprise totalitaire. Il y a plutôt entre elles une affinité ou une complicité. L’une et l’autre cherchent à exercer un contrôle complet sur le domaine auquel chacune se rapporte. L’écriture littéraire au contraire, parce qu’elle exige un dénuement, l’écriture artistique, ne peut pas coopérer, même involontairement, à un projet de domination ou de transparence intégrale.

Chez Orwell, cette résistance s’inscrit d’abord, ostensiblement, dans le genre romanesque et dans le mode narratif qui sont ceux de 1984. Le monde de Big Brother n’est pas analysé, mais raconté. Or, comme le notait Walter Benjamin, le narrateur est toujours impliqué dans ce qu’il raconte, alors que par principe le théoricien ne doit pas l’être dans l’élaboration conceptuelle de son objet. Dans 1984, l’implication de la narration dans l’histoire est d’autant plus étroite que l’auteur du roman est relayé par celui du journal intime. Sous la plume du héros, Winston, qui écrit son journal, le monde de la bureaucratie accomplie parvient au lecteur d’Orwell chargé du poids des soucis quotidiens, découpé par le cadre de la vie subjective qui ne connaîtra jamais la totalité, infiltré de rêveries, de rêves, de fantasmes, c’est-à-dire des formations les plus singulières del’inconscient.

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Le Mi5 ouvre ses archives: Orwell était surveillé

La décision d’écrire un journal intime est un premier acte de résistance. Pourtant le texte qui s’écrit en cachette montre que l’univers secret de Winston, inconnu à lui-même et qu’il découvre ainsi en partie, n’est pas réprimé de l’extérieur par l’ordre bureaucratique. Il est attiré par ce dernier du même mouvement qu’il se révèle à l’auteur du journal; il y est finalement exploité, au sens même où l’on exploite du renseignement grâce à des affinités, à des vulnérabilités inattendues, à des lapsus qui prennent corps dans l’amour de Winston pour Julia, qui l’aime, et dans son amitié pour O’Brien, qui l’espionne et le trahit. En éclairant ces confins où l’intime et le public se chevauchent, le récit d’Orwell révèle que la domination ne s’exerce en totalité qu’autant qu’elle entre en symbiose avec les passions singulières de ceux sur qui elle pèse. Et que la principale faiblesse par laquelle elle obtient leur reddition ne réside pas dans la peur de mourir, mais dans les terreurs secrètes dont chacun, singulièrement, a dû payer et doit payer le prix pour devenir un humain. Cela dit, et ici je prolonge un peu pour toi le commentaire de Claude Lefort, c’est une chose de concevoir cette sorte d’insinuation du maître dans l’esclave, une autre de la faire sentir. Pour la faire sentir au lecteur, il ne suffit pas de la représenter, comme en un tableau. Il faut que la combinaison de la résistance et de la défaillance ait lieu à même l’écriture. Il faut que l’écriture fasse sur elle-même, dans son détail, dans l’inquiétude des mots qui arrivent et qui n’arrivent pas, dans son accueil à la contingence du verbe, ce même travail d’exploration de sa propre faiblesse et de sa propre énergie que fait le labeur de Winston devant l’insidieuse menace totalitaire.

L’adversaire et le complice de l’écriture, son Big Brother (ou plutôt son O’Brien), c’est la langue, je veux dire non seulement la langue maternelle, mais l’héritage de mots, de tours et d’oeuvres qu’on appelle la culture littéraire. On écrit contre la langue, mais nécessairement avec elle. Dire ce qu’elle sait déjà dire, cela n’est pas écrire. On veut dire ce qu’elle ne sait pas dire, mais qu’elle doit pouvoir dire, suppose-t-on. On la viole, on la séduit, on y introduit un idiome qu’elle n’a pas connu. Quand a disparu le désir même qu’elle puisse dire autre chose que ce qu’elle sait déjà dire, quand la langue est sentie impénétrable, inerte et rendant vaine toute écriture, elle s’appelle Novlangue.

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