POLITIQUE INTERNATIONAL, SOCIOLOGIE, GEOPOLITIQUE, 11 SEPTEMBRE

LE TERRORISME N’EST PAS UNE CIVILISATION

 
Entretien avec François LEOTARD
Député du Var.
conduit par
Nadège Ragaru
Chercheur à l’Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS), en charge du programme B

Nadège Ragaru – Après les attentats de New York et Washington, on a beaucoup dit que le monde ne serait jamais plus le même. L’effet de stupeur une fois dissipé, pensez-vous que la date du 11 septembre est appelée à marquer une rupture majeure dans l’histoire contemporaine ?

François Léotard – J’ai, depuis plusieurs années, contesté la thèse — très étrange, à la limite de l’imposture — selon laquelle nous serions confrontés à la « fin de l’histoire » (1). Pourquoi l’histoire des humains s’arrêterait-elle un jour parce que l’économie de marché et le capitalisme triompheraient ? L’histoire continue. Or, malheureusement, l’histoire c’est la tragédie. Ce qui s’est passé le 11 septembre est une tragédie dont les répercussions seront à bien des égards fondamentales. Je pense que nous devrions observer dans les mois à venir des reconfigurations d’alliances sur la scène internationale. L’une des plus importantes sera probablement un rapprochement à moyen et long termes entre la Russie et les États-Unis, notamment en matière de lutte contre le terrorisme. Avec les Républiques d’Asie centrale sur leur flanc sud, les Russes sont particulièrement sensibles à une menace terroriste ou islamiste. On pourrait également observer un rapprochement avec des États considérés, par le passé, comme des adversaires. Le processus a d’ailleurs déjà été engagé. Je pense par exemple à l’Iran, à la Chine aussi. Le premier mouvement géopolitique majeur, c’est donc une sorte de dérive des continents. Mais celle-ci porte en elle le risque d’une aggravation de la confrontation Nord-Sud. Vous avez peut-être observé que les réactions en Amérique latine, en Afrique et au Proche-Orient n’ont pas été de la même nature émotionnelle que celles observées en Europe…

N. R. – Nombreux sont les analystes qui, s’interrogeant sur les clivages de demain, ont plutôt évoqué un nouvel affrontement entre civilisations musulmanes et occidentales, un « choc des civilisations » pour reprendre le terme du politologue américain Samuel Huntington. Que pensez-vous de cette grille de lecture ?

F. L. – Le « choc des civilisations » n’est pas une expression adaptée. Car on ne saurait assimiler une action terroriste à une civilisation. C’est même le contraire. Pour moi, il y a une différence très nette entre ceux qui utilisent la violence — et qui sont tout sauf « civilisés » — et le monde musulman qui, lui, est une civilisation. Avec l’attentat du 11 septembre, nous sommes en fait confrontés à un phénomène nouveau : le recours à la terreur pour atteindre un objectif qui demeure très flou. Quelle était la finalité des terroristes du World Trade Center, si ce n’est d’affirmer une haine qui n’a d’autre aboutissement qu’elle-même ? Nos sociétés vivaient depuis la chute du communisme dans l’illusion qu’elles en avaient fini avec le temps de la peur, que l’univers était entré dans une ère rationnelle. Or ce à quoi nous assistons aujourd’hui, c’est tout simplement à un retour de la peur et de l’irrationnel. Dorénavant, il faudra apprendre à vivre avec cette peur. Et probablement avec une haine d’un nouveau type. Surtout, il va falloir s’interroger sur les racines profondes des attentats récents. Et, à ce titre, je crois qu’il conviendrait d’ajouter au « pacte anti-terroriste », parfaitement nécessaire, une sorte de « pacte anti-pauvreté ». S’il y a, en effet, une origine — qui n’est en aucune façon une justification — aux actions terroristes, c’est souvent l’humiliation liée à la pauvreté, cette pauvreté étant elle-même devenue insupportable dans un monde extrêmement médiatisé. Jadis, la misère était relativement acceptée par les uns et par les autres. Aujourd’hui, elle nourrit d’énormes frustrations auxquelles il va falloir trouver une réponse. Ces questions sont à l’œuvre dans de nombreuses sociétés, y compris à l’intérieur même des nôtres.

N. R. – L’identification des causes — ou, plus précisément, du « nouvel ennemi » — était, en effet, au cœur des préoccupations des dirigeants américains au lendemain des attentats. Comme toujours on a cherché un coupable, qu’il s’agisse d’un individu ou d’un État — en l’occurrence Ben Laden et l’Afghanistan. Que vous inspire cette tentative visant à faire entrer dans les cadres d’analyse traditionnels — une guerre, un ennemi — une action terroriste qui relève pour partie d’une logique différente, celle des réseaux, de la déterritorialisation et du transnational ?

F. L. – Tempérons l’analyse. On pouvait difficilement au lendemain de la nuit de Cristal dire que les Allemands n’étaient pour rien dans la montée du nazisme ! Pardonnez le rapprochement… Sans parler de Ben Laden, la situation sociale, économique, humaine des hommes et, particulièrement, des femmes d’Afghanistan est en elle-même tout à fait intolérable. Que les Occidentaux l’acceptent sans mot dire est incompréhensible. C’est plus que de l’humiliation, c’est de l’esclavage. Ce seul motif aurait dû inciter les dirigeants occidentaux à adopter une attitude radicalement différente envers les Talibans, bien avant les attentats. Pour ce qui concerne, maintenant, la question des responsabilités dans les événements du 11 septembre, il me semble que là aussi les preuves s’accumulent petit à petit. Que l’on cherche dans un système de forte médiatisation populaire un visage, une identité, est inévitable. Le procédé relève tout autant des médias que des gouvernements. J’ai été très frappé de voir et revoir sans cesse sur CNN les mêmes images de Ben Laden s’entraînant avec son fusil mitrailleur. Cela étant, un faisceau assez troublant si ce n’est de preuves, du moins de présomptions, est en train d’apparaître. Le premier attentat contre le World Trade Center remonte à 1993. Il était déjà très probablement imputable au même personnage. L’argent qu’a nécessité l’opération du 11 septembre était difficile à rassembler en dehors d’un État ou d’une organisation du type de celle de Ben Laden. Qui plus est, les suspects arrêtés et interrogés jusqu’à présent paraissent appartenir à cette nébuleuse. Ne soyons pas non plus trop lents dans l’attribution des responsabilités. L’homme qui a commandité ces attentats les avait annoncés ! Et il ne s’agit pas d’une force anonyme. L’idée d’anonymat dans les conditions présentes est d’ailleurs un peu malfaisante, car elle peut limiter les chances de riposte précise. Personnellement, je suis convaincu qu’il y a des hommes derrière ces actions, avec des visages, des noms, des pièces d’identité, et ce sont eux qu’il faut arriver à détruire.

N. R. – Vous évoquez la nécessité d’une riposte. Les dirigeants américains ont annoncé une réponse durable et coûteuse en hommes. Cette déclaration laisse-t-elle anticiper des changements stratégiques d’envergure ?

F. L. – Sans aucun doute. Nous sommes passés de l’ère de la dissuasion — « si vous tirez, je vous vitrifie » — à celle de la riposte — « je réponds à votre menace » — et il s’agit là d’un changement profond de concept stratégique. La décennie passée a été dominée par la « thèse du zéro mort » qui, notons-le au passage, ne tenait pas compte des morts dans le camp adverse. A l’avenir, il faudra accepter une autre façon de faire la guerre. Cette remise en question est rendue d’autant plus nécessaire par le fait que, désormais, un certain déséquilibre dans la terreur subsistera. Car ceux qui sont prêts à recourir à la violence terroriste disposent de l’avantage de l’initiative. On n’est plus dans la logique de la relation du faible au fort, mais dans celle du fou au fort. Ce qui est qualitativement différent. Quel est le niveau de déséquilibre mental, psychologique ou même religieux au-delà duquel on peut décider de porter ainsi atteinte aux intérêts d’un État ? En matière de renseignement également, des réformes s’imposent. La dimension humaine du renseignement — l’infiltration des réseaux qui suppose de longues années de travail — a été trop négligée. Il faudra essayer à l’avenir d’identifier plus tôt les réseaux potentiellement dangereux et d’y placer des hommes.

N. R. – A la veille des attentats du 11 septembre, un lent processus d’autonomisation de l’Europe par rapport aux États-Unis semblait être en cours, favorisé par l’attitude de la nouvelle équipe Bush en matière de politique étrangère. Il semble que le choc du World Trade Center ait mis un coup d’arrêt à ce processus en invitant les États occidentaux à resserrer les rangs. Comment voyez-vous, dans ces conditions, l’évolution des relations transatlantiques ? Peut-on escompter des États-Unis un abandon de la position unilatéraliste des derniers mois et un retour au multilatéralisme ?

F. L. – Avant de répondre à votre question, je crois qu’une remarque importante s’impose. Dans les relations transatlantiques, il faut essayer de distinguer la relation entre les États de la relation entre les peuples. Nous avons le devoir de rappeler en permanence aux peuples européens la dette qui est la leur envers les États-Unis. Il ne s’agit pas simplement d’une question morale ; c’est une question d’histoire, de communauté de civilisation. Nous sommes tous occidentaux ; nous partageons les mêmes valeurs. A cet égard, nous tous sommes également blessés par la tragédie du 11 septembre. Certes, il peut y avoir des divergences d’intérêts entre les États. Mais il ne peut pas y avoir de divergence profonde entre les peuples européens et le peuple américain. J’ai d’ailleurs toujours regretté les manifestations d’anti-américanisme qui surgissent parfois en Europe. Toutefois, ce sentiment de solidarité ne remet nullement en cause le désir de l’Union européenne d’être une puissance politique. Nous n’avons pas à nous en cacher, ni à nous excuser d’exister. Que cette puissance européenne soit alliée des États-Unis, c’est évident. Et personne n’a jamais dit autre chose, mais elle veut s’affirmer, en particulier dans les domaines diplomatique et militaire. Elle le fait actuellement dans les Balkans, avec le consentement de Washington. Elle le fait au Moyen-Orient, également avec l’aval américain. Cet aval, cependant, nous deviendra peu à peu moins nécessaire. Nous avons l’intention de mettre en avant nos propres objectifs — lesquels peuvent, à certains moments, différer de ceux des gouvernants américains. Nous avons assurément des reproches à faire à la politique étrangère américaine. Mais je pense que ce n’est pas le moment de les exprimer publiquement. Comment ne pas ressentir comme très fâcheuse l’attitude qui consiste, en l’espace de quelques mois, à rejeter le protocole de Kyoto (2), à refuser de ratifier la Cour pénale internationale (3) et à remettre en cause le traité ABM de 1972 (4) ? Ces décisions, qui sont le reflet d’une attitude solitaire des États-Unis, ne sont guère de nature à favoriser le dialogue nécessaire entre les nations. Dans les chancelleries, il est tout à fait naturel que de telles questions soient soulevées. Gestes de solidarité envers le peuple américain et interrogations sur la politique étrangère américaine ne sont pas incompatibles. Je suis convaincu que, dans les profondeurs mêmes de l’opinion internationale, l’image des États-Unis a été fortement dégradée par leur position sur le protocole de Kyoto.

N. R. – Vous n’avez pas évoqué la question de la NMD (5)…

F. L. – L’omission était volontaire, car je considère que les États-Unis ont le droit de mettre en place un mécanisme qui pourrait les protéger — notez l’usage du conditionnel. Mon avis est que nous devrions plutôt nous engager dans la voie d’une coopération militaire avec les Américains, notamment en matière de recherche technologique. Je sais que le projet de NMD a ému et la Russie et certains pays européens. Cependant, pour connaître un peu l’histoire militaire du monde, laissez-moi vous dire que vous n’empêcherez jamais la lutte du bouclier et de la lance, ni cette espèce de déplacement constant de la lance et du bouclier. Le phénomène nous échappe. Les États-Unis feront ce qu’ils ont envie de faire sur ce sujet. On peut, bien sûr, penser que la NMD mériterait d’être plus largement discutée. Mais il n’est pas entièrement à notre désavantage d’y participer.

N. R. – L’un des points sur lesquels les Américains pourraient reconsidérer leurs priorités extérieures concerne leur engagement dans des crises périphériques. Je pense ici à la Macédoine. Vous êtes depuis le début du mois de juillet l’envoyé spécial de l’Union européenne à Skopje. La situation est sans précédent : c’est la première fois que l’Union prend le leadership dans la gestion d’un conflit balkanique. Surtout, c’est la première fois qu’elle se décide à intervenir avant qu’une crise balkanique ne bascule dans la guerre civile. A votre avis, qu’est-ce qui a motivé une mobilisation aussi rapide ?

F. L. – Vous avez raison. Au début de ces crises, il y a presque dix ans maintenant, les Européens ont fait preuve d’aveuglement. Je me permets de rappeler que dans certaines chancelleries — y compris en France — la gravité des événements de 1991-1992 en Yougoslavie a été totalement sous-estimée. La destruction de Vukovar, la première ville entièrement rasée après 1945, avec des populations déportées, des patients assassinés dans les hôpitaux, remonte à novembre 1991 (6). Et, en dix ans, les guerres de succession d’ex-Yougoslavie ont fait près de 300 000 morts, soit davantage que la guerre froide. Certes, ces crises balkaniques sont intervenues au lendemain de la chute du communisme alors que l’on était confronté au premier ébranlement de la dérive des continents que j’évoquais tout à l’heure. Les Européens ont été surpris et n’ont, malheureusement, pas répondu de manière aussi forte qu’ils l’auraient dû pour faire valoir le droit des minorités ou la reconnaissance des États issus de l’ex-Yougoslavie. Dans le cas de la Macédoine, tout le monde était conscient qu’à moins d’une intervention rapide, on risquait de voir les équilibres péniblement acquis dans l’ouest des Balkans remis en question. Les États-Unis l’ont bien compris, eux qui ont été les premiers à dépêcher une sorte de cordon militaire en Macédoine en septembre 1993. Car la Macédoine, c’est la fin de toute une série de dominos. Le conflit est parti de Slovénie et de Croatie, puis a touché la Bosnie-Herzégovine, le Kosovo, le Monténégro et maintenant Skopje. Or ces dominos peuvent très bien se renverser. En cas d’échec en Macédoine, certains pourraient chercher à créer un nouvel État, une sorte de « Grande Albanie » qui rassemblerait l’ensemble des populations albanophones. Ce qui, à mon avis, serait désastreux pour la région. Maintenant, j’essaie de considérer le côté positif de la situation. Ce que nous avons accompli en Macédoine peut être exemplaire dans l’émergence d’une diplomatie européenne. La désignation et la mise en place très rapide d’une Task Force diplomatique européenne dotée des compétences et de la culture historique nécessaires, le tout sous l’autorité d’un envoyé spécial désigné par le Conseil des ministres et non pas par la Commission européenne — la nuance est de taille, car le Conseil renforce la dimension politique du choix — est une démarche qui a montré son efficacité. Et cela, en étroite concertation avec les États-Unis. J’ai veillé personnellement à ce que l’on ne puisse pas disloquer l’équipe que nous formions avec l’ambassadeur américain sur place. Nous sommes donc en présence d’un exemple de gestion si ce n’est en amont de la crise, du moins en amont de la guerre. Ce type de formule devrait être mis en place dans d’autres points chauds du globe. A l’heure actuelle, nous sommes, je crois, seulement trois envoyés spéciaux de l’Union européenne dans le monde. Il y en a un au Proche-Orient et un autre en Afrique. Je pense que, sous l’autorité de M. Javier Solana, le Haut représentant pour la politique extérieure de l’Union européenne, les Quinze devraient s’affirmer davantage dans ce genre de situation.

N. R. – La mission que vous avez acceptée était très délicate. Certains l’imaginaient vouée à l’échec. Qu’est-ce qui vous a donné envie de relever le défi ?

F. L. – J’ai vu trop de morts en Bosnie, des civils, des femmes, des enfants. J’étais alors ministre de la Défense. Il y avait à Sarajevo des spécialistes du tir sur enfants et la cruauté humaine que j’ai redécouverte, si j’ose dire, à cette occasion m’a beaucoup frappé. N’oublions pas que, pour la France seule, le bilan a été de 600 blessés et de plusieurs dizaines de morts. Toute mon enfance a été marquée par la guerre et par la lutte contre le nazisme. Je suis né en 1942. La phrase d’Aragon est très belle : « Ce siècle a sur la mort quarante-deux fenêtres. » Avec les événements de Macédoine, j’ai pensé que cela recommençait, que les Européens vivaient dans une espèce de fatalité du malheur et de la haine ethnique ou raciale. J’ai voulu servir à quelque chose, plus facilement peut-être ou de façon plus authentique que ce n’est le cas dans la politique nationale. J’ai donc proposé ma candidature, que la France a décidé de soutenir, et qui a reçu l’aval des Quinze.

N. R. – Vous avez, conjointement avec l’envoyé spécial des États-Unis, James Pardew, négocié un accord de désarmement de la guérilla albanaise. Connu sous le nom d’« accord du 13 août » (7), ce document prévoit des réformes importantes en faveur de la minorité albanaise de Macédoine. Quels ont été les principaux obstacles que vous avez eu à surmonter ?

F. L. – La première chose qui nous a étonnés, les Américains et moi, c’est l’absence de dialogue interne entre les partis politiques. Ils sont tous constitués sur des bases ethniques. De fait, la Macédoine est l’un des rares pays au monde dans lequel, pour discuter d’un parti à un autre, il faut un Américain et un Européen. Pour l’essentiel, nous avons négocié avec quatre formations — l’Organisation révolutionnaire intérieure macédonienne (la VMRO-DPMNE) du premier ministre Ljubco Georgievski, et l’Union sociale-démocrate de Macédoine (SDSM), côté macédonien ; le Parti démocratique albanais (PDA) et le Parti pour la démocratie et la prospérité (PDP), côté albanais — qui détenaient à elles seules les deux tiers des sièges de l’Assemblée. Mais l’autisme des deux communautés était impressionnant. A la différence du Kosovo ou de la Bosnie, il n’y a pas en Macédoine de mariages mixtes. La première difficulté a donc été de faire prévaloir le dialogue. La seconde était de convaincre nos interlocuteurs de renoncer à la violence. Dans chaque camp, il y avait des jusqu’au-boutistes qui pensaient que seule la guerre était de nature à résoudre la crise. Or, nous sommes persuadés qu’il ne saurait y avoir d’issue militaire à la crise. Cela serait un désastre, car ce serait une guerre civile. Elle avait en partie commencé. La troisième difficulté tient simplement au fait que nous ne sommes pas au Kosovo. On a parfois le sentiment que chaque nouvelle crise reproduit la précédente. Mais, en fait, elles sont toutes de nature très différente. En Macédoine, il y a un État, un président de la République, un Parlement, des lois. Bernard Kouchner, lui, est arrivé au Kosovo en tant que gouverneur nommé par la communauté internationale. Il disposait d’une marge de manœuvre certaine. Il a d’ailleurs incontestablement réussi. Alors que l’ambassadeur américain et moi-même sommes venus comme simples facilitateurs. Nous devions parvenir à rapprocher les points de vue tout en tenant compte des lois et de la situation politique existante. La dernière difficulté, enfin, concerne le droit. Il nous fallait être porteurs de droit face à la violence. Et je suis fier que nous soyons arrivés à proposer une dizaine de lois sur l’autonomie locale, la langue, la police, et une réforme de la Constitution sur la base des propositions de M. Robert Badinter. Munis de ce package de changements législatifs, nous avons dû passer cinquante jours et cinquante nuits à négocier, point par point, l’ensemble des textes.

N. R. – Vous avez, à plusieurs reprises, évoqué la qualité de votre coopération avec les États-Unis. Cela signifie-t-il que Washington partage la même vision de l’avenir des Balkans que les Européens ?

F. L. – Les États-Unis ont reconnu en Macédoine que, dans les négociations politiques, le leadership se devait d’être européen. Cette attitude a amplement facilité notre tâche. De mon côté, j’avais exprimé le souhait que notre leadership s’étendît non seulement à la gestion politique, mais également à l’effort de reconstruction économique et aux questions militaires. Sur ce troisième point, je n’ai pas été entendu. Les Américains savent hélas très bien que si la situation dégénère, c’est à leur logistique, à leurs satellites et à leurs hélicoptères que l’on fera appel, en Macédoine comme ailleurs. Personnellement, je trouve tout à fait regrettable que les Européens renoncent à exercer la plénitude de leurs responsabilités sur leur propre continent. Il n’en reste pas moins que, pour le moment, et aussi désagréable que cela puisse nous paraître, les Européens ne sont pas en mesure de s’affranchir de la tutelle militaire américaine. Et cette réalité n’échappe ni au Pentagone, ni au Département d’État. Enfin, tout le monde, à Washington comme à Bruxelles, sait que l’un des centres névralgiques des trafics de drogue, d’armes et de prostituées se trouve en Macédoine. La drogue transite par la Turquie, en provenance notamment des hauts plateaux afghans ; et les circuits passent sans doute par la Macédoine. Donc, tout en venant défendre des convictions, Européens et Américains venaient également défendre des intérêts communs. Nul n’a intérêt à ce qu’un État voyou s’installe à une heure de Rome et à deux heures de Paris. Ni à ce que les pratiques mafieuses deviennent monnaie courante. Il faut impérativement éviter qu’une plaie ne vienne gangrener les flancs de l’Europe.

N. R. – La nécessité de prévenir une dérive violente ne fait aucun doute. Pourtant, la communauté internationale semble réticente à engager des hommes sur le terrain. Le 27 septembre, l’opération « Moisson essentielle » de l’Otan, chargée de récupérer les armes de la guérilla albanaise, est venue à son terme. Et, pour l’heure, on ne prévoit qu’une présence internationale très faible de 200 à 350 hommes pour une durée non déterminée. Est-ce réaliste ?

F. L. – Le problème est, en effet, d’importance. Nous avons à l’heure actuelle entre 40 et 50 000 soldats de toutes nationalités déployés dans l’ensemble des Balkans et je ne suis pas certain que, s’ils partaient, les équilibres existants pourraient être maintenus. Tout ce puzzle entre le sud de la Croatie et le nord de la Grèce ne tient que par la présence de forces militaires de la communauté internationale. C’est donc une question majeure pour l’Europe politique. Voilà un ensemble d’États qui représente l’un des plus gros PNB du monde, avec plus de militaires sous les drapeaux que les États-Unis, qui exprime depuis des années l’ambition de pouvoir déployer 60 000 hommes à l’horizon 2003 sur n’importe quel point de la planète, et qui hésite à afficher son pavillon pour sécuriser les accords de paix en Macédoine ! Il est vrai que les responsabilités britannique et française dans le monde se chiffrent à plusieurs dizaines de milliers de soldats. Mais il serait temps de savoir ce que l’on veut. Soit on souhaite que l’Europe soit une puissance et, alors, elle doit se donner les moyens de régler les problèmes sur son propre continent ; soit on arrête de faire des discours et on se résigne à n’être que des alliés secondaires des États-Unis. Je me suis prononcé depuis des semaines pour que l’Europe reste militairement présente en Macédoine, sous sa bannière. Les 4 400 soldats déployés sur le terrain dans le cadre de l’opération « Moisson essentielle » étaient tous européens sans aucune exception (8). J’aurais souhaité que, pour prendre leur relais, environ 1 000 soldats, européens eux aussi, au nom de l’Union et en accord avec l’Otan, fussent envoyés sur place. Ils auraient été chargés de protéger les moniteurs de l’OSCE dans des conditions bien moins dramatiques qu’elles ne l’étaient au Kosovo et en Bosnie, et avec l’assentiment de la partie albanophone, une fois l’accord du 13 août ratifié par le Parlement. Dans la gestion de la crise, ce troisième volet militaire (après le politique et l’économique) aurait pu avoir une signature de l’Union européenne. Cela n’a pas été possible. Je le regrette.

N. R. – Dans les conditions actuelles, c’est-à-dire compte tenu du manque de moyens et de volonté politique que vous venez de souligner, comment voyez-vous l’évolution de la Macédoine ? Pourra-t-on éviter une partition ?

F. L. – Personne, ni les Nations unies, ni l’Union européenne, ni les États-Unis, ni l’Otan, n’acceptera le moindre changement de frontières dans cette région. Si nous ne disons pas cela dès le départ, nous mettons le doigt dans un engrenage infernal. C’est le premier postulat. Le second, c’est que le retour aux standards européens est un processus de longue haleine. A supposer que les élections générales prévues pour le 27 janvier 2002 aient bien lieu à cette date, la question ne sera pas résolue pour autant. Pour parvenir à créer un humus démocratique, il faut beaucoup de temps. Souvent, les leaders albanais et macédoniens prennent la Suisse pour modèle en matière de gestion des relations intercommunautaires. Mais depuis combien de temps les Suisses ont-ils appris à vivre ensemble pacifiquement ? La coexistence multiethnique démocratique ne s’improvise pas. Elle résulte d’un long apprentissage. Les conditions d’application de l’accord du 13 août ont été clairement définies et j’ai confiance dans leur mise en œuvre. Mais le retour des réfugiés — un élément capital —, la reconstruction des villages détruits, le déminage, la réduction du niveau d’armement des deux communautés, le retour au droit et la réforme de la police sont des mesures qui prendront du temps. Pour certains, le fait de placer un policier sous l’autorité d’un juge et de ne pas permettre l’usage de la violence contre les personnes interpellées dans un commissariat constitue une nouveauté qui implique un effort assez peu naturel. Il faudra que les comportements proposés par les Européens s’intègrent progressivement dans les esprits. Le problème est que vous avez encore en Macédoine des gens qui pensent que la guerre peut être une solution et qui sont malheureusement, pour quelques-uns d’entre eux, aux leviers de commande. Ce sont ces gens-là qu’il faudra dissuader. Il faudra bien un jour que la communauté internationale se pose des questions à leur sujet. On a évoqué la possibilité que le Tribunal international de La Haye se penche sur certains crimes commis par des Albanais. Je pense que l’on pourrait, plus largement, s’interroger sur des crimes commis des deux côtés. Il faudrait que leurs inspirateurs sachent qu’ils pourront un jour ou l’autre se retrouver devant un juge, comme cela a été le cas pour Milosevic.

N. R. – Concrètement, si, dans quelques mois, des représentants de la communauté albanaise et des groupes de paramilitaires macédoniens en viennent aux mains, faisant basculer le pays dans la guerre civile, est-ce qu’une force d’intervention internationale massive de l’Otan et/ou de l’Union européenne sera dépêchée sur place ?

F. L. – Vous avez raison d’évoquer cette hypothèse. J’ai reçu tous les ministres des Affaires étrangères occidentaux à Skopje. Je leur ai expliqué que le retour en force de l’Otan et de l’Europe après une guerre civile serait dix fois plus onéreux, en hommes et en moyens militaires, que ne l’est la formule de prévention que nous proposons aujourd’hui. Il s’agit d’une force légère, non territorialement disposée, pouvant intervenir rapidement si l’un des observateurs de l’OSCE est menacé et dotée d’une capacité d’extraction. Nous savons faire cela et les soldats sont déjà sur place. Mais l’idée que l’on va partir et qu’il faudra revenir si jamais la crise s’intensifie à nouveau est absurde. Il faut accompagner la tenue des élections en janvier, protéger les observateurs sur place, et faire en sorte que cette présence devienne superflue au fur et à mesure que l’armée et la police macédoniennes seront multiethnicisées. Nous reviendrons alors vers des standards européens.

N. R. – Vous employez souvent, au sujet des négociations, le terme de « multiculturalisme » qui paraît pour le moins ambigu. Si l’accord du 13 août s’oppose au principe d’un démembrement de l’État de Macédoine, il n’en orchestre pas moins un développement séparé et communautariste des populations qui présage mal d’un retour à l’intégration…

F. L. – Je ne sais plus quel est le diplomate qui disait qu’un bon compromis, c’est celui qui mécontente les deux parties. N’oubliez pas que les positions de départ étaient totalement antagonistes. Les Albanais réclamaient l’établissement d’un État bi-national, avec un vice-président de l’une des deux communautés et une police sous autorité albanaise dans les régions albanophones. Côté macédonien, certains refusaient l’idée même de réforme. Qu’il y ait dans le texte négocié des dispositions spécifiques, liées uniquement à la situation particulière de la Macédoine, c’est incontestable. Mais, une fois encore, il faut tenir compte de la société dont on parle. Celle-ci est très marquée par le bilinguisme. Le point était particulièrement sensible pour la minorité albanophone pour laquelle la langue tient lieu de monument historique, de lieu de mémoire essentiel. Il était important de respecter cette dimension affective et de ne pas la traiter de façon technocratique. Nous avons donc autorisé la pratique de la langue albanaise dans les régions où plus de 20 % de la population parlent une langue qui n’est pas celle de la majorité — le terme « albanais » lui-même ne figure pas dans le texte. Nous avons également prévu le vote à la majorité qualifiée des lois mettant en cause les intérêts d’une communauté. Il était très difficile de ne pas faire référence à la notion de « communautés », au moins dans un premier temps. Mais parallèlement, nous avons rappelé l’intégrité du territoire macédonien et l’autorité de l’État sur l’ensemble des citoyens. En bref, la formule retenue reflète bien la situation qui prévaut aujourd’hui en Macédoine.

N. R. – En deux mots, croyez-vous à la paix en Macédoine ?

F. L. – Très franchement, oui. Je ne crois pas au malheur balkanique. Je ne crois pas qu’il y ait, inscrit dans les gènes de ces peuples, une sorte de fatalité. Il faut isoler les violents, généralement des « coqs de village » ou des chefs de guerre qui ont une pratique très ancienne de la force et le goût de la vengeance. Car la société civile n’est pas animée par la haine. Je vais vous dire une chose évidente : on n’écoute jamais assez les femmes. Que veulent-elles ? Elles veulent des écoles pour leurs enfants, des hôpitaux et des visas pour qu’ils puissent étudier à l’étranger. Je n’ai jamais vu, moi, une femme tirer sur un enfant. Il est fondamental de parvenir à faire entendre la voix de cette société civile — paisible, tolérante et respectueuse de l’autre — présente dans les grandes démocraties.

Notes :
(1) La thèse de la « fin de l’histoire » a été vulgarisée par le politologue américain, Francis Fukuyama, dans un ouvrage vivement débattu entre 1992 et 1995 : The End of History and the Last Man, New York, Free Press, 1992 (le livre a paru en français sous le titre La Fin de l’histoire et le dernier homme, Flammarion, 1992).
(2) Le protocole de Kyoto constitue le premier traité international visant à réglementer des émissions de gaz qui contribuent au réchauffement de la planète. Signé en 1997 par les pays industrialisés, il prévoit, d’ici à 2012, une réduction des émissions de gaz à effet de serre, notamment du dioxyde de carbone, de 5,2 % en moyenne par rapport au niveau de 1990. Le texte devait entrer en vigueur en 2002, après ratification par les parlements des pays signataires. Fin mars 2001, le président des États-Unis, George W. Bush, a toutefois annoncé son intention de ne pas ratifier un traité jugé contraire aux intérêts de son pays, remettant en question la portée et la viabilité du compromis laborieusement échafaudé en 1997.
(3) L’idée d’une justice pénale internationale permanente n’est pas récente. Elle remonte à l’époque des tribunaux militaires de Nuremberg et de Tokyo. Ce n’est toutefois qu’en 1993 qu’un premier projet de Cour a été soumis à l’Assemblée générale des Nations unies et en juin 1998, lors de la conférence de Rome, que la Cour pénale internationale a vu le jour. Les États-Unis figurent parmi les sept États qui ont voté contre le statut de la Cour pénale internationale du 18 juillet 1998 (120 voix pour, 21 abstentions). Le 31 décembre 2000, Washington a finalement accepté de signer le traité. Depuis lors, cependant, les États-Unis de George W. Bush ont signifié leur réticence à ratifier l’acte fondateur d’une institution dont la légitimité leur paraît contestable.
(4) Le traité antimissile balistique (traité ABM) signé à Moscou le 26 mai 1972 s’inscrivait dans le cadre des efforts américano-soviétiques pour limiter la course aux armements de la guerre froide. Il visait notamment à prévenir la construction de systèmes destinés à intercepter des missiles stratégiques balistiques. En fournissant une protection contre la menace des missiles, ceux-ci auraient risqué de rompre un « équilibre de la terreur » — la peur de la « destruction mutuelle assurée » — qui présidait au fondement de la dissuasion nucléaire.
(5) La NMD (National Missile Defense, Défense antimissile du territoire) est un projet de bouclier antimissile lancé par les États-Unis sous la présidence Clinton et relancé avec force par George W. Bush depuis son arrivée à la Maison Blanche. La recherche d’éléments de sanctuarisation du territoire américain dans l’éventualité d’une attaque nucléaire n’est pas nouvelle. Elle date des années 60 et avait connu un épisode marquant sous Ronald Reagan, avec la SDI (Strategic Defense Initiative) de 1983. La réactivation du projet de NMD se veut une réponse aux menaces de prolifération nucléaire observées depuis la chute du communisme. Le projet, dont la viabilité et l’efficacité n’ont pas encore été établies avec certitude par les scientifiques, a été vivement contesté par la Russie, la Chine, des puissances régionales comme l’Irak et la Corée du Nord, ainsi que par plusieurs États européens. Pour plus de détails, voir Michel Tatu, « La bataille des antimissiles », Politique Internationale, no 91, printemps 2001, pp. 175-208.
(6) Après la déclaration d’indépendance de la Croatie, le 25 juin 1991, le pouvoir de Milosevic prend argument des frustrations des minorités serbes de Krajina et de Slavonie orientale pour déclarer la guerre à sa voisine et prendre le contrôle de la Krajina à l’automne 1991. Ville de Slavonie orientale, à proximité de la frontière serbo-croate, Vukovar constitue un enjeu territorial important. Elle sera assiégée et bombardée par l’Armée populaire yougoslave aidée de milices serbes pendant près de trois mois. Au lendemain de son occupation par les forces serbes, le 18 novembre 1991, Vukovar est vidée de sa population à coup d’exécutions et d’exodes forcés. En 1991, on estimait à 44 639 habitants la population de la ville. Le siège aurait fait entre 1 500 et 1 850 victimes, 2 600 disparus et 43 000 réfugiés. Côté serbe, les pertes sont évaluées entre 6 000 et 8 000 soldats. Chiffres cités dans le Quid France, disponible sur Internet à l’adresse http ://quidfrance.com/WEB/ETATS/HR/Q028120.HTM
(7) L’accord du 13 août porte notamment sur la langue albanaise, la police et la Constitution macédoniennes. Il prévoit ainsi que dans les zones où les Albanais représentent plus de 20 % de la population, l’albanais (dont le nom n’est pas explicitement mentionné dans les accords) sera reconnu comme langue officielle. L’usage de l’albanais devrait également être autorisé au Parlement et les lois rédigées en macédonien et en albanais. La police, tout en restant sous le contrôle du ministère de l’Intérieur, devrait intégrer environ 1000 recrues albanaises d’ici à 2003 pour atteindre un quota de 23 % d’Albanais (leur part dans la population selon le dernier recensement officiel). En outre, la Constitution sera amendée pour permettre aux représentants des minorités de s’opposer à l’adoption de lois qui contreviendraient à leurs droits. Toute loi touchant à leur statut sera dorénavant adoptée à la majorité qualifiée. En contrepartie, est prévu un désarmement de l’Armée de libération nationale (UÇK) albanaise et une amnistie partielle. C’est dans le cadre de la mise en œuvre de cet accord qu’a été déployée à partir du 27 août 2001 une Task Force de l’Otan chargée de collecter, de stocker et de détruire les armes des guérilleros (voir note 8). Notons enfin que l’ensemble des mesures législatives prévues par l’accord devait être ratifié par le Parlement dans les 45 jours suivant la signature. En dépit de quelques retards de calendrier, l’essentiel des changements législatifs était obtenu à la mi-octobre.
(8) La Task Force Harvest (TFH), placée sous la responsabilité du général britannique Barney White-Spunner, a mobilisé environ 4 500 hommes pour une période d’un mois, non extensible. C’est la Grande-Bretagne qui a été désignée nation pilote de l’opération, elle qui a fourni près de la moitié du contingent. Quatre bataillons multinationaux ont été déployés : britannico-néerlandais, grec, italo-turc et franco-germano-espagnol. Le rôle des États-Unis dans cette opération s’est limité à un soutien logistique (santé, hélicoptères et renseignement)

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :