HISTOIRE ANTHROPOLOGIQUE DES CREOLES

La société d’habitation: une civilisation historique


Vincent HUYGHUES BELROSE

Cours 1

1. DEFINITION D’UNE CIVILISATION CRÉOLE

1.1 NOTIONS DE CIVILISATION ET DE CULTURE
1.2 FORMATION ET EVOLUTION
1.3 HIERARCHIES ET OPPOSITIONS
1.4 NIVEAUX ET CERCLES DE CIVILISATION
1.5 L’HOMEOSTASIE CRÉOLE

Jean-Luc Bonniol parle d’une aire créole dans un numéro d’Hérodote consacré aux « îles où l’on parle français »1. En fait sa description et son analyse ne portent que sur les îles tropicales françaises d’Amérique. Dans la même revue, Jean Benoist analyse les îles créoles: Martinique, Guadeloupe, Réunion, Maurice, avec plus de finesse et de nuances mais en limitant son objet à des îles de taille comparable et à la vocation sucrière longtemps affirmée2. En fait, il ne considère l’habitation que comme la phase initiale de la mise en valeur agricole et se réfère au modèle général de la plantation. Surtout, ces deux approches ne considèrent qu’un aspect de ce qui définit une civilisation ou plus généralement une culture: la langue et le système économique et social. En outre, elles considèrent les espaces et les hommes identifiés en fonction de ces deux critère de façon statique, comme on décrit une photographie. La caractéristique fondamentale des sociétés humaines vivantes est ainsi oubliée: leur dynamique.

Il faut donc retrouver la clarté des concepts – ceux de civilisation et de culture – et définir un cadre d’analyse qui ne soit pas simplement descriptif mais aussi dialectique.

Notions de civilisation et de culture

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Les créoles dans l’océan Indien – Les créoles dans la zone americano-caraïbe,
carte de Robert Chaudenson, Les Créoles français, 1979. (CARTE CREOLE)
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Les départements français en Amérique dans le monde créole d’Amérique, carte du manuel de classes primaires Les Antilles et la Guyane, Hachette, 1990. (CARTE CREOLE 1) Cette carte complète la précédente en montrant les îlots créolophones de Panama et de Cuba.

Nous allons d’abord rattacher notre démarche à la géographie des sociétés ou mieux des Civilisations. Cela est relativement facile sur le plan géographique, puisque les entités considérées sont parfaitement délimitées: ce sont toutes des isolats géographiques.

Plus difficile est le cadrage de la notion de civilisation, puisqu’il suppose que l’on sache vraiment ce qu’est une civilisation. Or, en chaque langue, de chaque discipline, de chaque école, chaque peuple a sa propre définition. La difficulté de cerner les civilisations tient d’abord à la variété des faits impliqués et donc, des diverses disciplines et méthodes concernées: histoire, préhistoire, géographie, anthropologie, sociologie, ethnologie, linguistique, science des religions, des arts et des lettres, philosophie.

En substituant la notion de Culture à celle de civilisation, anthropologues, ethnologues, historiens puis géographes ont tenté d’échapper aux pièges que cette dernière n’a cessé de tendre et surtout aux dérives idéologiques auxquelles elle a donné lieu. D’abord familière aux préhistoriens qui ne disposaient que d’éléments matériels pour reconstituer des sociétés entièrement disparues, elle s’est imposée aux ethnologues et anthropologues qui ont été confrontés à la multiplicité des langues, des coutumes et des outillages, en l’absence de toute structure urbaine, alors que celle-ci est étroitement liée à l’étymologie et au sens dominant du terme civilisation (civis, la cité).

La notion de culture permet ainsi de privilégier les témoignages matériels de l’existence des sociétés humaines et de réduire dans la mesure du possible l’interprétation qualitative et surtout la tentation hiérarchique: La culture matérielle, pour lui accoler un adjectif qui l’éloigne encore de la notion idéologique de civilisation; elle est du côté des infrastructures, mais elle ne les recouvre pas. Elle ne s’exprime que dans le concret, dans et par des objets. Il s’agit en somme de la relation de l’homme aux objets, l’homme étant d’ailleurs lui-même, dans son corps physique, un objet matériel.

Sur le fond, la civilisation ou la culture matérielle ne s’intéresse pas aux relations de l’homme à l’homme. Pourtant, ni les contraintes matérielles qui pèsent sur la vie de l’homme ni la réponse que l’homme leur oppose – et qui est précisément la culture -, ne sont jamais isolées ni individuelles. Aussi devons-nous élargir l’étude à la dimension collective et sociale: aux représentations mentales, au droit, à la pensée religieuse et nécessairement aux structures socio-économiques, aux relations sociales et aux rapports de production, en somme à la relation de l’homme à l’homme. La grande différence c’est que nous étudions les relations entre les hommes par rapport et à propos d’un objet matériel.

En réalité, il n’est pas sûr que les mots civilisation et culture, lorsqu’ils s’appliquent aux relations matérielles de l’homme avec la nature recouvrent toujours des concepts différents. On estimera que civilisation est plus globalisant et que le mot fait référence à un système d’opposition de valeurs. Civilisation se met plus difficilement au pluriel pour de petites entités et jamais pour de très petites. Nous donnerons donc au mot civilisation l’extension géographique la plus vaste, autrement dit l’aire créole, tandis que nous réserverons le mot société, entendu comme culture, à chacune des entités qui composent l’aire créole.

Sur le plan spatial, la géographie culturelle, telle qu’elle se développe entre archéologie, histoire et géographie, touche à tous les faits humains et, sans prétendre ramener tout à elle, facilite les rapprochements entre les faits impliqués et les méthodes des diverses disciplines concernées. C’est particulièrement vrai sitôt que les corrélations de localisation sont en jeu.

Il s’agit donc d’étudier dans leur dimension spatiale les aspects matériels de divers isolats humains et de leur reconnaître la cohérence d’une culture. Il s’agit ensuite de montrer la similitude, ou au moins la parenté, de chacune de ces cultures entre elles et de leur trouver un cadre commun, une civilisation. Il s’agit enfin de replacer cohérence et similitudes dans la dynamique de l’histoire.

Sur le plan historique, la dimension chronologique, qui ne nous est relativement familière dans ses grandes lignes que pour les questions politiques et sociales, doit s’appliquer à la culture matérielle et ajouter une dimension sociale à une dimension spatiale. En découvrant les relations qui s’établissent entre les techniques, on est sur la voie des structures que l’histoire et la géographie de la culture matérielle doivent dégager pour introduire une cohérence dans les faits étudiés.

Sur le plan social, une définition des groupes sociaux en fonction de leurs relations à la nature et aux objets matériels permet d’identifier et de quantifier ce qui leur est commun et d’établir une carte de plus ou moins grande intégration à ce fond commun, considéré comme un modèle. Cette notion de modèle de référence a été particulièrement utilisée par l’école allemande d’histoire sociale, connue en France par les travaux de Nobert Elias34. qui commence à publier en 1939. Au même moment, la dynamique des groupes sociaux dans un contexte radicalement différent, mais semblable au notre, est abordée de façon différente par Gilberto Freyre dans son ouvrage traduit en français sous le titre de Maîtres et esclaves

L’étude de la civilisation matérielle à travers le temps et dans un cadre géographique clairement identifié a commencé en France et a trouvé sa consécration avec l’œuvre de l’historien Fernand Braudel, en particulier son ouvrage Civilisation matérielle et capitalisme paru en 1967. Cette façon d’envisager l’histoire des civilisations commence par influencer les francophones du Canada parmi lesquels, René-Louis Seguin est le plus caractéristique par le titre qu’il donne à sa synthèse: La civilisation traditionnelle de l’habitant aux XVIIe et XVIIIe siècles, parue à Montréal en 1967.

Il est clair que la thèse de Jacques Petitjean Roget, éditée en 1980, s’inspire directement du maître de l’histoire du Brésil et des méthodes de la nouvelle histoire française puisqu’elle s’intitule La société d’habitation à la Martinique. Un demi-siècle de formation 1635-1685. Mais on oublie trop l’importance de l’histoire et de l’archéologie faites au Canada sur le renouvellement de l’histoire des Antilles créolophones (grandes et petites) et de la Guyane française. D’ailleurs, l’Université de Montréal, introduite par J. Petitjean Roget, a entretenu une véritable antenne aux Antilles, avec la Fondation du Fond Saint-Jacques, à Sainte-Marie, dans les années 1970. En revanche, l’histoire sociale a débuté plus tard à la Réunion, sous l’impulsion des géographes5 et des sociologues, en particulier Jean Benoist6. Elle s’est donc coulée dans le cadre d’analyse socio-économique du système de plantation. L’étude de la culture matérielle y a donc été longtemps négligée, comme d’ailleurs l’archéologie, au bénéfice d’une histoire de l’architecture, plus esthétique que technique, centrée sur la « villa créole ». Deux historiens se détachent néanmoins et rejoignent la démarche des Canadiens: Jean Barassin, un prêtre passionné d’histoire locale, et le professeur Claude Wanquet qui a tenté de sortir l’histoire sociale réunionnaise du système d’explication par la « plantation sucrière »7.

Au total, les titres des ouvrages de Freyre, de Seguin et de Petitjean Roget nous permettent, à eux seuls, de cerner le contenu de ce que l’on doit entendre par Société d’habitation. Société renvoie à civilisation et à culture matérielles, Habitation renvoie à « habitant », premier nom du colon français mais aussi à Grand-Case, maison d’habitation du concessionnaire résident, du maître d’un domaine agro-industriel fondé sur l’esclavage.

Formation et évolution

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Carte des territoires occupés par les Français aux XVIIe et XVIIIe siècles », La Documentation française, 1960. (EXPLORATIONS FRCE) L’aire créole correspond aux occupations coloniales françaises les plus durables.

Pour savoir comment se forment et évoluent, une culture et plus largement une civilisation, il faut chercher à en connaître les composantes, même si l’on n’adopte pas une approche systémique, comme en géographie.

L’étude systémique consiste en effet à considérer l’objet d’étude comme un système, c’est-à-dire un ensemble formé d’éléments en interaction constante entre eux et avec l’ensemble. Une telle approche n’a pas encore été tentée pour la civilisation créole.

Nous allons donc en rester à une sorte de catalogue constitué par les thèmes d’études des différentes sciences humaines qui se sont intéressées à la civilisation créole. Les synthèses brillantes mais confuses de Pierre Chaunu fournissent une bonne base de départ, mais c’est la table des matières de la thèse de Petitjean Roget qui permet une clarification.

Il n’y a pas de civilisation sans espace, ainsi l’étude historique prend nécessairement appui sur la géographie. Il faudra donc déterminer ce qu’il y a de commun, sur le plan géographique, à l’aire créole.

Il faut ensuite examiner comment l’homme investit et parcourt l’espace qui devient celui d’une civilisation. La encore les similitudes doivent être établies et l’intercommunication entre les différents sous espaces vérifiée.

L’enchaînement des phénomènes de circulation et de fixation aboutit à la constitution d’un groupe d’hommes vivant sur un espace relativement restreint. La densité est un élément critique de la formation d’une civilisation, même si elle laisse autour d’elle des espaces déserts. Cette densité est permise par l’agriculture, le passage d’une économie de chasse et de cueillette à une économie agricole marque ainsi la première étape du passage des groupes humains d’un état à un autre.

La sédentarisation et la densification sont indispensables au démarrage du processus d’accumulation technique et spirituel qui caractérise cette première étape. Quoique peu étudiée dans l’aire créole, elle est à l’origine de la formation de tous les territoires créolophones qui, sur ce plan, doivent bien être considérés comme une aire de civilisation.

A ce moment s’enclenche un autre mouvement, que les anthropologues appellent processus d’acculturation: par le contact avec des représentants d’autres cultures et avec d’autres espaces culturels, la société sédentarisée et densifiée a tendance à absorber des éléments ou des systèmes étrangers. La nourriture, fondamentale pour assurer la densité, est un domaine caractéristique de cette capacité d’assimilation de la culture en mutation, d’une société « chaude ». Dans la culture qui pratique ces assimilations, la tendance est aussi à imposer ses traits aux cultures moins complètes: il y a donc autant d’affrontements que d’emprunts jusqu’à disparition des cultures voisines moins diversifiées et surtout moins armées.

Ainsi, ce qui caractérise le second stade de l’évolution d’une culture c’est la capacité à s’étendre dans l’espace et à entrer en communication avec d’autres cultures, sans nécessairement créer un rapport de domination avec les cultures rencontrées.

La société d’habitation, telle que l’a conçue Petitjean Roget dans sa thèse, commence à ce second stade, ce qui ne signifie pas, loin de là, qu’il n’y en ait pas un premier. La preuve: dans un ouvrage de vulgarisation sérieuse, Le Mémorial Martiniquais, il place les prémices de cette société en 1502 avec les migrants découvreurs, inscrivant ainsi la naissance de la société d’habitation dans le Nouveau Monde et non comme une annexe de l’Europe.

Les modalités de l’occupation de l’espace occupent les quatre premiers chapitres, mais deux seulement relèvent de l’étude des civilisations: la découverte de l’environnement (par les colons) avec les conditions naturelles, les ressources alimentaires, les moyens de survie; deux pour un même territoire, décrivant les emprunts et affrontements vis-à-vis de la culture autochtone – d’abord transformée en voisine – et l’apparition d’un troisième élément culturel, l’Africain. Vient ensuite l’analyse de la structuration sociale et de l’appropriation du sol ainsi que de la superstructure politique et religieuse. A un moment est posée la question essentielle: la société d’habitation est-elle la reproduction dégradée de la civilisation française ou bien une production originale ? La réponse donnée dans l’ouvrage n’est pas claire, en outre elle ne repose que sur l’analyse des faits sociaux et politiques, sans prendre en compte les éléments de la culture matérielle.

Hiérarchies et oppositions

Alors que l’histoire philosophique et littéraire s’en tenait à un schéma de formation et d’évolution inspiré de l’Antiquité méditerranéenne (sauvage, barbare, civilisée), l’archéologie imposait sa perspective technologique: paléolithique, néolithique, puis sociétés historiques (ayant laissé une trace écrite et des vestiges de cités). Sur cette base, Karl Marx a échafaudé une construction théorique fondée sur quatre modes de production générateurs de formations sociales: tribal (communisme primitif), antique (esclavagisme), féodal, bourgeois (capitalisme). Aucun de ces schémas n’est capable de rendre compte des écarts observés d’une société à l’autre et encore moins des différents compartiments de l’humanité que constituent les civilisations sans contact entre elles.

Au contraire, la mise en parallèle des civilisations a été systématisée par l’Allemand Oswald Spengler (1880-1936) dans Le déclin de l’Occident, paru en France en 1948. Peu importe ici les civilisations qu’il distingue, ce qui compte c’est l’opposition qu’il fait entre culture et civilisation. La culture caractérise pour lui la période d’ascension et de zénith et la civilisation celle du déclin. Cette conception d’inspiration biologique, assimile, non sans pertinence, les aires sociales, politiques et culturelles que l’on appelle civilisations, à des êtres vivants, donc mortels. Cependant, Spengler refuse d’envisager l’Eternel Retour, pourtant inséparable de toute pensée cyclique et de lier une civilisation à ses devancières et à ses héritières dans un cycle universel.

C’est ce qu’accomplit l’historien britannique Arnold Toynbee dans une immense œuvre parue entre 1934 et 1961 (A Study of History). La classification de Toynbee, très historique et faisant une large place aux religions comme agents de liaison entre civilisations, a pu être critiquée, notamment quand elle aboutit à individualiser des civilisations « régionales » réduites à un peuple. Mais elle fournit une morphologie et une typologie du phénomène des civilisations qui permet d’avoir une vision synthétique de la métamorphose des sociétés à travers le temps.

De l’anthropologie qui conserve insidieusement la vieille opposition entre le civilisé et le sauvage, entre sociétés historiques en mutation et sociétés anhistoriques immobiles dans la tradition et l’oralité, il y a cependant quelque chose à retenir. Claude Lévi-Strauss distingue ainsi des sociétés chaudes, entraînées dans un processus d’évolution fondé sur l’accumulation des innovations et les sociétés froides figées dans un immobilisme qui touche tous les aspects de leur vie matérielle et spirituelle. Les premières sont décrites de l’intérieur, par les chroniqueurs, historiens, sociologues travaillant surtout sur les textes ; les secondes sont les objets d’étude d’ethnographes et ethnologues extérieurs, observant les faits et recueillant les éléments de la culture non écrite. Il est clair sur ce plan que les sociétés créoles sont, dès l’origine, des sociétés chaudes, même si on affirme que la dynamique à laquelle elles sont soumises est entièrement externe: elles connaissent un mouvement dans tous les domaines et surtout développent des tendances à la contestation et à la différenciation qu’ignorent les sociétés froides.

Niveaux et cercles de civilisation

Finalement, l’usage des deux mots culture et civilisation ne doit pas être exclusif, surtout si l’on s’en sert pour décrire notre objet sur le mode concentrique des cercles de civilisation: culture désigne alors une entité de surface, de nombre et de rayonnement restreint, civilisation désigne un cercle géographique plus vaste, englobant plusieurs cultures, au sein duquel un processus progressif et progressiste cherche à inclure, à intégrer en les modifiant, l’ensemble des cultures qu’il englobe, ainsi que certains individus ou groupes restés en marge ou venus de l’extérieur.

Empruntant à la géographie quantitative, F. Braudel et P. Chaunu proposent une théorie des cercles de communication pour étudier ce qu’ils appellent des unités mondes et leurs interrelations. Ce sont les niveaux élémentaires qui nous intéressent ici, car ce sont ceux dans lesquels joue l’habitat:

Dans la France préindustrielle, la vie économique et sociale élémentaire s’effectue dans un espace de 5 km de diamètre. Ce cercle de survie élémentaire fournit les matériaux pour les bâtiments et l’artisanat familial et local, la totalité de la nourriture. A l’intérieur de ce cercle, on vit de 1 à 15 ou 20 au foyer. C’est le premier cercle de la sociabilité qui correspond à l’unité d’habitat : le feu (de la cheminée).
Un cercle de 10 km de diamètre permet le choix du conjoint dans 90 % des cas et l’acquisition indispensable de produits extérieurs (sel, outillage, épices, images, almanachs,…). A ce second niveau, la société paysanne traditionnelle de France évolue dans un cercle qui regroupe de 300 à 1’000 personnes. La communauté d’habitants couvre en France entre 7 et 25 km2, soit un quart du cercle de survie élémentaire (78 km2 environ).

A la seule vue de ces chiffres, on constate l’originalité de l’aire créole: la plupart de ses éléments constitutifs couvrent une superficie à peine plus importante que le premier cercle de communication français, parfois plus de dix fois, parfois moins: Saint-Martin 86 km2 dont 52 créoles, Mahé (Seychelles) 147 km2, mais Saint-Bartthélemy 25 km2 seulement.

En outre, le foyer n’a pas été l’unité sociale de base, même au tout début de la colonisation, mais la place ou case, l’îlette, puis l’habitation. D’après les premiers recensements, on n’y trouve presque jamais un individu isolé alors qu’au contraire, dès l’apparition des cultures d’exportation, une centaine d’individus peuvent s’y trouver rassemblés. Comme l’avaient constaté les géographes Eugène Revert pour la Martinique, Guy Lasserre pour la Guadeloupe et J. Defos du Rau pour la Réunion, l’habitation est bien l’unité d’échange, de production et de communication de la civilisation créole.

C’est le prélèvement opéré par la Compagnie coloniale, la seigneurie puis l’Etat qui fait que le premier cercle, celui de l’habitation, n’absorbe pas la totalité des échanges et de la communication sociale. Le problème de la part de la production absorbée sur place par l’autoconsommation est extrêmement complexe et a été occulté par celui de la production exportée. Comme le souligne Sidney Mintz, l’importance de la petite habitation autarcique et la part d’autarcie dans la grande habitation sucrerie ont été largement sous-estimées voire ignorées par les études francophones disponibles.

Elles ont aussi sous-estimé ou ignoré l’importance du second cercle, celui qui se situe au niveau du marché. C’est le marché qui structure le réseau du petit pays en France, soit 1’000 à 1’500 km2, la taille d’une île créole. Le marché c’est le lieu où l’on peut aller et revenir à pied en 24 heures, soit 40 à 50 km quand il y a des chemins praticables, beaucoup moins lorsqu’il n’y a que des sentiers et qu’il faut franchir des ravines à gué. 40 km deviennent alors le rayon maximal, exceptionnel. Notons cependant que 40-50 km avaient été retenus par l’Assemblée nationale en 1789-1790 pour fixer la taille des départements (de fait, il sagissait pour un gendarme à cheval de pouvoir traverser en 12 heures un département dans son sens le plus long, diagonale comprise). Mais c’est pour de toutes autres raisons que les îles françaises sont monodépartementales depuis 1946: si l’on avait dû raisonner comme en 1789, en tenant compte des communications, les arrondissements qui partageaient les îles seraient devenus des départements.

Cependant, au niveau des échanges et de la sociabilité, la colonie française de l’Ancien Régime constituait bien le second cercle, un ou deux pôles urbains concentrant l’essentiel de la production échangée et la totalité de la production exportée. La particularité de l’aire créole tient donc aussi au rôle de la ville : le marché du second cercle c’est la ville. Cette ville est obligatoirement capitale et n’existe pas au niveau du premier cercle.

Le troisième cercle est celui de l’économie de marché ou économie à grand rayon d’action. Alors que la production française ne participe que pour 1% aux échanges interocéaniques, c’est au moins la moitié, parfois 80% de la production coloniale qui est impliquée. C’est à ce niveau que chaque entité créole communique avec l’Europe, mais surtout avec son environnement régional et avec les autres entités créoles. C’est le troisième cercle qui est la matrice de la civilisation créole, puisque c’est à ce niveau que s’établissent la modélisation et l’harmonisation des traits de la culture matérielle et de la langue.

Pour reprendre ce qui a été dit plus haut de l’usage des termes civilisation et culture ou société, nous dirons que la civilisation créole s’applique au troisième cercle d’échange et de communication des entités de l’aire créole, tandis que culture ou société désignent le premier et le second cercles. Il y a donc nécessairement plusieurs sociétés d’habitation mais une seule civilisation créole.

L’homéostasie créole

Chaque civilisation semble perpétuellement animée de deux tendances opposées: l’une la porte au morcellement et l’autre à l’unification. La première est due aux innovations technologiques, sociales et culturelles qui semblent avoir été les mêmes dans toute l’aire créole, avec des décalages chronologiques locaux. La seconde s’appuie sur la capacité de chaque civilisation à maintenir son équilibre, soit en assimilant certains changements sans heurts, soit en se maintenant dans un cadre stable, fermé à toute innovation interne ou externe. Ces deux tendances permettent d’expliquer la dynamique des civilisations et leur durée, mais aussi leur déclin et leur dissolution. Ces phénomènes rappellent les mécanismes biologiques des êtres vivants qu’on appelle homéostasie, c’est-à-dire autorégulation tendant à assurer la stabilité vitale lors de l’intégration d’éléments nouveaux et la modification d’éléments anciens. Par sa genèse, son développement, sa survie et sa durée, la civilisation créole paraît plus que toute autre soumise à l’homéostasie: depuis son origine, elle maintient une certaine stabilité par l’intégration d’éléments nouveaux qu’elle créolise. Quels sont ces éléments?

Toute culture est caractérisée par un ensemble de traits d’ordre divers qui les distinguent de leurs voisines et dont la combinaison donne à chacune sa physionomie propre. Ces traits sont souvent étudiés de façon éclatée par différentes disciplines des Sciences humaines:

le cadre écologique relève de la géographie,

la composition raciale de la population relève de l’anthropologie,

la langue et la culture au sens étroit relèvent de la linguistique, des sciences de la littérature et des sciences des arts,

l’outillage et les modes de production concernent la technologie, l’histoire des techniques et l’économie

les formations sociales font appel à la sociologie et l’ethnologie, voire à l’anthropologie,

l’organisation urbaine, le réseau de communication, sont étudiées par la géographie et l’histoire urbaine

l’organisation politique, par l’histoire et les Sciences politiques

les religions par l’histoire, la sociologie et l’anthropologie, etc.

Dans chaque ordre de faits on peut rencontrer, à l’intérieur d’une même culture et encore plus d’une même civilisation, une certaine complexité due à la juxtaposition ou à la succession de traits d’origines diverses. Rien n’est plus vrai pour la civilisation créole.

Toutefois, on distingue généralement parmi eux un ou plusieurs traits particulièrement typiques, une forme dominante: climat type, archétype anthropologique, langue, mode de production et formation sociale dominants, schéma urbain, religion « universelle », système de pensée privilégié, etc.

Cependant chaque ordre de phénomène ne permet pas de façon uniforme de personnaliser l’ensemble des civilisations: chaque civilisation a eu ses marqueurs spécifiques particulièrement forts: religion, langue, écriture, système social, etc.

C’est pourquoi une morphologie des civilisations, tout en visant à mettre en parallèle les caractéristiques de chacune dans chaque ordre de phénomène, ne peut les analyser suivant un schéma standard mais doit permettre la mise en valeur de ce qui est le plus typique chez chacune.

C’est ce que nous allons entreprendre en recherchant les marqueurs de civilisation de l’aire créole et en dégageant les variantes caractéristiques pour chacune de ses composantes géographiques.

VOCABULAIRE

Culture matérielle = faits de civilisation, cuisine, usages, habitat, techniques, etc.

Civilisation = ensemble des phénomènes sociaux (religieux, moraux, esthétiques, scientifiques, techniques) communs à une grande société ou à un groupe de sociétés. (Petit Robert).

Culture = ensemble des idées, croyances et doctrines propre à une époque, à une société ou à une classe (Petit Robert).

Civilisation = plus grandes unités sociétales intégrant plusieurs ethnies.

Unités sociales = divisent une société en groupes partiels partageant la même culture et participant de façon complémentaire à la même vie économique: classes, castes, tribus, clans, familles, cellules constituant le tissu social d’une même population.

Unités sociétales = unités majeures de la société globale: ethnies, civilisation, intégrant des caractères multiples aux répartitions souvent divergentes, sauf, pour un temps donné, l’Etat et ses subdivisions administratives puisque c’est une structure temporaire en évolution.

BIBLIOGRAPHIE

BONNIOL, Jean-Luc, « L’aire créole. Du modèle historique aux enjeux politiques actuels », par, Hérodote, n° 37-38 : Ces îles où l’on parle français, 2è-3è trim. 1985, p. 77-89.

CHAUNU, Pierre, Histoire, science sociale. La durée, l’espace et l’homme à l’époque moderne, Paris, SEDES, 1974.

CUCHE, Denys, La notion de culture dans les sciences sociales, Paris, La Découverte, 1996.

LACOSTE, Yves, « Le passé des territoires », Hérodote, n° 74/75, 1994, p. 3-6.

MINTZ, Sidney, « La plantation et la frontière paysanne : la dialectique de l’histoire antillaise », Bulletin de la Société d’histoire de la Guadeloupe, n° 75-78, 1988, p. 51-59.

MINTZ, Sidney, « Petits cultivateurs et prolétaires ruraux dans la région des Caraïbes », Collection de réimpressions du Centre de recherche caraïbe n° 3, Fonds St-Jacques, Université de Montréal, 1970.

WANQUET, Claude, « Avant-propos » dans Fragments pour une histoire des Economies et sociétés de plantation à La Réunion, Saint-Denis, 1989, p. 5-15.

Notes

  1. Hérodote, n° 37-38: Ces îles où l’on parle français, 2è-3è trim. 1985, Jean-Luc Bonniol, ethnologue, « L’aire créole. Du modèle historique aux enjeux politiques actuels », p. 77-89.
  2. Hérodote, n° 37-38: Ces îles où l’on parle français, 2è-3è trim. 1985. Jean Benoist, ethnologue, p. 53-75.
  3. ELIAS, Norbert, La Société de cour, Flammarion, 1974, 1985; La Civilisation des mœurs, Calman-Levy, 1975.
  4. FREYRE, Gilberto, Casa-grande e Senzala, 1ère édition 1933, Maîtres et esclaves. La formation de la société brésilienne, Gallimard, 1952.
  5. DEFOS DU RAU, Jean, L’île de La Réunion. Etude de géographie humaine, Bordeaux, 1960.
  6. BENOIST, Jean, Paysans de la Réunion, Presses universitaires d’Aix-Marseille, 1984.
  7. WANQUET, Claude, « Le café à La Réunion, une « civilisation » disparue », dans Fragments pour une histoire des Economies et sociétés de plantation à La Réunion, Saint-Denis, 1989, p. 55-73

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