Les révélations du général Aussaresses

16/04/2008

Quand la France payait Klaus Barbie

Les révélations du général Aussaresses

Jérôme Dupuis

Il n’avait pas tout dit. Après avoir déclenché un débat national sur la torture en Algérie avec son précédent ouvrage, en 2001, le sulfureux général au bandeau sur l’oeil revient avec de nouvelles confessions explosives. Dans un livre d’entretien avec Jean-Charles Deniau, le vieux militaire de 89 ans dégaine tous azimuts: révélations sur l’affaire Audin – ce jeune mathématicien mystérieusement disparu à Alger en 1957 – sur la manière dont il a formé les troupes spéciales de quelques dictateurs sud-américains et sur ses activités de «marchand d’armes» pour le compte de Thomson. Et puis, au passage, le général lâche une bombe: Klaus Barbie – l’homme qui a arrêté Jean Moulin et les enfants d’Izieu – aurait touché une commission de la France sur une vente d’armes à la dictature bolivienne, à la fin des années 1970. Alors que notre justice le recherchait activement… Extraits exclusifs.

Le sulfureux général Aussaresses
revient avec de nouvelles confessions
explosives.

Paul Aussaresses: Mes missions [pour Thomson] me conduisaient partout où l’on parlait espagnol ou portugais. En Bolivie, j’avais un agent très actif, dont j’ai oublié le nom.

Jean-Charles Deniau:

C’était un Bolivien ou un Français?

en Bolivie, le 22 octobre 1982.

Klaus Barbie, cet agent minable de la Gestapo, dans un bar de La Paz, comme ça, à portée de main! Mais qu’est-ce qu’on attend, à la Maison [services secrets français ]? Je ne l’aurais pas raté, moi.

Un Bolivien. Je me souviens que c’était un homme charmant. […] Disons qu’il s’appelait Diego. Il avait pas mal de boulot, car Thomson-Houston-Hotchkiss-Brandt avait un bon carnet de commandes avec ce pays.

En Bolivie, à part votre correspondant, vous aviez des contacts personnels?

Oui, bien sûr! Je connaissais bien le chef d’état-major de l’armée de terre, Franco. Son nom de famille était Franco. Il avait d’abord été un de mes élèves à Fort Bragg [centre où Aussaresses formait à la contre-guérilla], puis je l’ai retrouvé au Brésil. Il était lui aussi attaché militaire de son pays à Brasilia. Nous étions copains.

Tout cela se passe sous la dictature militaire d’Hugo Banzer?

Oui.

Les affaires que vous faisiez avec ce pays portaient sur quoi?

Sur tout ce qui pouvait intéresser le gouvernement bolivien, c’est-à-dire des mortiers de divers calibres, des roquettes, principalement de 68 mm, et des bombes de différentes catégories.

Lorsque vous alliez sur place, pourquoi était-ce?

J’allais à La Paz quand il fallait discuter d’un contrat ou régler un problème. Je me souviens par exemple qu’un jour, mon patron, Claude Scotto di Vetti, me convoque avec Crépin, le directeur général de la branche armement. […] Il me charge de négocier le renouvellement de plusieurs contrats qui arriveront bientôt à expiration, en 1978. L’affaire n’est pas jouée. Il y a en effet une concurrence terrible sur le marché de l’armement bolivien entre les fournisseurs américains, brésiliens et européens.

Le RAS de la Défense

Interrogé par L’Express, le ministère de la Défense n’a «pas trouvé trace, dans les archives, d’une procédure d’autorisation portant sur une vente de canons par Giat à la Bolivie». Mais peut-être, comme souvent en pareil cas, le contrat a-t-il été signé officiellement avec la firme autrichienne Steyr et non avec la Bolivie. Dans son livre Barbie, sorti en 1984, Ladislas de Hoyos publiait une photo du char autrichien, équipé du canon français, lors d’un coup d’Etat à La Paz…

Donc, vous partez pour La Paz…

Je prépare mon voyage en suivant la procédure habituelle. C’est quand même très contrôlé, tout ça. Nous, les chargés de mission, les marchands d’armement, nous devions signaler à la direction du personnel et au ministère de la Défense, à la Direction des affaires internationales (DAI), le but du voyage et les détails de notre mission. […] Un commandant m’annonce qu’il va prévenir de notre déplacement l’attaché militaire. «Comment? lui dis-je, un peu étonné. Il y a un attaché militaire en Bolivie?» J’apprends alors qu’il n’y a pas d’attaché militaire en Bolivie, mais que celui qui a en charge ce pays est en poste au Pérou. Il se nomme Irribarne, il est colonel d’artillerie et dépend des deux ambassadeurs en poste au Pérou et en Bolivie. […] Enfin nous débarquons à La Paz. Le commandant de la DAI qui m’accompagne est ravi de ce voyage. Diego, mon correspondant en Bolivie, nous attend en bas de la passerelle. On m’avait dit qu’il m’aimait bien. J’étais tout aussi content de le voir. Nous nous serrons la main: «Je vous ai réservé des chambres au Must, comme on dit. C’est le seul hôtel vraiment correct et c’est là où tout le monde se donne rendez-vous.» […] Nous allons au fameux bar de l’hôtel. Il est barricadé. Nous frappons à la porte pour qu’on nous ouvre. De chaque côté de l’entrée, je vois deux types à l’allure de tontons macoutes et, au fond de la salle, deux autres types avec des sales gueules, des gueules de barbouzes. Appuyé au bar, un monsieur aux beaux cheveux blancs bien peignés, un septuagénaire impeccablement vêtu d’un costume «tropical» assorti à ses souliers blancs, discute avec la serveuse. Elle semble très dégourdie et empressée; le barman a l’air de connaître son métier. Je salue tout le monde. Diego me recommande la boisson locale. Tout en buvant mon punch glacé, je regarde le vieil homme chic. Je me dis: ce gars-là ne s’habille pas au Prisunic. C’est peut-être un chef d’entreprise, ou alors un magistrat. A moins que ce ne soit un policier… A ce moment-là, l’homme d’âge s’incline vers moi et me salue en espagnol. Je lui réponds: «Bonjour, monsieur.» Il ne se présente pas, boit son punch et s’en va, suivi aussitôt par les barbouzes. Diego me demande si je connais ce type. Je réponds que non. «C’est Altman. – Je ne connais pas d’Altman. – Mais voyons, c’est Barbie!»

© AFP

Klaus Barbie, alias Klaus Altman,

Le lendemain, l’attaché militaire français nous rejoint. Il arrive de Lima. Le colonel Irribarne est basque. […] Nous sympathisons. En prenant un café, avant de faire notre visite protocolaire à l’ambassadeur de France Jean Morel, je lui parle de cet Altman que j’ai aperçu la veille. Irribarne, pas gêné pour deux sous, me met au parfum. «C’est un tabou, ici. Ne prononcez jamais le nom de Barbie, surtout devant l’ambassadeur. Sa présence emmerde tout le monde, mais il est protégé. Comme c’est de notoriété publique qu’il a aidé Banzer à prendre le pouvoir, il est impossible de faire quoi que ce soit.» Aidé par les Américains, Klaus Barbie – alias Altman – s’est installé en Bolivie et a obtenu la nationalité de ce pays en 1957. Il dirige alors une entreprise prospère d’exploitation de bois, tout en fréquentant les réseaux d’anciens généraux allemands liés au pouvoir bolivien. En France, il est condamné par contumace pour crimes de guerre. Barbie, soutenu par le général Barrientos, devient en 1966 gérant de la compagnie maritime nationale de Bolivie. En réalité, c’est une couverture qui lui permet d’entretenir un trafic d’armes au profit des militaires d’extrême droite. Il participe également à la prise de pouvoir du général Hugo Banzer, en août 1971.

[Aussaresses et Irribarne se retrouvent le lendemain à l’hôtel.]

L’ambiance est différente de la première fois. La musique est assez forte, la lumière tamisée. Il faut pousser la voix pour s’entendre. Pour moi, c’est une bonne chose, cela veut dire qu’il est difficile de brancher des écoutes pour enregistrer nos conversations. Les clients sont répartis dans toute la salle, assez vaste, autour de petites tables éloignées les unes des autres. Ici doivent se négocier toutes les affaires plus ou moins louches de La Paz et du pays. En entrant, j’avais secrètement l’espoir de voir Altman-Barbie, mais il n’est pas là.

Je n’ai pas tout dit

© Ed. du Rocher

par le général Aussaresses. Entretiens avec Jean-Charles Deniau. Rocher, 312 p., 18 €.

Vous ne l’avez donc vu qu’une fois?

Oui, mais comme je suis d’un naturel curieux et que c’est mon métier, j’interroge Irribarne: «Dis-moi, cet Altman, il ne se cache pas. J’ai l’impression que tout le monde le connaît, ici. – Bien sûr. Moi, je sais depuis des années qu’il vit ici. Tous les diplomates en poste le connaissent. Et en France, qu’est-ce que tu crois, tout le monde est au courant, le ministère des Affaires étrangères, de la Justice et même le président de la République. C’est un secret de Polichinelle, mais il ne faut jamais prononcer le nom de Barbie et encore moins le mentionner dans une note ou un rapport.»

Je m’étonne: «Mais qu’est-ce qu’elle fout, la Maison? Elle a ce type-là sous la main. Evidemment, il est gardé par quatre barbouzes, mais ils ne couchent pas avec lui, ces barbouzes! Et puis, il va quand même au bar boire un coup, on pourrait lui servir une petite dose de poison. On peut s’entendre avec la serveuse.»

Et qu’a répondu Irribarne?

Il a répondu: «Ce n’est pas si facile, parce que si la Maison envoie des types en Bolivie pour l’assassiner, ils seront suivis jusqu’aux chiottes quand ils iront pisser. Ils auront des barbouzes boliviennes qui les escorteront. Envoyer des gars pour assassiner Barbie, ce n’est pas possible. Et si on demandait à la serveuse de foutre un bouillon d’onze heures dans son breuvage, un genre de bouillon qu’on lui fournirait, elle ne le ferait pas, de peur de perdre son emploi, et même sa vie. Il faudrait que la Maison l’engage et la mette à l’abri.»

Finalement, est-ce que les Services ont essayé d’empoisonner Barbie?

Non. La Maison n’a jamais lancé une opération «Homo» [homicide] sur Barbie. Il aurait fallu l’accord des plus hautes autorités françaises et elles n’étaient pas prêtes à le donner. D’ailleurs, comme vous allez le voir, Klaus Barbie, en 1977, n’était pas si mal vu, semble-t-il. Ce soir-là, dans le bar même où Barbie avait ses habitudes, Irribarne m’a raconté une bonne histoire: «Une bonne histoire qui va te faire rire», m’a-t-il dit. Il y a quelques années, un représentant du régime bolivien était allé en France au Salon du matériel militaire à Satory, près de Versailles. Le Bolivien remarque des véhicules blindés français, qui lui tapent d’autant plus dans l’oeil qu’ils ne sont pas chers du tout. Je les connais, ces blindés. C’est vrai que la France les mettait sur le marché à un prix défiant toute concurrence et qu’ils s’étaient bien vendus. C’étaient des AMX 13, fabriqués aux Ateliers d’Issy-les-Moulineaux par la Sofma (Société française de matériel d’armement). Ces engins d’une quinzaine de tonnes étaient parfaits pour la Bolivie, un pays montagneux, surtout le long de ses frontières. Quelques semaines plus tard, la Sofma reçoit les envoyés du gouvernement bolivien, mais elle rechigne à leur vendre l’AMX 13. Le marché ne rapporte pas assez d’argent à son goût. Elle propose donc l’AMX 30. Les tractations durent longtemps. Rien à faire. Finalement, pour convaincre les Boliviens, la Sofma propose de leur envoyer un AMX, à ses frais, en Bolivie. Quand ils le verront, ils seront séduits et ils signeront le contrat. Les Français en sont persuadés. Il fallait donc trouver un moyen d’envoyer cet AMX 30, qui pesait 30 tonnes. La Sofma loue donc un avion gros-porteur, en Allemagne, je crois, capable de transporter ce type de matériel lourd. Tout le monde se démène pour acheminer le blindé à La Paz dans des délais record. Le char arrive à l’aéroport de La Paz. Il y a là des officiers boliviens et un pilote qui en prennent livraison. L’avion repart sans attendre. L’officier et les pilotes mécaniciens décident d’acheminer le blindé par la route jusqu’au dépôt de matériel militaire, à l’ouest de la ville. Il faut préciser que le terrain d’aviation se trouve à près de 4 000 mètres d’altitude et la ville de La Paz, 500 mètres en dessous, dans une énorme cuvette. Le problème, c’est qu’entre l’aéroport et la ville il n’y a aucun pont capable de supporter les 30 tonnes de l’engin. Les Boliviens envoient illico un message à la Sofma: «Reprenez-le, reprenez-le. On n’en veut pas, on n’en veut plus. On ne peut pas l’utiliser.»

Et Barbie, que vient-il faire dans cette histoire?

Justement, c’est là qu’il intervient. Dès qu’il apprend l’incident, il alerte Steyr-Daimler-Puch, une société autrichienne avec qui il est en affaire. Les Autrichiens, renseignés par Barbie, sautent sur l’occasion. Ils disent aux Boliviens qu’ils ont en Autriche un char qui s’appelle le Steyr-Puch. C’est un petit blindé qui passe aisément dans les montagnes autrichiennes et qui irait très bien à la Bolivie, avec ses montagnes. Là-dessus, les Autrichiens ont vite envoyé un Steyr-Puch, qui est descendu comme le tonnerre de l’aéroport au dépôt principal du matériel de l’armée bolivienne. Les essais sont concluants, sauf sur un point: le canon qui équipe le char semble aux Boliviens de moins bonne qualité et moins puissant que le canon de calibre 100 fabriqué en France par le Giat dans son atelier de mécanique de Tarbes. C’était un canon qu’ils avaient eu l’occasion de tester au Salon de Satory. «Faites-nous une offre pour le montage de ce canon sur le Steyr-Puch», demandent les Boliviens à l’atelier de Tarbes. A Tarbes, on se frotte les mains. L’usine fait immédiatement une offre à l’état-major bolivien et envoie un de ses représentants, un ingénieur, à La Paz. Cela aurait pu mettre Barbie en porte-à-faux, mais pas du tout, comme vous allez le voir. Le responsable de ce type d’achat à l’état-major bolivien a dit à l’ingénieur de Tarbes: «On va faire étudier ça par l’agent qui est notre ami, celui qui nous a vendu le Steyr-Puch.»

© AFP

Klaus Barbie, lors de son procès, à Lyon, le 11 mai 1987.

Cet ami, bien sûr, c’était Barbie.

Le représentant du Giat a répondu qu’il avait hâte de discuter avec ce M. Altman, l’ami des Boliviens. Barbie a trouvé que la compatibilité du canon et du blindé était parfaite. Résultat: la France a livré une bonne quantité de canons à la Bolivie grâce aux bons offices de Klaus Barbie. Et Barbie a palpé une commission de la part de la France. Je n’ai pas envie de me mettre mal avec le Giat, mais ça, ce n’est pas bien.

Cet ingénieur, ce représentant du Giat, ne savait peut-être pas que ce M. Altman était Klaus Barbie?

Vous rigolez? Bien sûr qu’il savait! Si un militaire ou un ingénieur français, débarquant à La Paz, n’apprenait pas dans les jours qui suivaient son arrivée qu’Altman et Barbie étaient un seul et même homme, c’est qu’il était un benêt. L’envoyé du Giat a donc discuté avec Barbie du pourcentage qu’il allait recevoir sur la vente de ces canons et ils se sont aisément mis d’accord. Nous ne savons pas combien Barbie a touché comme commission, mais ce n’était sûrement pas des cacahuètes. […]

Mais les gens du Giat, à Paris, ceux qui ont donné leur aval pour payer des commissions à Altman, ils savaient?

Eh! Bien sûr qu’ils le savaient! Tout le monde savait qui était Altman. »

© J. Robine/AFP

en Bolivie, le 22 octobre 1982.

Klaus Barbie, cet agent minable de la Gestapo, dans un bar de La Paz, comme ça, à portée de main! Mais qu’est-ce qu’on attend, à la Maison [services secrets français ]? Je ne l’aurais pas raté, moi.

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