HISTOIRE ANTHROPOLOGIQUE DES CREOLES

La société d’habitation: une civilisation historique


Vincent HUYGHUES BELROSE

Cours 2

2. LE CADRE HISTORIQUE ET GÉOGRAPHIQUE DE LA SOCIÉTÉ D’HABITATION

2.1 LA LIGNE DE TEMPS
2.2 L’INSULARITÉ TROPICALE
2.3 UN PEUPLEMENT PAR MIGRATIONS
2.4 UN CADRE COLONIAL COMMUN
2.5 LA LANGUE COMME FACTEUR UNIFIANT

Le cadre historique et géographique

François 1er (1515-1547) revendiquait la part de la France dans le partage du monde et contestait le Traité de Tordesillas (7 juin 1494), dont s’ensuivit l’épisode canadien de Jacques Cartier (1534-1541) et la création, sur le papier, de la Nouvelle France. Il faut cependant considérer qu’avant Jacques Cartier il y a eu les frères Giovanni et Girolamo Verrazano, envoyés par le même souverain à la recherche d’un passage par le Nord-Ouest vers la Chine et vers l’Inde et la constatation d’un vide dans les territoires espagnols au nord de la Caroline. Cela justifiera plus tard les tentatives d’implantations françaises en Floride entre 1562 et 1565.

Habitation Afrique
Habitat africain dans le golfe de Guinée, en 1890.

Girolamo Verrazano ouvre aux Français les mers du Sud, d’abord l’océan Indien en 1527-1528 et surtout l’Atlantique Sud, avec le Brésil en 1529. Cette double percée est importante car elle prouve qu’on ne peut dissocier un domaine d’expansion atlantique et un domaine indien ou indocéanien: ils sont liés dès le départ. Les Français débarquent presque en même temps au Brésil et à Madagascar et, immédiatement, deux lignes de commerce régulier s’établissent. La première est inaugurée en 1529 par Jean et Raoul Parmentier (de Dieppe) à destination de Madagascar et de l’Insulinde pour le bois d’ébène et les épices. La seconde était connue des Normands depuis 1504 au moins et les conduisait presque chaque année sur les côtes de la terre de Santa Cruz pour ramasser le «bois brésil», teinture concurrente de la garance en draperie.

S’il ne s’agit pas encore de colonisation mais d’exploration et de commerce de traite, l’expérience brésilienne, la seule que les Français aient soutenue sans interruption jusqu’à la fin du XVIe siècle, a été déterminante pour les modalités et les méthodes d’installation françaises sous les tropiques et même au Canada.

Hutte Boyé
Première figuration française d’une hutte ronde appelée tinobone ou raboui par les Caraïbes. D’après La légende dit: « Come les Yndiens ont ordinairement des Illuzions du Malin esprit ». Il s’agirait donc de la cabane de Chemin ou hutte du Boyé signalée par l’Anonyme de Carpentras.

Le système des « truchements » permet, dès cette époque, un métissage positif et volontaire. De jeunes matelots blancs sont confiés à des tribus amies dans lesquelles ils prennent épouses, apprenant la langue et les coutumes et transmettant la connaissance du français à leur descendance. On ne saurait trop souligner leur importance dans la pénétration française au Brésil et dans l’information des armateurs, capitaines marchands et autorités de Normandie au XVIe siècle. Dès le départ, ces relations commerciales et diplomatiques s’établissent en contravention avec la législation portugaise et la fréquentation française est considérée par les Portugais comme une activité de contrebande. La course et la flibuste sont déjà là.

Tout cela a été étudié depuis longtemps par Michel Mollat dans sa thèse sur le Commerce maritime normand à la fin du Moyen Age (1952) mais semble ignoré de l’historiographie antillaise et guyanaise. Rien ne ralentit la fréquentation de la route du Brésil, pas même l’appel du Canada en 1534: les armements dont on a conservé les actes le prouvent. Il n’est pas étonnant que l’expérience de la Floride (1562-1565) et la tentative de fondation de la France antarctique (1555-1560) puis équinoxiale (1604) y aient fixé leurs bases. Au Brésil les Français fréquentaient la région du Maranhão et les baies de Bahia, de Rio et de Paraiba. Ils étaient donc en contact avec des Tupis Guaranis (Tupinambas et Tamoios).

Sur le plan du métissage culturel et de l’élaboration du vocabulaire créole, on doit donc prendre en compte Le langaige du Brésil le premier glossaire franco-brésilien (1540-1548, 88 termes) qui correspond à la langue tupi, mais aussi le Langaige de Guynée, de la même époque, qui correspond à la langue kra du Libéria actuel. Au même moment, Jacques Cartier collectait un vocabulaire amérindien du Canada (1545). Du fait qu’on gagnait les côtes du Brésil après une escale en Guinée, sur la côte occidentale de l’Afrique, l’amalgame des termes ouest-africains a pu se faire dès cette époque, l’hypothèse de truchements laissés en Afrique n’ayant jamais été examinée1. On sait seulement que des Guinéens étaient aussi nombreux dans les ports normands que des Tupis Guaranis.

Dès le départ, les isles Cannibales sont associées à la route du Brésil et participent à la traite du bois. Un manuscrit normand de 1530 le prouve.

Rien de tel dans l’océan Indien à la même époque: les Français s’y aventurent dans le sillage des Portugais qui se sont établis partout où il était possible par la navigation. Les postes fixes, les loges, n’y apparaissent qu’au XVIIe siècle, en conséquence de l’affaiblissement des Portugais et de la montée de la puissance turque.

Ce que l’on peut dire c’est que, jusqu’au règne de Henri IV, les Français s’entraînent à la colonisation, à la course et à la contrebande, sans que l’Etat affirme de prétentions coloniales ni même qu’il pratique une quelconque politique coloniale. Il y a en revanche accumulation d’expériences et de connaissances dans les milieux maritimes de France qui seront transmises en héritage à la formation créole, en particulier la présence active du non-blanc et du métis. La loge, le poste de traite qui s’appelle très tôt « habitation » au Canada sont les ancêtres incontestables de la société d’habitation.

L'Anse Madame
Plan de L’habitation de l’isle Ste Croix, première fondation française en Acadie, 1613. On remarque que le mot « habitation » désigne d’abord un établissement fixe et autonome.

La ligne de temps

Océan Indien :

Dès le traité de Vervins passé avec l’Espagne en 1598, Henri IV affirme la volonté pour la France de posséder des colonies et des comptoirs. En 1601 se fonde une compagnie de marchands de St-Malo, Laval et Vitré pour aller chercher les richesses des Indes. En 1602, ils lancent une expédition qui ne dépasse pas Madagascar et entrent en relation avec les Malgaches de la même façon qu’au Brésil et aux îles Cannibales avec les Amérindiens. Dès lors, la baie de Saint-Augustin (Madagascar) est désignée comme un point de colonisation dans l’île.

Une autre expédition est programmée en 1604 après constitution d’une société à monopole royal. Il s’agit de commercer avec les Indes mais ni Madagascar ni les Mascareignes ne sont mentionnés. La première Compagnie française des Indes orientales est finalement constituée en 1615 et envoie une expédition aux Indes en 1616. En 1619 une expédition est lancée, elle atteint la baie de Saint-Augustin (côte Ouest) en 1620 et gagne ensuite les Comores. Peu à peu les navigateurs français se familiarisent avec le sud-ouest de l’océan Indien et commencent à fréquenter la côte orientale de Madagascar et peut-être l’île Maurice, toujours de la même façon que le Brésil, pour y troquer du bois, de la cire, des peaux et du tabac et y faire relâche.

Une carte de 1651 indique sur la côte orientale de Madagascar un « port où abordent les François ». Un acte notarié prouve qu’en 1632, une expédition partie de Dieppe avait pour mission d’y faire un établissement et l’on a la preuve de deux passages l’un en 1632 l’autre en 1635-1636. Le capitaine Alonse Goubert, parti de Dieppe en 1638, avait le projet de « faire voile à la mer Rouge, et en y allant laisser une habitation en l’isle Maurice qui est voisine de celle de Madagascar ou Saint-Laurent ». Quand le navire arriva à l’île Maurice, des Hollandais y étaient déjà installés, mais au lieu de les chasser, les Français firent voile vers Madagascar au port de Sainte-Luce, sur la côte orientale.

Si les Hollandais baptisent et occupent officiellement Maurice en 1598, dédaignant l’île voisine, ils ne s’y installent pas tout de suite. La preuve, en 1601, un de leurs navires qui y fait relâche y découvre un naufragé français, premier habitant de l’île. C’est en juillet 1638, peut avant le passage de Goubert, que les Hollandais fondent un établissement avec 25 personnes. Il est abandonné à plusieurs reprises et ne devient durable qu’à partir de 1664. La colonie est totalement abandonnée en 1712. Les Français en prennent possession en 1715 et l’occupent réellement en 1721.

Bourbon
Carte de l’île Bourbon (La Réunion) par Flacourt, gouverneur de Fort Dauphin de Madagascar et premier colonisateur de Bourbon, 1653. On remarque en haut à gauche: L’Habitation de S. Paul proche le grand Etang et prise de possession par le Roy.

A partir de l’établissement fondé à Madagascar en 1638, les Français prennent possession de Rodrigue et de Mascarin ou île Mascareigne (La Réunion) en 1642. Jacques Pronis, gouverneur de Fort Dauphin organise l’expédition sans aucun objectif d’occupation. Mascarin demeure déserte jusqu’à ce que Pronis y déporte dix mutins en 1646. Flacourt les ramène à Madagascar en 1649 et rebaptise l’île du nom de Bourbon. La prise de possession avec écu de France accroché à un arbre et pierre gravée a lieu en octobre 1649 à La Possession.

Les premiers colons installés en août 1654 sont sept Français et six Malgaches. Sous le commandement d’Antoine Thaureau. Ils sont enlevés par des Hollandais en 1658 et conduits à Madras. L’île Bourbon redevient déserte. Les premiers fondateurs de la société créole arrivent en 1662 depuis Fort-Dauphin: Louis Payen le chef, un autre Blanc, 10 Malgaches dont 3 femmes, les premières dans l’île. Ils fondent ce qui sera Saint-Paul. Vingt engagés blancs de la Compagnie commandés par Etienne Regnault les rejoignent en 1665. Les 5 premières Blanches débarquent de Madagascar en 1666. Jusqu’en 1780, sur 37 femmes 8 seulement étaient blanches, les autres étaient malgaches ou indiennes. En 1674, il y avait d’ailleurs 58 blancs pour 70 non-blancs qui n’étaient pas des esclaves.

Jusqu’en 1696, Bourbon n’a aucun lien colonial avec la France, pas même de contacts réguliers. A ce moment, le roi impose à la Compagnie des Indes la nomination et l’entretien d’un gouverneur. C’est le café qui provoque, à partir de 1713, une colonisation comparable à celle des Antilles, à Bourbon d’abord, à Maurice, rebaptisée Ile de France ensuite. La colonisation des Seychelles et de Rodrigue n’intervient que bien plus tard, à la fin du XVIIIe siècle, à partir de l’Ile de France (Maurice).

St. Denis

Vues de St Denis et de St Paul montrant les deux premières « habitations » de l’île Bourbon (La Réunion) vers 1670.

Guyanes :

Si l’on en croit Walter Raleigh, l’inventeur de l’Eldorado, les Français fréquentaient le Cap de Nord déjà en 1596 pour y collecter le bois brésil. La première tentative de colonisation sur l’actuel territoire de la Guyane remonte à 1604, c’est la France équinoxiale attribuée par Henri IV à Daniel de La Ravardière depuis l’Amazone jusqu’à l’île de la Trinité en 1602. Abandonnant Cayenne, la colonie se fixe au Maranhão. Elle s’achève en 1609 à Cayenne, en 1615 au Maranhão.

Cayenne
Plan de l’Isle de Cayenne ou les François ont fait descente et commencé leur habitation le 17 Septembre 1652. On remarque au dessus du fort: L’habitation de Cabassous Capitaine et L’habitation de Bimont un des capitaines des Sauvages. « Habitation » désigne tout établissement fixe qu’il soit colonial ou indigène.

Les débuts de la colonisation française en Guyane sont contemporains de ceux de l’île Saint-Christophe et sont à porter au crédit des mêmes hommes. En 1624 et 1626 deux groupes de colons débarquent à Sinnamary en provenance de Rouen Ils sont rejoints par Clément Burau et ses hommes venus de Saint-Christophe en révolte contre le commandeur de Poincy. Ils quittent bientôt Sinnamary pour Armire, devenu Rémire, à l’est de Cayenne. Il n’y a aucun esclave, seulement des soldats mutins et des engagés blancs. Ce petit groupe initial est à l’origine de la fondation de Paramaribo (Torarica avant 1630), il survivra jusqu’en 1656. Entre temps, deux expéditions catastrophiques organisées par une compagnie de Rouen (1643) et une compagnie de Paris (1652) envoyèrent mourir plusieurs centaines d’hommes (400 à 500 engagés plus 150 libres) sur les sites de Cayenne, Rémire et Kourou.

Stedman
La résidence de Stedman au Surinam, 1774: image d’une l’habitation guyanaise au XVIIIe siècle.

La colonisation de type brésilien, celle qui va se développer aux Antilles, commence en 1656, lorsqu’un groupe de Hollandais et de juifs de diverses origines s’installe sur les vestiges de la colonie française: les premiers esclaves et les premières sucreries apparaissent alors. Mais une compagnie de la France équinoxiale ou Terre ferme de l’Amérique, fondée à Paris en 1663, obtient le soutien de Colbert pour reprendre la Guyane et gérer les Antilles. Cette société est absorbée dès 1664 par la Compagnie des Indes occidentales, contrôlée par Colbert.

Aucune stabilité n’est possible avant 1677: la colonie est saccagée par les Anglais en 1667 et la Compagnie des Indes la délaisse. En 1674, la Guyane est rattachée, comme les Antilles, au domaine royal, mais elle est occupée en 1676 par les Hollandais avant d’être reprise par les Français la même année. A ce moment, tous les colons juifs et protestants abandonnent Cayenne.

Antilles :

Carbet
Première figuration française d’une hutte sans paroi appelée carbet par les Tupis-Guaranis et tabouité par les Caraïbes. Manuscrit anonyme de 1580.

En fait, les premières tentatives de colonisation en Amérique tropicale au XVIIe siècle, ont eu lieu en Guyane, parce que c’était la « Côte sauvage » délaissée par les Espagnols. Les échecs répétés sur le continent, les conditions de la navigation, inclinent peu à peu à rechercher les îles, malgré la surveillance espagnole. C’est ainsi que Saint-Christophe est colonisée moitié moitié par les Français et les Anglais après massacre et expulsion des Caraïbes (1625). En 1626 la Compagnie de Saint-Christophe est fondée pour cultiver et négocier le pétun (terme tupi pour tabac). 530 engagés sont débarqués en 1627, 350 meurent rapidement. Pendant une occupation espagnole (1629) les Français colonisent Saint-Martin et Antigua. Ils reviennent en 1630, mais la mise en valeur ne commence qu’en 1637 avec le gouverneur de Poincy. Les Français abandonnent alors Antigua, mais colonisent Sainte-Croix et Saint-Barthélemy.

Refusant de se rendre à Saint-Christophe, des aventuriers partis de Dieppe s’installent sur l’île de la Tortue pour piller les Espagnols qui ont abandonné le Nord de Saint-Domingue en 1605. Ce ne sont pas des « habitants », des colons, mais ils vont le devenir et leur mode de vie et leur vocabulaire vont affecter sensiblement la formation créole.

Fort Tortue
Le Fort de la Tortue, au nord de Saint-Domingue, à l’époque des boucaniers et des flibustiers, 1654. Gravure tirée de DUTERTRE, Jean-Baptiste, Histoire générale des Antilles habitées par les Français, Paris, 1667-1671.

1635, c’est la prise de possession de la Guadeloupe et de la Martinique et la transformation de la Compagnie de St-Christophe en Compagnie des isles d’Amérique. Après une reconnaissance effectuée par Guillaume Dorange, De L’Olive renonce à occuper la Dominique, refuge de boucaniers, flibustiers, soldats et esclaves marrons. En 1638, Sainte-Lucie, la Grenade, les Grenadines, Marie-Galante, la Désirade et les Saintes sont occupées, du moins officiellement. Saint-Martin (1648) et Saint-Christophe (depuis 1630) sont partagées avec les Anglais ou les Hollandais. Saint-Vincent et la Dominique demeurent terres caraïbes et refuges de marrons. Tabago est conquise en 1652 par des Hollandais qui se placent sous protection française en 1662.

Dans beaucoup de territoires français, le peuplement blanc est renforcé et modifié par l’arrivée de Hollandais du Brésil et de juifs d’Afrique du Nord et du Brésil accueillis par la WIC (West Indische Compagnie), entre 1654 et 1657. On oublie systématiquement que beaucoup de ces nouveaux colons étaient métissés et très colorés et ont formé la classe des nègres libres dans laquelle on a aussi rangé les Caraïbes. On notera les toponymes Petit Brésil ou Quartier Brésil dans certaines îles et l’on se rappellera que leur arrivée marque le premier démarrage du sucre et du cacao.

Dès 1670 des Français passent de la Tortue à l’île de Saint-Domingue et fondent Le Cap Français (Cap-Haïtien). Auparavant (1663) ils occupent un ancien poste espagnol, Léogane, et fondent Petit-Goave. Port de Paix est une ancienne fondation espagnole reprise en 1685 par le gouverneur de Cussy pour établir la capitale de la colonie. La colonisation française de Saint-Domingue démarre lentement par deux convois de filles à marier (1685 et 1695) et un de jeunes garçons. On tente de réformer (démobiliser) soldats et marins sur place pour en faire des colons et l’on crée la Compagnie royale de Saint-Domingue en 1698. Elle est autorisée à acheter des esclaves chez les Anglais et les Hollandais et fonde Saint-Louis en 1699. Elle est dissoute en 1720.

Louisiane :

Louisiane
Louisiane carte du XVIIe siècle. Source Marco Capurro.

En 1682, le Rouennais Cavelier de La Salle parvient au golfe du Mexique en partant du Canada. Il prend possession de tous les pays arrosés par le Mississipi et les appelle Louisiane. Il meurt assassiné quelques années plus tard. C’est un Rouennais coureur de bois et interprète, Le Moyne d’Iberville, qui rend effective la possession de ce territoire au cours de trois voyages de 1698 à 1702. Il commence par le littoral et les rives du Mississipi et bâtit le fort Saint-Louis et le bourg de Mobile (Alabama) en 1702. Le but initial n’est pas la colonisation agricole, mal vue des Canadiens ni même la traite des fourrures, elle aussi mal vue, mais la prévention d’une occupation anglaise de l’embouchure du fleuve et la recherche de mines de métaux précieux. Là-dessus se greffe un vaste plan d’évangélisation qui oppose l’évêque de Québec et le Séminaire des Missions étrangères d’un côté, les jésuites de l’autre en pays Illinois. L’essor de la Louisiane est dû à Law et à sa Compagnie d’Occident qui reçoit en 1717 le monopole du commerce dans cette région. Elle est à l’origine de la fondation de la Nouvelle-Orléans en 1718.

Case d'Amérique
Types d’habitat indigène des Amériques.

L’insularité tropicale

Toutes les colonies françaises créées au XVIIe siècle en zone tropicale portent le nom d’îles, qu’elles en soient ou nom, qu’elles aient quelques dizaines de km2 ou la taille d’un continent. De toute façon elles ne sont d’abord occupées que sur un ou deux points minuscules: la colonie de l’île de Cayenne occupe un espace équivalent à celui de Saint-Christophe vers 1650. Partout on s’installe entre mer et montagne, entre sable et forêt, sauf en Louisiane où c’est le fleuve qui commande.

L'Anse Madame
Paysage reconstitué: L’Anse Madame, Martinique vers 1500. Dessin de F. Rodriguez-Loubet.

Cette prépondérance insulaire est une donnée fondamentale aujourd’hui encore, puisqu’on peut parler d’archipel guyanais et que l’îlet désigne encore à la Réunion et en Louisiane, l’unité d’installation défrichée dans la forêt et isolée dans les Hauts2.L’ambivalence est accentuée par le fait qu’une île véritable a souvent été nommée «terre»: Grande Terre, Petite Terre, Terre de Haut, Basse Terre, etc.

La disposition par rapport au relief est importante puisque toutes les concessions seront attribuées, dans l’Atlantique comme dans l’océan Indien «depuis le battant des lames jusqu’au sommet des montagnes». Longtemps, la montagne est réputée « pays inhabitable » ou « pays inaccessible », car la montagne est couverte de forêts qui paraissent impénétrables et hostiles: les «grands bois». La plaine côtière est au contraire recherchée, c’est le « bon pays » (Martinique) ou le « beau pays » (La Réunion), « Beau Bassin » (Maurice), tandis que les plaines intérieures ne seront investies que très tard, au XVIIIe siècle à la Martinique (Champ Flore), au XIXe siècle à Maurice (Plaines Wilhems) et à La Réunion (Plaine des Palmistes, des Cafres).

Habitation Oexmelin
Saint-Domingue vers 1660: formation des premières habitations à pétun, disposées en étages depuis la mer jusqu’au sommet des montagnes. On remarque la cabane « fourche en terre » identique à celle des Caraïbes et la hutte ronde, elle aussi inspirée des Caraïbes. Gravure tirée d’OEXMELIN, Alexandre-Olivier, Histoire des aventuriers qui se sont signalés dans les Indes avec la vie, les mœurs, les coutumes des habitants de Saint-Domingue, Paris, Le Febvre, 1688.

A l’isolement de l’île, il faut ajouter l’isolement dans l’île, car cet isolement initial et épisodique par rapport à la métropole a été une condition fondamentale pour la formation d’une civilisation originale.

La géologie est importante pour la disponibilité en matériaux et les aptitudes agricoles des sols. On trouve des roches volcaniques et des calcaires partout et des récifs coralliens pour la fabrication de la chaux même en Guyane. Les grisons, les tufs et les madrépores sont partout les matériaux durs de base. Il n’y a pas de granit et le marbre, rare, n’a jamais été exploité. En revanche, la présence de marécages et de mangroves a partout freiné la mise en valeur agricole. Jusqu’au XVIIIe siècle, les Français se révèlent incapables de maîtriser les systèmes de drainage, à la différence des Hollandais. On a donc presque toujours privilégié les « terres hautes », même dans la plaine alluviale tout en étant capable d’utiliser les argiles des terres basses pour faire des briques, des tuiles et des récipients.

On relèvera dans le lexique créole les termes qui servent à décrire le relief et qui sont inexistants dans le lexique français ou n’y ont ni le même sens ni la même importance: piton, morne, mont, rempart, plat pays, fond (et non fonds), crique, ravine, étang salé ou saline, basse-terre et capesterre ou cabesterre, côte au vent ou du vent et côte sous le vent. En outre, la réalité topographique que recouvrent des termes comme morne et mont est propre à ces régions: un type de colline peu élevée, au sommet arrondi mais aux flancs souvent très abrupts: les costières, terme créole oublié aujourd’hui, sur lesquelles on pratique un dégrad ou un abattis, mots inconnus du lexique français. Ravine désigne le lit, comme en français, mais aussi le petit cours d’eau qui le creuse de façon torrentielle. D’autres termes sont propres aux cultures créoles continentales, ainsi saut, crique et pripri, communs au Canada, à la Louisiane et à la Guyane.

Géologie encore avec la prise en compte des séismes et des éruptions volcaniques, les premiers déterminant les hésitations dans l’usage des matériaux de construction et les reconstructions d’édifices, les secondes expliquant l’abandon à la nature de vastes portions d’une île. Là encore soufrière ou fournaise sont des termes propres au créole.

Le climat détermine plus encore la végétation et donne un caractère commun encore plus marqué aux îles et isolats créoles. On parlait jusqu’au XIXe siècle de la « zone torride », commune à toute cette aire et l’on signalait les deux périodes marquantes de l’année, incompréhensibles ailleurs, le carême, que la Guyane remplace par  » le petit été de mars », et l’hivernage. Charles de Rochefort écrit déjà vers 1650 que « le sentiment des peuples qui ont formé des colonies en ces îles prennent (sic) le temps des pluies pour l’hiver et celui de la sécheresse qui est beau, riant et serein, pour l’été. »

L’opposition entre chaleur du jour solaire et fraîcheur de la nuit, avec les risques supposés de « coup de froid », explique le système de fermeture des demeures et la disposition des pièces, comme aussi la direction des vents dominants et de la pluie battante celle de la façade principale et des appentis. On se rappellera la crainte du « surin », « sirin » ou « serein » accompagné de la « levée » des moustiques, au soleil couchant. Le terme est signalé dès 1614 par Claude d’Abbeville pour la France équinoxiale ou Brésil français. De la même façon, l’opposition entre chaleur du littoral et fraîcheur des hauteurs détermine une forme de double résidence ou de nomadisme saisonnier qu’on appelle « changement d’air ». Ces migrations périodiques sont sorties de la mémoire aux petites Antilles françaises.

Les vents aussi ont une direction dominante commune dans les deux espaces géographiques (Est-Ouest) et sont appelés alizés. A noter que le terme mousson ne s’est jamais imposé aux Mascareignes. En revanche celui d’ouragan, d’origine amérindienne, est passé de l’Atlantique à l’océan Indien, avant qu’il ne se confonde avec celui, bien impropre, de cyclone, au XXe siècle seulement. Coup de vent et avalasse ont en revanche survécu, même si les jeunes Créoles des petites Antilles ne savent plus ce que c’est.

Pour la végétation, dont le caractère luxuriant, à l’origine, apparaît dans toutes les chroniques, elle justifie cette « haine de l’arbre » du créole défricheur, dont Haïti subit les plus lourdes conséquences aujourd’hui (conséquences encore alourdies par le manque de combustibles domestiques). La puissance de la végétation a toujours fait croire à l’extrême fertilité des sols, ce qui explique les façons culturales extensives, jusqu’à la fin du XVIIIe siècle et, sans doute, certaines crises de production, rarement analysées sous ce rapport par les historiens en dehors de la Guyane et de la Réunion.

Pour les végétaux, l’étude des noms adoptés par les colons français et conservés par le créole de chaque entité permet de déceler l’influence des premiers occupants, quand il y en avait, mais surtout de leurs premiers et plus importants interlocuteurs: Tupis du Brésil, Arawaks des grandes Antilles, Espagnols et Portugais plus anciens d’un siècle, Malgaches et Indiens, voire Arabes dans les Mascareignes (moka). Si tous les arbres ne sont pas pan-tropicaux, il y a une communauté de base qui a été renforcée par les échanges d’espèces entre les deux aires géographiques, dès le XVIIe siècle, et qui se poursuit aujourd’hui. On relève d’ailleurs des noms propres au créole et communs à tous les créoles tels que palmiste, le plus ancien, ou vacoa/bacoa, etc.

Les plantes alimentaires sont partout appelées « vivres », terme incompréhensible en français, mais leur importance marque une différence entre les deux aires géographiques: un espace du manioc et des « gros légumes » avec la patate et le giraumon et un espace du riz et du mais avec le manioc doux. A noter que les Caraïbes connaissaient le aouachi (karib): marisi / marichi (arawak) qu’ils mangeaient rôti sur la braise, d’où le nom mahy. C’est dans le domaine alimentaire que la synthèse créole a été la plus rapide, la plus profonde et la plus durable et  F. Braudel, le grand historien des civilisations, ne manque pas de nous rappeler que «l’homme est d’abord ce qu’il mange».

Les Français ont été contraints d’adopter vis-à-vis de la nature inconnue d’eux les solutions de ceux qu’ils appelaient sauvages ou barbares. Ils leur ont emprunté des traits culturels fondamentaux dans la façon de se nourrir, mais aussi de se loger (carbet, ajoupa), qui les ont fait basculer de la civilisation du blé et de la vigne dans la civilisation du manioc amer, du mais, du riz et de la canne à sucre, boisson avant d’être produit agro-industriel d’exportation. Tout un vocabulaire de base est né de cette mutation fondamentale: grager, toufer, ragoût, daube, court-bouillon, pimentade, rougaille, lachar, etc. Tout un goût particulier en découle, avec pour point commun l’usage inconditionnel du piment emprunté aux Amérindiens par les Européens, les Africains et même par les Indiens.

L’alimentation carnée offre un autre champ de similitudes. Partout les premiers temps ont été marqués par l’extermination des espèces comestibles indigènes. La chasse a fourni la viande fraîche jusqu’à la fin du XVIIIe siècle, même lorsqu’il s’agissait d’espèces domestiques lâchées par les navigateurs et devenues marronnes. Pensez à la chanson martiniquaise La haut dans bois, té ni en joupa… et aux chasseurs de cabris réunionnais. Les différentes espèces indigènes ont été distinguées par les appellations indigènes ou par celles des premiers chasseurs: aux Mascareignes le tangue (tandreka), aux Antilles-Guyane le pian/manicou. Voyez lambi (du tupi nambi) et son équivalent réunionnais ensive (du malgache antsiva), titiri (karib) et bichique (malgache), etc. Si cela n’est pas vrai pour le lézard, la grenouille, le burgau et le lamentin, les animaux que le créole désigne ainsi ne correspondent à aucune espèce européenne.

Se rappeler les oublis, avec le dodo et le solitaire, (des oiseaux disparus) et l’aberration de l’affaire du cohé (mot karib désignant l’engoulevent, autre oiseau) compris par les cartographes métropolitains comme désignant une baie (cohé du Lamentin) alors qu’il faut écrire cul de sac du Cohé!

Un peuplement par migration

Ceux qui veulent faire entrer les sociétés créoles dans un « modèle » théorique ou un système, sont obligés de supposer le préalable de la tabula rasa (cf. Bonniol et Benoist). Cela n’est pas possible, parce que les traits de la civilisation créole prouvent, dès le départ, une migration constante, un phénomène de vagues migratoires qui viennent se fondre dans les couches antérieures. Les Amérindiens sont déjà des migrants et les Malgaches, fondements non-européens de la formation aux Mascareignes, l’étaient aussi.

Les sociologues oublient également une chose fondamentale, c’est que les Européens eux-mêmes ne sont pas des migrants directs, mais se sont acclimatés d’abord ailleurs avant de s’établir dans les futures îles créoles. En outre, ces Blancs ne sont pas tous français et les Français, entre eux et dans le temps, sont loin d’être homogènes sur le plan anthropologique.

Les migrations permettet également de tenir compte d’une dernière vague commune à toutes les îles et sous-estimée aux Antilles et en Guyane française: celles de l’Inde.

A la Réunion, le rôle de la migration indienne est essentiel à cause du fort déséquilibre des sexes au bénéfice du sexe masculin chez les colons: ce sont surtout les femmes qui sont non-blanches. L’immigration libre, majoritaire au XVIIe siècle, concerne 60 % de Blancs venus de France, le reste d’Europe, de Madagascar, de l’Inde et même des Antilles françaises et du Sénégal.

Un problème est trop souvent présenté comme une explication : la survie en milieu colonisé des différents groupes de migrants en fonction de leur origine géographique. Ni l’Africain, ni l’Indien n’étaient mieux adaptés a priori que le Blanc au climat et aux maladies des îles tropicales. La mortalité des esclaves et des engagés était équivalente3.

Le métissage biologique est une composante initiale de la formation créole, antérieurement à l’esclavage et indépendamment de lui4.

Un cadre colonial commun

Cet aspect est ici important par les directives de mise en valeur, de construction ainsi que par les normes et les références à l’autorité, en général, à la structure d’encadrement. On a souvent confondu les normes écrites et les prétentions de la métropole avec la réalité. Il faut d’abord tenir compte des interdictions répétées, qui témoignent d’une non-observation des lois, des refus d’appliquer les lois, des interprétations locales et surtout des révoltes et absences prolongées d’autorité. C’est cette latitude très large entre le cadre colonial imposé et la pratique locale qui a permis l’émergence de coutumes, normes, attitudes et préjugés propres à la formation créole.

Voir Bonniol dans Hérodote qui est bon sur ce point.
Voir Meyer, Les Européens et les autres, 1975.

Selon Meyer, la colonie de peuplement est issue d’un choix économique, le règne du végétal succédant à la domination première du minéral précieux. C’est oublier l’importance du choix politique, la politique coloniale française n’ayant jamais été qu’une annexe de la politique de puissance conduite en Europe. Meyer le dit d’ailleurs lui-même plus loin. Ce choix décisif est dû aux Portugais qui substituent au système colonial espagnol issu de la Conquista (essentiellement minier et sans frais de production) un système différent, fondé sur le végétal, qui commence avec le tabac et qui culmine avec la canne à sucre.

Pendant longtemps, les tentatives de colonisation françaises – distinctes de la traite régulière vers des postes -, se sont plus ou moins inspirées du précédent espagnol et ont été motivées par l’espoir de trouver l’équivalent des riches mines sud-américaines. Les colonies se justifiaient aussi, jusqu’à la fin du XVIIIe siècle, pour des raisons politiques de lutte contre les puissances ibériques (pour être efficaces, elles devaient se situer dans des régions proches, donc vulnérables, de ces dernières). Plus tard, c’est la rivalité économique et maritime avec la prépondérance de la Hollande et de l’Angleterre qui a déterminé la fondation du premier empire colonial français. Les espoirs placés dans la découverte des métaux précieux s’étant évanouis, c’est l’ancienne traite qui a permis de trouver le mobile et le support économique pour rentabiliser les installations permanentes. D’une économie de cueillette, on est passé à une économie de production agricole, sans que les premières habitudes prédatrices soient complètement abandonnées.

– Première phase

Selon Meyer, on peut distinguer une première phase de harcèlement par des pirates, boucaniers et corsaires sur les routes maritimes et les positions coloniales espagnoles et portugaises, peu distincte de la traite interlope du XVIe siècle, sinon par l’implantation extra européenne de leurs quartiers généraux. Durant cette période, les tentatives d’établissements permanents échouent devant les revanches espagnoles et portugaises, y compris aux Antilles, jusqu’à l’affaire de Saint-Christophe.

La piraterie et la flibuste européennes prospèrent dans la mer des Antilles de 1610 à 1680 mais disparaissent vers 1730. Après la prise de Carthagène en 1697, la flibuste disparaît en tant qu’institution. Ne subsistent que des pirates qui gagnent les eaux du Brésil puis de Madagascar, ajoutant aux colons de Cayenne et de Bourbon jusque vers 1715. Pendant ce temps, la course se spécialise au service des nations et s’insère dans un cadre réglementaire qui la distingue de la piraterie.

Après 1700, toute cette activité devient négligeable. Rappelons, après Debien et Devèze, qu’au début du XVIIe siècle comme au XVIe, tout départ de bateau pour les Antilles ou le Brésil est une entreprise de contrebande et que la flibuste de tous les jours n’est rien d’autre que la traite des marchandises en zone espagnole ou portugaise. Meyer précise pour le XVIIe siècle que la flibuste américaine, largement engagée dans l’interlope, est une forme de commerce occasionnelle, liée à un état précis de la situation internationale. La grande flibuste ou course est une entreprise de guerre qui n’a jamais été l’affaire que d’une minorité (30.000 personnes au maximum). Pourtant, l’importance de la course et de la piraterie américaines est largement sous-estimée dans l’histoire antillaise et guyanaise, moins dans l’océan Indien: elles expliquent la première accumulation de capital local pour fonder des sucreries entre 1670 et 1700 et l’apparition d’une construction navale (goélette) et d’un commerce triangulaire antillais d’une part, indocéanien d’autre part, sans compter les relations entre ces deux espaces océaniques.

Le passage à la sédentarisation est lent et difficile, il échoue souvent, en particulier en Guyane (1604-1615, 1624-1625, 1643, 1652-1655) et à Madagascar (1635-1674). Cette lenteur s’explique en grande partie par la composition sociologique des expéditions de colonisation, comme le souligne J. Meyer. Les colonisateurs de cette première génération croient partir à la conquête d’un puissant empire –  l’Eldorado des Guyanes – est le plus connu, ce sont donc de petits gentilshommes, des hommes d’armes des villes et des aventuriers des catégories dirigeantes qui partent en plus grand nombre. Les éléments populaires font partie de la clientèle rurale des premiers ou sont racolés dans les bas-fonds urbains. Meyer insiste trop sur la population des prisons et le bagne qu’il devrait appeler galère avant le XIXe siècle. Or ni les gentilshommes ni les éléments populaires ne veulent cultiver le sol, avant l’époque des engagés ruraux (1627). Toutes les colonies se révoltent lorsqu’il s’agit de mettre le sol en culture, ou entrent en conflit avec les indigènes, soit pour leur réclamer des vivres, soit pour les mettre au travail. Faute d’autonomie alimentaire, les premiers établissements périssent par affaiblissement physiologique (famine, maladie) et massacrés par les indigènes. Il faut y ajouter les méfaits de la promiscuité entre colons qui aboutit à des conflits internes parfois sanglants.

– Deuxième phase

Devèze pense que la guerre entre l’Espagne et les provinces unies qui se déclenche en 1621 est sans doute l’élément déterminant de la colonisation antillaise par les non-Espagnols. Par ailleurs, les échecs de la colonisation non-espagnole dans les Guyanes attirent les ennemis de l’Espagne vers les Antilles plus hospitalières à partir de 1622. En réalité, on passe véritablement à la deuxième phase lorsque la survie de l’implant colonial est assurée, où que ce soit. Elle l’est d’abord par l’apport indigène (aliments, drogues contre les maladies), ce qui suppose l’adaptation aux habitudes du pays (en particulier pour la cuisine et l’hygiène). Le colon devient un « habitué ». La survie vient ensuite lorsque l’agriculture, enfin acceptée, emprunte au monde indigène. Le rôle des truchements, donc des métis, dans cette évolution est considérable. Mention doit être faite des boucaniers pour illustrer ce passage à la survie sédentaire. Dans les espaces abandonnés par les Espagnols (Saint-Domingue 1605), ils fondent leur subsistance sur l’abattage des énormes troupeaux de bovins marrons. Ils vivent de la viande et exportent le boucan5 ou boucanage ainsi que le cuir.

Au même moment la « cueillette sédentarisée » s’installe dans les îles, la traite des fourrures au Canada et celle du bois de campêche et du caoba au Honduras, tandis que le bois Brésil disparaît. Ce stade de l’essai, selon Meyer, est caractérisé par la petite colonisation blanche et la culture du tabac mais, pas plus que le coureur de bois, le coupeur de bois ne disparaît encore; ce qui est nouveau c’est l’engagé. Paul Butel estime, dans un ouvrage récent6, que l’engagement eut un rôle essentiel pour donner cette main-d’œuvre agricole aux iles, comme pour le Canada. L’âge du tabac fut indissociable de l’afflux des trente-six mois. C’est également les engagés marrons qui fournirent l’essentiel des équipages de la flibuste et les hommes de la boucane de St-Domingue. En somme, l’engagé signale le passage de la traite saisonnière à la colonisation sédentaire.

La présentation traditionnelle de l’évolution sociale et économique des Antilles veut que cette première colonisation de petits propriétaires ait disparu avec la grande plantation sucrière esclavagiste. Les travaux à l’échelle antillaise de S. Mintz7, ceux de C. Chivallon8 pour la Martinique et la réalité de La Réunion9, obligent J. Benoist à nuancer son modèle de la plantation et doivent nous conduire à prendre cette simplification ou modélisation historique avec des pincettes. L’autre a priori de l’historiographie est l’absence à ce stade d’évolution de non-Blancs à côté des Blancs. Outre qu’il faut abandonner définitivement le mythe du génocide des Caraïbes, la présence de « Noirs libres » parmi les flibustiers et les boucaniers a été prouvée par la recherche américaniste10. Les premiers recensements l’attestent également, sans même parler du cas des Mascareignes (Malgaches à Bourbon, Cafres marrons à Maurice). Sur un autre plan, celui de la traite, il n’est pas question de sucre, mais d’autres produits de « cueillette sédentarisée » sont à ajouter au catalogue: roucou, coton, gingembre, indigo et bois aux Antilles, cire, cuirs et bois en Indocéanie.

Cette seconde phase s’achève partout autour de 1720, moment où prend forme une colonisation organisée pour la production de sucre, de café et de cacao, sans que cette forme devienne unique ni même toujours majoritaire. Certaines îles y ont pratiquement échappé en tout cas durant la phase esclavagiste.

Avec la sédentarisation apparaît l’habitant, réalité humaine fondamentale de la civilisation créole. En Louisiane, aire qui échappe au cadre politique et culturel français actuel, habitant désigne un fermier, un paysan, comme en Haïti, un rural par opposition à l’homme de la ville. Un petit paysan pauvre, un campagnard mal dégrossi est appelé habitaco, ce qui nous donne l’origine du terme antillais bitacot. Ce mot remonte à l’origine de la colonisation, il est utilisé dans toute la francophonie nord-américaine, comme dans l’aire antillo-guyanaise et mascarine. L’habitant a nécessairement un bien foncier, à la différence de l’engagé et du travailleur à la part ou encore du colon partiaire. Par rapport au français, l’opposition se fait avec résident (ex.: les résidents d’une paroisse); là où le Français des villes dit « j’habite » le Créole, tout comme le campagnard français de langue d’oil, disent normalement « je reste ».

– Troisième phase

Elle se caractérise par l’adoption du système colonial mis au point par les Portugais dans les îles de la côte africaine puis au Brésil. Ce système est fondamentalement esclavagiste.

Il repose sur la fazenda et sur le couple défini par G. Freyre: casa-grande et senzala (case à nègre). C’est à ce moment que joue à plein la dialectique proposée par S. Mintz entre le grand domaine agricole tourné vers les cultures d’exportation et soumis au cycle des spéculations et la petite exploitation vivrière qui n’accède qu’au marché local, quand elle n’est pas tout simplement autarcique. C’est dans cette phase que la société d’habitation prend les formes matérielles et les caractères sociaux et culturels qui la caractérisent. Parce qu’elle les adapte constamment, ils survivent à l’abolition de l’esclavage, à l’apparition de la machine à vapeur et de l’usine et ne sont gravement altérés que par l’émergence d’une culture urbaine et mercantile permise par la départementalisation.

Une langue comme facteur unifiant

Sur un plan impressionniste, on doit noter que la prononciation provinciale du français s’est maintenue dans les noms des plus anciennes familles ex.: Hayot, Ballet, Simonet aux Antilles, Payet, Barret, Lautret, Lauret à la Réunion.

Le lexique technique et tout ce qu’on a dit plus haut de la désignation d’une nature particulière.

Le vocabulaire de la mise en valeur, celui de l’habitation, à commencer par ce mot lui-même.

Principe: toujours partir du vocabulaire et y revenir sur des illustrations concrètes.

LA TOPONYMIE: TERMES INDIGÈNES ET TERMES FRANÇAIS, proportion, répartition par type, survivances ailleurs hors domination française prolongée. Exemple du travail de A. Boomert sur les noms de lieux dans l’île de Tabago11.

L’ONOMASTIQUE: part des noms africains et amérindiens, malgaches, indiens et africains par rapport aux noms français et européens, part du milieu et de l’histoire sociale.

LE VOCABULAIRE DE L’ENVIRONNEMENT: faune, flore, topographie, catastrophes naturelles, origine, évolution du sens.

LE VOCABULAIRE DE LA RÉSIDENCE: place, emplacement, dégrad, abattis, habituée, jardin, îlet,…

LE VOCABULAIRE DE L’HABITATION: mots techniques, mots sociaux, expressions, proverbes, dictons.

DOCUMENTS

  • Présence française (normande) aux Antilles en 1550:

« Il n’est pas jusques aux Cannibales
Isles à tous, fors à nous desloyalles,
Où ne soyons en bonne seureté
Pour la faveur de vostre auctorité.(…)« 

Poème anonyme de 714 vers, Rouen, Bibliothèque municipale, ms Y 28.

  •  » Quand ils veulent commencer une habitation, ils s’associent à deux, quelquefois trois, et se nomment matelots (…) Leurs conventions étant faites, ils demandent de la terre au gouverneur, qui envoie un officier du quartier leur mesurer une habitation. (…) L’habitation étant bornée, ils choisissent l’endroit le plus commode pour y planter leur domicile, et c’est communément assez près de la mer. Lorsque toutes les habitations du premier étage sont prises (on appelle ainsi celles qui touchent au bord de la mer), il faut se contenter de celles qui en sont plus éloignées; et quand le quartier est bon, il s’y forme jusqu’à quatre étages. Les habitants de chaque étage, quels qu’ils soient, sont obligés de donner aux autres un passage libre sur leur propre fonds. Cependant, les habitations les plus voisines de la mer sont les meilleures et les plus commodes, non seulement pour le transport des marchandises, mais encore parce que les habitants ont besoin de l’eau de la mer pour tordre leur tabac. »

OEXMELIN, Alexandre-Olivier, Histoire des aventuriers…, 1688.

BIBLIOGRAPHIE

BERNAND, Carmen et GRUZINSKI, Serge, Histoire du Nouveau Monde, 2. Les métissages, Paris, Fayard, 1993. « Les frères de la côte », p. 352-533 et « La colonisation des petites Antilles », p. 534-537.

BONNIOL, Jean-Luc, « L’aire créole. Du modèle historique aux enjeux politiques actuels », Hérodote, n° 37-38 : Ces îles où l’on parle français, 2è-3è trim. 1985, p. 77-89.

CAUNA, Jacques de, « Aperçus sur le système des habitations aux Antilles françaises. Vestiges architecturaux et empreinte aquitaine en Haïti (ancienne Saint-Domingue) », dans LERAT, Christian dir., Le monde caraïbe. Echanges transatlantiques et horizons post-coloniaux, Bordeaux, Maison des Sciences de l’Homme d’Aquitaine, 2002, p. 133-152.

CAUNA, Jacques de, « La création des grands domaines », Voyages aux Iles d’Amérique, Paris, Archives nationales, 1992, p. 179-183 (BU).

CHIVALLON, Christine, « Itinéraires de la recherche en sciences humaines dans les sociétés de plantation coloniales : le cas de la Martinique », dans BRUNEAU, Michel et DORY, Daniel, Géographies des Colonisations XVe-XXe siècles, Paris, L’Harmattan, 1994.

CHIVALLON, Christine, Espace et identité à la Martinique. Paysannerie des mornes et reconquête collective 1840-1960, Paris, CNRS Editions, 1998, 298 p.

DEARBORN EDWARDS, Jay and KARIOUK PECQUET du BELLAY de VERTON, Nicolas. A Creole Lexicon. Architecture, Landscape, People, Baton Rouge, Louisiana State University Press, 2004.

DICKASON, Olive Patricia, « The Brazilian connection : a look at the origin of French techniques for trading with Amerindians », Revue française d’hitoire d’outre-mer, n° 264-265, 1984, p. 129-146.

DICKASON, Patricia Olive, The Myth of the Savage and the Beginning of French Colonialism in the Americas, Edmonton, The University of Alberta Press, 1982.

GRIOLLET, Patrick, Mots de Louisiane. Etude lexicale d’une Francophonie, Paris, L’Harmattan diffusion, 1986.

HAZEL MASSIEUX, Guy, «Culture et langue des îles françaises d’Amérique», Voyages aux Iles d’Amérique, Paris, Archives nationales, 1992, p. 303-307 (BU).

HUYGHUES-BELROSE, Vincent, Dictionnaire de la cuisine créole, Fort-de-France, Editions Désormeaux, 1997, 5 vol.

MOLAT du JOURDIN, Michel et HABERT, Jacques, Giovanni et Girolamo Verrazano navigateurs de François 1er, Paris, Imprimerie nationale, 1982.

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REVERT, Eugène, La Martinique, 1946, p. 272-277 : « 10. La Toponymie ».

SCHERER, André, La Réunion, Paris, PUF, Que-sais-je ?, 1994.

VIAL, Eric, Les noms de villes et de villages, Paris, Belin, 1983, p. 282: les villes des DOM.

Notes

  1. Sauf par BOULÈGUE, Jean, Les Luso-africains de Sénégambie, Lisbonne, Instituto de Investigaçao Cientifica Tropical, 1987 et «Présence européenne, royaume sénégalais et société métisse du XVIe au XVIIIe siècle», Rochefort et la mer. Présence maritime française aux XVIIe et XVIIIe siècles, Jonzac, Publications de l’Université francophone d’été, 1987, p. 131-137. En Afrique, les intermédiaires furent métis: Luso-africains d’abord, Franco-africains à partir du XVIIIe siècle, à Saint-Louis et à Gorée.
  2. En Louisiane, on dit même «île de bois» pour désigner une clairière ou, inversement, un bosquet.
  3. VIGNOLS, Léon, « Une question mal posée: le travail manuel des blancs et des esclaves aux Antilles (XVIIe-XVIIIe siècles) », Revue Historique, t. CLXXV, mars-avril 1935, p. 308-316.
  4. HOUDAILLE (Jacques): « Le métissage dans les anciennes colonies françaises », Population, 2, 1981, n° 2, p. 267-286. BRUNSCHWIG (Henri) : « Le nègre hors d’Afrique: planteurs et esclaves (Indes occidentales, Mascareignes, Madagascar), Revue Historique, juillet-septembre 1963, p. 149-170.
  5. Voir l’étymologie et le sens de ce mot dans Corzani, Dictionnaire encyclopédique, 2, p. 399. Et additif 1, p. 73.
  6. BUTEL, Paul, Histoire des Antilles françaises XVIIe-Xxe siècle, Paris, 2002, p. 35: l’âge du tabac et des engagés.
  7. Voir bibliographie et photocopies.
  8. Voir bibliographie et photocopie.
  9. WANQUET, Claude, « Avant–propos », dans Fragments pour une histoire des économies et sociétés de plantation à la Réunion, Saint-Denis, Service des Publications de l’Université de la Réunion, 1988, p. 5-15.
  10. BERNAN, Carmen et GRUZINSKI, Serge, Histoire du Nouveau monde. 2. Les métissages, Paris, Fayard, 1993, p. 518-524 (l’alliance des Noirs marrons) p. 532-533 (les frères de la côte). Ces « Noirs libres » sont d’origine mandingue avec quelques Wolofs.
  11. BOOMERT, Arie, « The Oldest place names of Tobago », impublished paper, 1992, 38 p. dactylographiées, cartes

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