sociologie, anthropologie, PIERRE LEGENDRE


…..une secte? NON Une vidéo d’entreprise …. en hommage à Pierre Legendre: la culture populaire avec la misère comme seul héritage…. Pierre Legendre


Pour les Occidentaux, le management est une mission civilisatrice au service du bien

Historien du droit, philosophe et psychanalyste, Pierre Legendre donne à voir dans son film Dominium Mundi, un aspect ignoré de la globalisation, le management en tant que croyance. Entretien avec l’auteur sur quatre jours. A méditer.



Pour les Occidentaux, le management est une mission civilisatrice au service du bien

Suite de la première partie : Sur la Globalisation, s’indigner n’est pas comprendre (1)

Alain Rubens: La « verve industrielle » de l’Occident et de sa civilisation, c’est la guerre féroce du Marché, des multinationales et de leurs armées de lawyers. C’est le triomphe sans partage du Management. Vous donnez à ce mot, tiré du jargon opérationnel de l’entreprise, une extension considérable. Comment définir, aujourd’hui, les procédés et manœuvres du Management planétaire ?

Pierre Legendre. Le Management n’est pas né de la dernière pluie. Et ce qui se passe au nom de l’institution du Marché à l’échelle mondiale est un événement dans la civilisation.
Cette dimension institutionnelle doit être prise en compte, si l’on prétend juger une évolution qui touche tous les domaines de la vie. Or, qui dit institution dit normativité, montages de discours, pouvoirs, historicité, conflits… l’ensemble de ce qui fait la construction humaine et le lien entre les hommes, sur le mode guerrier ou pacifique.

Y’a-t-il aujourd’hui un questionnement capable d’interroger sérieusement, au-delà du Bien et du Mal, c’est-à-dire froidement, le Marché dans cette perspective ?
Oui certainement, et ça passe par ce que j’ai tenté de démêler en ce film ; ça passe par une réflexion érudite et libre, qui tourne le dos à la scientocratie contemporaine, incapable de supporter le doute.
Les « procédés et manœuvres » du Management planétaire, je peux vous en proposer une définition sommaire. C’est la mobilisation, à travers le système économique et financier transcontinental, des représentations historiques et de l’inventivité scientifique et technique des peuples, de la capacité stratégique des Références dominantes, et par-dessus tout, le maniement des pulsions jusqu’à la lutte à mort, dans le but apparent de réunir l’humanité par le commerce pacifique. Au cœur de ce mouvement, l’idée de l’entreprise rationnelle sous le régime a-politique d’un imperium mondial des affaires. Quand je dis « a-politique », je me réfère à la prophétie de la philosophie positiviste au XIXe siècle : « La société ne sera plus gouvernée par les hommes, mais par des principes. »
Notons un point essentiel. Il y a les idéaux et les analyses échafaudés par l’Occident, c’est-à-dire la cuisine du judéo-romano-christianisme laïcisé, qui a produit la machinerie juridique sans laquelle le Management n’existerait pas. En voulez-vous une preuve plutôt inattendue ?

Derrière l’institution du trust, l’un des ancêtres du droit des sociétés commerciales, il y a le cheminement paradoxal de l’idéal de pauvreté des religieux franciscains : ne pas toucher à l’argent en en déléguant la gestion. Cette question va bien au-delà de ce que disait Max Weber de l’éthique protestante et de la naissance du capitalisme : elle concerne le rapport entre l’économie et ce que les Occidentaux appellent la religion. Les discussions des casuistes sur la gestion de l’argent font comprendre le moralisme de la domination occidentale : l’expansion du Management a conservé, pour les Occidentaux, le caractère d’une conversion, d’une mission civilisatrice au service du Bien.
Le néo-positivisme nous parle de la « gouvernance », un vocabulaire politiquement châtré qui témoigne de ce qui s’accomplit sous nos yeux. L’idéal gestionnaire introduit l’équivalent d’un virus dans cette sorte d’ordinateur qu’on nomme l’État. Mais, qui dit État, dit Nation. Et, comme vous savez, les doctrines au service de l’individualisme triomphant, aussi triomphant que le Management, ont en abomination ces mots et les concepts qu’ils véhiculent.
En France, les hérétiques officiels ont fait fortune dans l’opinion intellectuelle, notamment avec ça. J’ai dans les oreilles une formule claironnée par Foucault (entendue en 2002 lors d’une rétrospective de France Culture), appelant de ses vœux (je cite) « le sabotage de l’État ». Cette prédication démagogique rejoint en fait les intérêts de l’ultra-libéralisme, qui fonctionne sur fond de casse subjective et sociale. Et le sabotage de l’État signifie dans la réalité relancer les poussées féodales à l’intérieur des vieilles Nations.

Le révolutionarisme à la mode dans les salles de cours des années 1970 a préparé l’aveuglement de la génération suivante, incapable d’apercevoir la reféodalisation planétaire à l’œuvre dans le jeu institutionnel des entreprises géantes transcontinentales, ces empires transversaux, nouveaux concurrents des États. Alors on peut s’interroger sur l’avenir de tout ce barda philosophico-scientifique à la française, de ces « French Studies » qui, à la longue, font penser aux raisonnements de la scolastique médiévale finissante.

Des citoyens privatisés et infantilisés ? De la schizophrénie consommatrice.

Dans un article d’une grande qualité, mais malheureusement trop peu visité, Niko74 nous faisait découvrir, la semaine dernière, la figure d’un homme qui a marqué la première moitié du siècle dernier, en matière d’innovation dans le domaine du marketing, de l’utilisation habile des motivations humaines inconscientes au service des intérêts puissants des grands groupes industriels, soucieux de trouver tous les moyens d’écouler leurs produits, en les faisant apparaître comme désirables et nécessaires.

Edward Bernays, très peu connu en France, fut aux USA un pionnier ambigu dans l’art d’utiliser les données des sciences humaines récentes en vue de conditionner l’acte d’achat, de créer des envies, de susciter la polarisation psychique des consommateurs sur de nouveaux biens susceptibles de créer les conditions du bonheur. Propaganda est son oeuvre majeure, où il théorise ce qui va révolutionner les méthodes publicitaires et aussi les techniques de gestion politique des masses, d’abord spectaculairement aux USA, puis, surtout après la dernière guerre, en Europe, où l’on suit les mêmes voies. Indirectement, Bernays a montré, avant beaucoup d’autres, que la puissance de séduction publicitaire ne pouvait jouer efficacement qu’à condition que s’effacent les modes de pensée rationnelle, l’esprit critique en général et surtout l’esprit civique, soucieux avant tout de l’intérêt collectif bien compris et à long terme.

Un anti-Bernays vient de se manifester : Benjamin BARBER, américain lui aussi, professeur de sciences politiques à l’université du Maryland, qui vient de faire une nouvelle analyse générale et originale du système imaginé par Bernays, dans lequel nous évoluons pleinement aujourd’hui, dans un livre récemment sorti : Comment le capitalisme nous infantilise (ed. Fayard). Livre difficile à résumer, foisonnant d’idées et d’exemples. Son diagnostic sans concession, qui débouche sur des esquisses de solution, vise à nous faire prendre conscience de la servitude dans laquelle nous a installés ce qu’il est commode d’appeler la société de consommation, une logique du profit à court terme, que nous contribuons à entretenir, liés que nous sommes par des liens affectifs puissants, dont nous avons rarement conscience, et qui entraînent les conséquences suivantes : l’effacement des exigences de citoyenneté et de démocratie, sans lesquelles une société court à sa perte, en même temps que le recul de l’esprit critique et de certaines valeurs culturelles, enfin une forme de schizophrénie nous divisant en permanence entre des exigences contradictoires et compromettant un quelconque bonheur pourtant frénétiquement recherché.

Barber se garde bien de faire de la morale, qui serait d’ailleurs sans portée. Son point de vue est sociologique et politique. Il s’exprime comme citoyen éclairé, inquiet du degré d’inculture et d’infantilisme qui caractérise nombre de ses concitoyens, obnubilés par le seul souci de consommer, qui finit par miner leur vie et compromettre leur avenir. Le capitalisme a changé. Il n’est plus, comme pouvait encore le décrire Max Weber, marqué par l’éthique protestante et sa rigueur : travail, épargne, jouissance restreinte… Le nouvel esprit du capitalisme est caractérisé par un « ethos » nouveau ,un « ethos infantiliste, qui produit un ensemble d’habitudes, de préférences et d’attitudes qui encouragent et légitiment la puérilité », c’est-à-dire des attitudes non réfléchies d’envies de consommation illimitée et immédiate. Cela correspond tout à fait aux exigences du marché, qui cherche à écouler ses produits en surnombre, en valorisant les objets plus par leur contenu symbolique que par ce qu’ils représentent en eux-mêmes, en présentant le superflu comme le nécessaire et en poussant à renouveler sans fin les biens de consommation, en décrétant à son gré leur obsolescence.

Non qu’il y ait une quelconque conspiration ou complot pour capter les consommateurs et les manipuler dans un sens choisi, mais ce phénomène représente l’effet global d’un système productif et marchand concurrentiel et d’un consensus de ceux qui, dans le système, en tirent profit. L’infantilisation n’est pas créée, elle est suscitée, encouragée, entretenue, exacerbée. Ce qu’il y a en nous de plus archaïque, on le sait, n’a pas disparu, il en reste des traces, Bernays lui-même le tenait de son oncle Freud. L’infantile en nous, c’est essentiellement le sentiment du manque, de l’incomplétude, le besoin de sécurité, celui d’être comblé, un narcissisme résiduel si puissant qu’il tend à exclure l’autre et la vision à long terme. « Ce que l’on entend par ’puéril’ se mesure à des critères liés à la notion d’enfance elle-même, qui est moins un fait biologique qu’un produit de l’imaginaire humain ’inventé’ à des fins sociales, économiques et politiques. » (p. 114). On sait que tout pouvoir qui veut s’exercer arbitrairement et efficacement tend à infantiliser les « sujets ».

Le facile : premier critère de l’ethos infantiliste. Il n’est point besoin de démontrer que l’enfant préfère naturellement le facile au difficile. Tout le problème de l’éducation va être d’assurer le passage vers des activités et des comportements de plus en plus difficiles, en vue de son intérêt futur. C’est le dur « principe de réalité », qui vient contrecarrer peu à peu le « principe de plaisir », sans le réduire totalement. L’hédonisme sans boussole qui commande en général nos « choix » de consommateurs, choix truqués s’il en est, nous pousse vers la facilité et pénalise la difficulté. « Par exemple, perte de poids sans exercice, mariage sans engagement, peinture ou piano par les chiffres sans pratique ni discipline, diplômes d’université par Internet sans suivre de cours, succès sportifs avec anabolisants, etc. » (p.121). Une vision du monde issue de rêves d’enfant. Le marché consumériste propose des produits qui sont censés faciliter l’existence, alors qu’ils la compliquent, la frustrent et l’obsèdent le plus souvent.

Tout vous est offert, au-delà même de ce que vous pourriez souhaiter ou même imaginer : il suffit de jeter un coup d’oeil sur les linéaires de yahourts en supermarché pour en avoir une idée (il en existe presque pour chaque tranche d’âge). Tout semble possible et donne lieu à des fantasmes de toute-puissance, surtout en matière de produits automobiles, hautement symboliques. Le consommateur insatisfait est préparé à être exigeant en tous domaines, impérieux envers l’administration qui ne répond pas rapidement à sa demande, impatient envers les services de santé qui ne sont pas disponibles dans l’instant, peu regardant envers les conséquences à long terme de ses actes, comme un enfant gâté qui veut tout, tout de suite ou rien du tout. Une culture de la facilité, de l’intolérance aux frustrations, qui nous prépare mal aux futures restrictions qui ne manqueront pas de nous affecter lorsque, par exemple le pétrole, à l’origine de 80% de nos produits, nous fera défaut.

Le simple : deuxième critère. Rebecca Mead, journaliste américaine, souligne combien « la culture américaine s’oriente de plus en plus vers les goûts d’adolescents ».Culture et obsession du jeunisme, liées à la peur de vieillir. On conjure l’idée de la mort par la chirurgie esthétique représentant des sommes astronomiques aux USA. On pousse les enfants à grandir aussi vite que possible en sportifs adultes « rentables » sans souci des conséquences futures.

Le divertissement en général est le domaine où domine l’obsession du simple : « La transformation des actualités en soft news et des soft news en info-spectacle… » On se demande parfois où est passé le long et dur travail d’investigation et d’élaboration des faits, quand beaucoup de journaux reprennent paresseusement les communiqués d’agences de presse paresseusement commentés. Les cyberbambins sont des proies faciles pour les marchands de jeux vidéo. Le difficile effort d’apprentissage scolaire ne fait pas le poids, face à l’abandon aisé aux flux d’images et au plaisir ludique du copier-coller.

Le rapide : troisième critère. « Le plaisir de la lenteur » a disparu, constatait Milan Kundera. La vitesse est devenue norme : « restauration rapide, musique rapide, montage rapide des films, ordinateurs rapides, athlétisme où seule compte la rapidité… » Culture de « Zippies » (jeunes et énergiques), comme se disent les jeunes de la nouvelle génération en Inde. « La vitesse est comme toutes les drogues : pour maintenir au même niveau son emprise sur le psychisme, il faut sans cesse augmenter la dose. » (p.136). Les cycles de l’information se raccourcissent de plus en plus, compromettant l’information elle-même par effet de saturation et de lassitude, contribuant à créer « une sorte d’immense trouble déficitaire de l’attention où le neuf est toujours dépassé par du plus neuf ». Cette vitesse devient pathologique parfois, mais nous finissons par la faire entrer dans nos normes sans nous en rendre compte.

Tous ces aspects associés forment une cohérence où prime l’individualisme, plus visible sans doute dans l’exemple américain, le narcissisme qui nous pousse à préférer le présent au futur, « le proche au lointain, l’instantané au durable, le droit de jouir aux devoirs et aux responsabilités… L’ethos du capitalisme consumériste nous a rendus vulnérables, manipulables, impulsifs et irrationnels ». De plus, il n’accomplit pas ce qu’il promet, car il engendre insatisfaction permanente, boulimie d’objets, addictions diverses, un « esclavage mental et émotionnel », comme disait naguère B. Dugué. La phrase de Rousseau garde sa vérité : « L’esclave perd tout dans ses fers, jusqu’au désir d’en sortir. » Le pire est de perdre l’idée que l’on puisse être dépendant à ce point des produits que nous impose la société consumériste, même si c’est à des degrés divers. Produits dévoreurs de temps, d’énergie, qui nous possèdent plus que nous ne les possédons.

Schizophénie… Nous vivons dans des sociétés où la privatisation généralisée est devenue une sorte de doctrine officielle. Depuis les années 80, le néolibéralisme a imposé ses règles au niveau du marché mondial. Les notions de « société », de solidarité tendent à s’effacer. Friedman est devenu la bible que suivent Reagan, Thatcher, dans le sillage des millieux d’affaires qui donnent le ton. L’Etat tend à abandonner ou à « déléguer » certaines de ses fonctions traditionnelles, à se désintéresser de plus en plus des intérêts collectifs et des projets et investissements à long terme.

La « tyrannie des marchés » (H. Bourguinat) impose une logique qui tend à dissoudre les liens sociaux, à exacerber les individualismes. La sanctification des marchés, qui viennent s’imposer dans des secteurs de plus en plus importants de nos vies, induit chez chacun des attitudes qui ne prennent plus guère en compte les intérêts collectifs. La liberté tend à perdre ses aspects restrictifs liés aux exigences de la vie en commun. « On ne peut comprendre les citoyens comme de simples consommateurs : le désir individuel n’est pas la même chose que l’intérêt commun, et les biens publics sont toujours quelque chose de plus qu’un agrégat de souhaits privés… la liberté publique exige des institutions publiques qui permettent aux citoyens de faire face aux conséquences publiques des choix privés effectués sur le marché. » (p.173) Les choix privés ont toujours des conséquences sociales, économiques et politiques (publiques).

Il existe donc une scission entre notre moi privé, qui tend à satisfaire ses envies, commme on lui en fait un devoir, et notre moi public, rationnel, qui voit (parfois) les conséquences possibles de ses actes. « Nous perdons la capacité de façonner nos vies ensemble parce que l’ethos dominant nous persuade que la liberté consiste à exprimer nos souhaits isolément. » (p. 180) Par exemple, les consommateurs américains cherchent chez Wall-Mart les prix les plus avantageux, sans réaliser la dégradation des conditions de l’emploi et des salaires dont se satisfait ce réseau de distribution, qui, achetant 80% de ses produits en Chine, contribue à générer un chômage dont pâtira le consommateur ou ses proches. Wall-Mart « dresse le consommateur en nous contre le citoyen en nous », crée un conflit entre notre intérêt privé et notre intérêt public.

Nous sommes souvent en situation de ne pas vouloir ce que nous désirons pourtant en tant que consommateurs pulsionnels. Par exemple, je veux un 4×4 plus grand pour imposer une image plus flatteuse de moi-même, conformément à ce que la publicité me suggère insidieusement, mais je sais (ou ne veux pas savoir) que cela est irrationnel, pour les raisons qui apparaissent maintenant avec évidence (ce que nombre d’Américains commencent à réaliser). En tant qu’individus, les Américains aiment dépenser, et ils y sont poussés de plus en plus, mais le résultat de ces dépenses et de ces endettements permanents et sans fin met à mal l’économie US à terme, devenue tributaire des investisseurs étrangers, donc le bien-être de chacun à terme, car la crise du dollar sera désastreuse pour tous. Quand la privatisation touche une partie de la police, la défense nationale, la sécurité (plus d’un prisonnier sur six est incarcéré aux USA dans un établissement à but lucratif), quand on réduit toujours plus les impôts des plus favorisés, cela peut flatter l’ego obnubilé par l’intérêt immédiat du consommateur moyen, quand les intérêts privés s’introduisent au coeur même du fonctionnement de la vie politique (p. 214), c’est la notion de démocratie qui est en péril, donc l’intérêt bien compris de tous.

L’auteur, dans les derniers chapitre de son ouvrage propose quelques solutions pour « résister au consumérisme » et pour ’ »surmonter la schizophrénie civique ». Sur ces points, j’ai trouvé l’auteur moins convaincant. Il fait appel à un réveil citoyen pour repenser un capitalisme raisonnable au niveau mondial, pour réparer l’anarchie des marchés. Un sursaut essentiellement moral, dont on voit mal comment il pourra suffire à nous faire sortir du piège consumériste, qui n’a pas encore montré toute sa capacité de nuisance, de sa puissance de séduction addictive, des dégâts psychologiques et culturels qu’il produit. Restaurer une consommation raisonnable et responsable demande une démarche plus radicale, à l’évidence. Si l’injonction de Kant (« Ose penser par toi-même »), appelant au devoir de dépassement de l’infantile qui nous caractérise toujours, reste d’actualité, il n’est pas sûr qu’elle suffise à changer la situation décrite par Barber, car les racines du problème ne sont pas seulement psychologiques et morales.

Si on fait abstraction de ces derniers passages, dépourvus de perpectives politiques et économiques, on a intérêt à lire B. Barber, dont les longues et fines analyses n’ont pu être que très imparfaitement rendues dans cette courte analyse.

A lire avec profit :

http://www.psychasoc.com/article.ph…
http://www.agoravox.fr/article.php3…
Christopher Lash : La culture du narcissisme (Climats)
Jean-Claude Michéa : L’empire du moindre mal (Climats)
Pierre Legendre : Dominium Mundi (Mille et une nuits)
Luc Boltanski et Eve Chiapello : Le nouvel esprit du capitalisme (Gallimard)

http://www.agoravox.fr/article.php3…

 

any-Robert Dufour s’entretient avec Joseph Rouzel

de son dernier ouvrage, Le Divin marché

Joseph Rouzel : Cher Dany-Robert ton denier ouvrage qui vient de sortir, Le Divin Marché me semble faire l’ouverture vers un public plus large. Disons un public de citoyens qui essaient de comprendre le monde dans lequel nous sommes tous plongés. Comme si après des années passées à peaufiner, tel un bon artisan philosophe, tes concepts, tu ouvrais aujourd’hui une voie plus large : proposer à tes contemporains des outils pour penser le monde. Est-ce ainsi que tu vois les choses ? Comment considères-tu cette progression dans ta pensée ?

Dany-Robert Dufour : Ce dernier livre est en effet ouvert à un public plus large que certains de mes livres précédents. À vrai dire, je m’y étais déjà essayé avec un livre précédent intitulé L’Art de réduire les têtes. Et, comme cela avait plutôt bien marché, disons que j’y ai pris goût… je crois qu’il faut aujourd’hui sortir de l’ésotérisme. Tout simplement parce que la pensée en général et la psychanalyse en particulier, en cette période de reflux, y risquent leurs peaux. Je sais bien que Lacan a merveilleusement réussi dans son grand style mallarméen, mais force est de constater que n’est pas Lacan qui veut… Tout cela pour te dire que mon petit dernier, Le Divin Marché, je l’ai écrit pour le mettre à portée de tous ceux, de moins en moins nombreux je le crains, qui restent à peu près disposés à penser. De là m’est venue l’idée de faire, comment dire…, une sorte de supplément à L’Art de réduire les têtes. Je n’ai cependant pas l’impression qu’en l’écrivant, j’ai cédé à quelque forme de facilité que ce soit. Au contraire, j’ai tenté d’aller le plus loin possible dans mes analyses, peut-être même n’avais-je jamais été si loin, et peut-être même est-ce là mon livre le plus exigeant… Mais je l’ai fait avec le souci constant de toujours emmener le lecteur avec moi dans les approches que je mets en jeu, qu’elles soient philosophique, sémiologique, juridique, politique, esthétique ou psychanalytique. Jamais, en écrivant ce livre, je n’ai renoncé à aller plus loin en me disant, là, faut que je m’arrête, sinon le lecteur ne comprendra pas. Chaque fois que cela aurait pu m’effleurer, je me suis efforcé de trouver la forme, la construction, l’image, le trait, parfois humoristique, qui convenaient pour être suivi. En plus, comme tu as pu le remarquer, je ne cache aucune source, je donne toujours toutes les références pour que le lecteur désireux de vérifier pour reprendre à sa façon la question puisse lui aussi y accéder – ça étonne d’ailleurs beaucoup de collègues qui me trouvent idiot de dévoiler ainsi mes sources… On vit une période difficile où beaucoup cherchent à comprendre ce qui nous arrive. J’ai donc essayé de toujours mettre le lecteur en position de critique pour qu’il puisse éventuellement m’objecter là où il pense qu’il y a lieu de le faire. Je dirai pour finir qu’écrire simplement des choses complexes, c’est peut-être quelque chose que, après une dizaine de livres, je commence enfin par savoir un peu faire…

J.R.Peux-tu en quelques mots rappeler les thèses essentielles de ton ouvrage ?

D-R.D.La thèse principale est que nous sommes tombés sous l’emprise d’un nouveau dieu, le Marché. Un nouveau dieu qui, comme tel, se présente comme un remède à tous les maux en nous promettant le bonheur et le rachat. Cette nouvelle religion n’est pas apparue d’hier. Elle est en gestation depuis exactement 3 siècles et elle triomphe aujourd’hui. Je tente donc d’en faire la généalogie en montrant comment elle s’est imposée et comment elle fonctionne aujourd’hui. À la base, elle procède d’un axiome simple, mais très puissant: « les vices privés font la vertu publique » ‑c’est-à-dire la fortune publique. Le grave problème est que cet axiome est probablement vrai. Je veux dire qu’il se vérifie au plan de l’économie marchande. Mais – là est toute la question – plus il se vérifie à ce niveau, plus il ne peut que déstructurer les autres grandes économies humaines. Je veux dire par là l’économie politique, l’économie symbolique, l’économie sémiotique et, bien entendu, l’économie psychique. J’examine donc dans ce livre comment cette nouvelle religion se diffuse à travers une série de commandements, très puissants bien qu’implicites. J’ai donc cherché à les rendre explicites. Et je suis tombé sur les dix commandements du libéralisme – soit un nouveau décalogue ‑, que j’ai fini par formuler ainsi :

Le premier commandement s’applique au rapport à soi et se formule ainsi : Tu te laisseras conduire par l’égoïsme… et tu entreras gentiment dans le troupeau des consommateurs ! (Ce qui aboutit à la destruction de l’individu). Le second commandement vient au niveau du rapport à l’autre : Tu utiliseras l’autre comme un moyen pour parvenir à tes fins ! (soit une parfaite inversion de la seconde maxime kantienne qui aboutit à la destruction de toute common decency). Le troisième commandement correspond au rapport à l’Autre : Tu pourras vénérer toutes les idoles de ton choix pourvu que tu adores le dieu suprême, le marché ! (Ce qui aboutit au retour du religieux et à l’invention de la figure du pervers puritain). Le quatrième commandement a rapport au transcendantal : Tu ne fabriqueras pas de Kant―à―soi visant à te soustraire à la mise en troupeau ! (ce qui aboutit à la déconsidération de l’idéal critique). Le cinquième commandement a rapport au politique : Tu combattras tout gouvernement et tu prôneras la bonne gouvernance ! (ce qui aboutit à la destruction du politique ravalé à la somme des intérêts privés) Le sixième commandement a rapport au savoir : Tu offenseras tout maître en position de t’éduquer ! (ce qui aboutit à la déconsidération de la transmission et au discrédit du pouvoir formateur des œuvres). Le septième commandement a rapport à la langue : Tu ignoreras la grammaire et tu barbariseras le vocabulaire ! (Ce qui aboutit à la création d’une novlangue) Le huitième commandement a rapport à la loi : Tu violeras les lois sans te faire prendre ! (Ce qui aboutit aussi bien à la prolifération du droit et de la procédure qu’à l’invalidation de toute forme possible de Loi). Le neuvième commandement a rapport à l’art : Tu enfonceras indéfiniment la porte déjà ouverte par Duchamp ! (Ce qui aboutit à la transformation de la négativité de l’art en une comédie de la subversion). Le dixième commandement a rapport à l’inconscient : Tu libéreras tes pulsions et tu chercheras une jouissance sans limite ! (Ce qui aboutit à la destruction d’une économie du désir et son remplacement par une économie de la jouissance).

J.R.On te fait trois reproches, de mon point de vue injustifiés, mais il me semble que tu peux lever le doute. Tout d’abord d’aucuns te reprochent une analyse sombre de la modernité qui pousserait à quelque « c’était mieux avant » fond dépressif de la nostalgie. D’autres font la remarque que faire le constat de la situation c’est bien joli, mais que faire, comme disait Lénine ? Ce « que faire ? » il me semble que tu t’en préserves justement pour ne pas tomber dans le rôle de donneur de conseils, ni celui de maître à penser. Enfin une troisième catégorie de critiques considèrent ta construction comme fermée, totale, comme faisant système… Que peux-tu leur répondre à ces détracteurs ?

D.R.D.Prenons ces trois reproches à la suite :

1°Ce n’était pas mieux avant. Nous étions sous l’emprise d’autres dieux et le philosophe que je suis ne peut pas regretter ces vieilles idoles qu’il a fallu détruire à coup de marteau (qu’il s’agisse des dieux de la Phusis grecque, des dieux du monothéisme, du Roi, de l’État-nation ou même du Prolétariat). Je suis donc heureux que les idoles de jadis soient tombées et que disparaissent avec elles ce qu’elles soutenaient, comme le patriarcat par exemple. Mais ce n’est pas une raison pour que je me prosterne devant de cette nouvelle idole, le Marché, qui risque de nous faire payer un tribut aussi lourd, sinon plus, que les précédentes. Ce que je regrette cependant, c’est que nous ayons raté le rare moment où nous aurions pu sortir de l’obscurantisme des transcendances pour accéder aux bien nommées lumières du transcendantal, celles qui interpellaient chacun en lui disant : « ose penser en ton propre nom ! ». C’est essentiellement cela la morale kantienne. Elle se confond avec la nécessité du programme critique ! Le problème, c’est qu’il n’a jamais pu être véritablement mis en œuvre. Je crois cependant qu’il n’est pas désuet. Lorsque, par exemple, j’avais demandé à Serge Leclaire (que j’ai rencontré dans les dernières années de sa vie et auquel j’ai été lié par une grande amitié), quel était au juste le but de l’analyse, il m’avait simplement répondu que c’était… de parler en première personne.

2°Que faire? La réponse est simple : ré-sis-ter ! Comme on peut ! Je veux dire que j’englobe dans la nécessité de résister à cette nouvelle idole dévastatrice aussi bien la résistance légendaire du névrosé moyen (qui, globalement, résiste par ses symptômes) que des formes de résistances locales ou collectives, allant, par exemple, de l’écriture du poème à la manifestation.

3°On m’objecte que ma construction est totale. Je réponds à ceci a) qu’elle cherche en effet à l’être, tout simplement parce qu’il faut absolument nommer la nouvelle bête, possiblement immonde, à quoi nous avons aujourd’hui affaire, de façon à ce que chacun prenne ses dispositions. b) que, malheureusement, cette construction n’est pas si totale que ça : il reste du pain sur la planche. Je peux à cet égard indiquer à ceux qui le désireraient quantité de points encore à travailler. c) que, de toute façon, si ma construction était partielle, on me ferait le reproche inverse en me disant que je ne vois qu’une toute petite partie des choses…

J.R.Comment vois-tu la suite de ton travail ?

D.R.D.Je vais travailler sur ce moment catastrophique (au sens du mathématicien René Thom) dans l’histoire de l’Occident qui a vu l’antique nécessité du contrôle des passions s’inverser en un impératif de libération des passions. D’autant que c’est cela qui, à mon sens, a permis le développement du capitalisme. Bref, je voudrais savoir comment nous sommes passés de commandements disant « Tu ne dois pas… » à un commandement intimant « Jouis… ». J’ai mis au programme de l’année 2008 de mon séminaire du Collège International de Philosophie l’idée que Sade pourrait bien exprimer ce moment décisif de libération des passions dont se soutient le capitalisme comme économie de la jouissance. Ceci m’obligera à examiner la question dite de la théodicée (qui doctrinait que l’existence du mal n’empêche pas l’existence de Dieu – au contraire), à considérer le profond remaniement fin XVIIe, début XVIIIe, du champ des passions légitimes au profit de l’amour propre et de l’intérêt, à m’arrêter sur la naissance de la figure du « pervers puritain » si cher aux Américains et à proposer de lire Sade non pas avec Kant mais avec son contemporain Adam Smith (je pense que mes amis lacaniens verront ce que je veux dire). Ce qui m’intéresse aussi, c’est de travailler sur la façon dont le réel objecte en acte au programme sans limite du capitalisme – notre civilisation vit en effet dans une immense contradiction : le capitalisme se présente comme programme de production infinie de la richesse alors que notre terre, étant ronde, est limitée dans ses ressources. Or le réel de la nature est d’ores et déjà en train de se rappeler à notre bon souvenir… Bref, tu vois, j’ai du pain sur la planche… J’ajoute pour finir que ce n’est tant le souci d’érudition qui m’anime (encore que je vais toujours aux textes de référence et que j‘aime la précision), mais la volonté d’aborder des questions très actuelles auxquelles beaucoup (des cliniciens, des artistes, des éducateurs, des travailleurs sociaux et bien d’autres) sont aujourd’hui directement confrontés…

Dany-Robert Dufour, Le Divin Marché, Denoël, 2007.

 

 

Séminaire de Gérard Guest 1_10
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