ANTHROPOLOGIE DOMINIUM MUNDI L’EMPIRE DU MANAGEMENT, PIERRE LEGENDRE, sociologie

La presse unanime pour Dominium Mundi

Article paru dans Marianne, semaine du 20 au 26 octobre 2007.

 

Le Management, C’est La Guerre !

par Phillipe Petit

 

Pierre Legendre, historien du droit mais aussi anthropologue et psychanalyste, né en 1930 est l’homme des prolongements. Les penseurs qui s’autorisent la réflexion d’après-coup sont rares. Pierre Legendre appartient à cette famille. Il ne craint pas de s’expliquer, de polir son discours, comme le ferait un auteur insatisfait, ou un orateur soucieux de s’assurer de l’effet qu’il produit sur son auditoire. Ceux qui auront le plaisir de le découvrir avec la sortie de son DVD Dominium Mundi, sous titré L’Empire Du Management, feront connaissance avec une oeuvre d’envergure et un style aux tonalités dramatiques. Ce film documentaire prend de vitesse la plupart des livres consacrés au management des ressources humaines, il surprend par sa radicalité, et il achève le tryptique qui comporte La Fabrique De L’homme Occidental (1997), et Miroir D’Une Nation, l’Ecole nationale d’administration (2000). Legendre a commencé à en poser les fondements il y a près de quarante ans, dans sa légendaire Histoire de l’administration, de 1750 à nos jours (1968). Ce n’est pas vendre la mèche que de souligner l’originalité de ce DVD. Car on ne saurait comprendre la mondialisation actuelle et ses conséquences sur notre système industriel, notre principe étatique, nos mentalités, sans se frotter un minimum aux conceptions anthropologiques de Legendre. Elles ont le mérite de refuser d’étudier l’humain en le découpant en morceaux ainsi que de réexaminer le concept de l’Etat comme un produit dérivé d’un scénario fondateur : le judéo-romano-christianisme de « reféodalisation » inédit à laquelle nous assistons provoque en effet une invisible révolution des pouvoirs à l’échelle planétaire, dont il est impossible de négliger les enjeux civilisationnels. Ce n’est pas en déclarant en boucle, à la manière du sociologue de troisième voie Anthony Giddens, que la France n’est pas « adaptée » à la modernité que l’on est mieux renseigné sur l’état de la France, et sur la nature de cette modernité. Si celle-çi se résume à son opposition au passé, et celui-là par la peur de la réforme, il n’est pas sûr, au bout du compte, que l’on soit mieux armé pour enrayer les dégâts collatéraux provoqués par la volonté de puissance « de géants économiques transcontinentaux qui bouleversent l’idée d’administration coextensive au concept traditionnel d’Etat ».

Quiconque serait désireux de réfléchir à nouveaux frais sur le déploiement de l’esprit gestionnaire se doit de discuter la pensée de Legendre. L’auteur de Ce que l’Occident ne voit pas de l’Occident (2004) n’est pas seulement un immense pédagogue, un esprit solide, le contraire d’un idéologue, il est aussi un poète, un homme de l’image, un historien de la civilisation, sensible à la vie des peuples, à leur culture, et à leur dignité. Il est un écrivain qui sait parler de la solitude humaine sur fond de débâcle identitaire, et il est un penseur français qui relance la réfléxion sur l’état présent de l’Etat en France…

 

Ce DVD est d’abord l’occasion de se familiariser avec la mosaïque conceptuelle de Legendre. Le documentaire est d’ailleurs concu comme une expérience de pensée et réalisée « par une équipe de pensée ». Ce mot ici redoublé n’entache en rien la poésie de l’ensemble. Quand on sait la difficulté qu’ont les réalisateurs à faire exister des DVD documentaires, noyés qu’ils sont dans des présentoirs où se côtoient des leçons de karaté ou la cueillette des champignons, il convient de saluer les images de Gérald Caillat, le texte de Pierre Legendre et la production de Pierre-Olivier Bardet comme un essai cinématographique courageux. Lorsqu’il sagit de sortir de l’histoire linéaire et de travailler à une histoire sédimentaire, il est préférable de s’en donner les moyens. « La seule façon de saisir ce qui se passe avec l’invasion du thème de la gouvernance et d’en orienter éventuellement le cours, c’est d’historiser le management », souligne Legendre. Tel est l’objectif de ce « film réflexion sur l’Occident mondialisateur« . Il ne verse pas dans la maladie explicative, entretenue « par la fragmentation des savoirs« ; il ne relève pas, insiste Legendre, « de la démonstration qui enseigne, mais du lever de rideau« .

Le titre évoque à la fois l’histoire juridique de l’appropriation du capital juridique des Romains par la chrétienté médiévale et les prolongements de cette modernisation avant l’heure dans le fonctionnement du management mondialisé. Le sous-titre fait miroiter tous les sens de ce vieux mot français et anglais dont la définition renvoie à un enchevêtrement d’allusions à la famille, à la maison, à l’administration des biens, au gouvernement des entreprises. Le film, quant à lui, traite du destin de notre société. Les scènes se succèdent sans lien apparent non pour simplement illustrer un propos, mais pour faire sentir au spectateur la démesure sociale qui est à l’oeuvre partout où passe le progrès. C’est ainsi que l’on assiste à l’épiphanie d’une voiture sur fond de laser et de discours guerriers; que l’on suit des cours de marketing frisant le ridicule. Et que l’on écoute une conférence sur la Sillicon Valley suivie d’une apologie de la cryoconservation par un manager de la vie ne doutant pas de vaincre la mort. On peut voir aussi des entraînements militaires mimant une victoire programmée, Bill Gates esquissant un rock, un rituel de toilette dans une entreprise de cosmétique japonaise, des scènes de transactions boursières; le transport de la Sainte Lumière par avion de Jérusalem à Athènes lors de la pâque orthodoxe. Toutes ces séquences se rapportent à l’effort des auteurs de ne pas disjoindre la question de la construction subjective et celle de la construction des cultures. Leur fil commun est d’articuler les problèmes dits de terrain, « englués dans une scientificité apparente », avec ceux de l’Etat et du management. Doù l’importance de la scène consacrée à l’OMC où Pascal Lamy fait office de justicier, et cette grande organisation, de tribunal mondial, en prévision d’un improbable empire universel.

Le lever de rideau n’est autre que la ligne d’ombre qui parcourt le film, il dévoile la part maudite du crédo commercial, la dimension cachée de l’efficacité et du management. Face à la transparence revendiquée, un coach, par exemple, qui se place « en ressources« , parlant de « plan de progrès« , et de « montée en compétence » (sic), il s’agit de signifier au spectateur l’opacité des questions en jeu. Car la caractéristique de la démence sociale, selon Legendre, est de nier la dimension du temps, la succesion des générations, le principe généalogique, elle consiste à faire « croire » que l’évangile de l’efficacité est une entière nouveauté et n’obéit à aucun sédiment « religieux ». Or cette négation est justement ce qui est contesté au plan subjetif. La démesure à l’oeuvre dans le bric-à-brac de la modernité bouleverse l’autorité du temps. Elle abolit la mort en croyant la conjurer et bouleverse l’ordre des générations. « Le management globalisé bute sur cette question inavouable, massive, ingérable : peut-on acheter les traditions, les religions, l’esprit des peuples, et les convertir en objets de marché« , résume Legendre.

C’est parce que le management est le nouveau sédiment qui cherche à s’implanter sans tous les terrains individuels autant que sociaux, « à s’inflitrer dans les fissures de l’institutionnalité ancienne« , insiste Legendre, qu’il importe d’en connaître les ressorts et les métamorphoses au travers de ses contenus laïcisés. La formule « maître du monde » remonte au Moyen Age classique. A l’époque, nombreux étaient les prétendants au titre : un monarque féodal, l’empereur germanique, le pape…

Aujourd’hui, « que peut signifier l’idée d’une propriété du monde, cette arme héritée par l’Occident ? » se demande Legendre…

La réponse se trouve dans Dominium Mundi.

 

Article paru dans Télérama, daté du 17 octobre 2007

 

« Voici le Salut et la Puissance.« Lancez ce verset de l’ Apocalypse de saint Jean, enchaînez sur un choeur triomphal de la Messe en si de Bach, et mixez avec le discours du patron de Citroën annonçant façon meeting avec force pyrotechnie, les résultats du groupe (« ayez confiance« , dit-il comme un pape), et vous aurez un condensé de la méthode Legendre. Quand ce philosophe et psychanalyste met ses analyses en images (avec la complicité du réalisateur Gérald Caillat), ça frappe. Très fort. Dans ce film surprenant, il montre comment la pensée managériale, issue de l’Occident chrétien, s’est répendue dans le monde comme un nouveau rêve religieux, plus efficacement que toutes les croisades et révolutions avant lui. Cet »empire du management », dictature dans dictateur, a crée ses cultes (la technique, la science et l’économie) et ses liturgies.

A l’appui de sa thèse, Pierre Legendre met en relation des faits hétérogènes (une réunion de l’Organisation mondiale du commerce, une messe de Pâques chez les chrétiens d’Orient, un tableau de Bosch…). Le sens naït du collage incongru entre les séquences, chacune s’attardant sur l’épaisseur du concret, des corps, des lieux, des discours. Ne pas se laisser rebuter par le commentaire, elliptique et solennel. Ce film est à accueillir simplement, comme un regard dérangeant posé sur une civilisation qui « veut en finir avec l’humanité« .

Catherine Portevin

 

Article paru dans Le Monde (supplément télé)

 

L’objet de ce film est ambitieux. Putôt que d’analyser une nouvelle fois les ressorts pratiques du management au sein des entreprises, le réalisateur Gérald Caillat et Pierre Legendre, professeur de droit à l’université Paris I, spécialiste des fondements du droit, du phénomène religieux et de ce qu’il appelle l’anthropologie dogmatique, analysent le management comme une entité philosophique, une doctrine en forme de « boîte à idées » pour la mondialisation actuelle. En tissant dès le début un lien étroit entre le management et la religion, Pierre Legendre, qui signe le commentaire de ce documentaire, place la réflexion sur la gestion de l’entreprise dans un continuum historique et en fait l’arme ultime de « l’Occident mondialisateur » pour imposer sa propre culture, ses méthodes et sa vision des affaires. « Le management recherche l’évangile de l’efficacité« , nous explique ainsi ce film érudit et fascinant. Au service « d’un pouvoir scientifiquement efficace« , les managers prennent alors le visage de nouveaux croisés, formés – formatés, pourrait on dire – pour imposer une même conception « techno-scientifique » du monde, un même souçi de perfection, parfois, au détriment de l’individu.

Pour illustrer son propos parfois métaphysqiue, Dominium Mundi, l’empire du management s’appuie sur des exemples très concrets. Comme ces extraits de séminaires de motivation de grandes entreprises (Citroën, Microsoft, Shisheido), aux allures de messes, où les produit est un dieu et les vendeurs ses apôtres. Ou cette séquence de formation de futures managers… sur les terrains de l’équipe de France de football.

Guillaume Fraissard

 

Article paru dans Les Inrockuptibles

 

Stimulante réflexion sur la nouvelle liturgie du management dans l’économie mondialisée.

Philosophe qui compte quelques fervents admirateurs, auteur de nombreux essais sur le droit, le pouvoir, la religion, inventeur d’un champ de recherches spécifiques – l’anthropologie dogmatique – , Pierre Legendre a aussi la particularité d’élargir l’espace de sa réfléxion au registre de la télévision. Associé depuis une dizaine d’année au documentaliste Gérald Caillat, avec lequel il a signé déja plusieurs films , il propose ici un nouvel essai autour de la question du management qu’il définit comme la matrice de la mondialisation acteulle. Le management incarne selon lui le règne triomphant du business et de la technoscience, horizons indépassables de la modernité occidentale. Comme dans ses précédents documentaires, Gérald Caillat mobilise, en les mixant subtilement, deux niveaux de récit : le texte théorique, complexe de Legendre, et ses propres images, qui plutôt que d’illustrer mécaniquement le propos, offrent une respiration salvatrice. La densité de la démonstration, très bavarde, perd ainsi en pesanteur, et le film au-delà même de ce qu’il avance, gagne en élégance ce qu’il perd parfois en clarté. Pour Legendre, le système industriel, qui rivalise avec le rêve religieux, a inventé des armes de guerre pour vaincre ses concurrents sur le marché : le marketing, le droit des affaires, la gestion… Gouvernée non plus par des hommes mais par des principes la société se déshumanise, comme en témoignent les images fragmentées et souvent sidérantes de Caillat qui filme des conventions d’entreprises, des séances de brainstorming dans des entreprises de cosmétiques, des réunions de l’OMC, des laboratoires scientifiques qu’on dirait sortis d’un film de science-fiction…

Si, comme Legendre l’avance « Le marketing prêche l’évangile de l’efficacité, exalte la beauté des images à consommer« , la technoscience prétend aujourd’hui abolir la mort, au point de faire de l’immortalité un objet de marché, le film travaille sur la persistance des rituels, des passions cérémonielles, qui « témoignent que les humains ne peuvent pas vivre selon les critères de la plate utilité ». Ficelé par la propagande, comptabilisé par l’économie, coupé en morceaux par la science« , l’humain demeure insondable, « un horizon qui toujours se dérobe« . C’est au coeur de ce questionnement que se positionne le film, étrange mais stimulant, plus ouvert dans sa forme que ne peut le laisser croire son discours imposant sur la folie managériale d’une époque soumise aux préceptes de l’économie mondialisée.

Jean-Marie Durand

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