Le communautarisme, symptôme de la déliquescence de la république

Julien Landfried

Le communautarisme, symptôme de la déliquescence de la république

communautarisme Vous êtes contre le mariage homosexuel ? Les revendications féministes vous hérissent ? Vous ne supportez pas que les Juifs se fassent tous les avocats de la politique de l’Etat d’Israël et hurlent à l’antisémitisme à tout bout de champ ? Vous n’en pouvez plus de tous les discours victimaires, des revendications mémorielles et de la repentance perpétuelle ? Les minorités visibles qui réclament plus de visibilité vous fatiguent ? Vous ne voyez pas en quoi être descendant d’esclaves ou de peuples colonisés donne des droits particuliers dans la France d’aujourd’hui ? Vous refusez l’idée que le statut de victime se transmette de génération en génération ? Les discours régionalistes, qu’il soit en faveur du mode de vie des « ruraux » ou qu’ils visent à plus d’autonomie vous laissent totalement indifférent ?

Vous craignez d’être un homophobe qui s’ignore, un antisémite honteux, un macho qui croit encore à la supériorité du genre masculin, un islamophobe radical, un jacobin centralisateur ou tout simplement un xénophobe intolérant qui ne supporte pas l’idée qu’il puisse exister des différences entre les hommes, et pourquoi pas même un raciste qui n’a jamais osé Front National ?

Non. Vous êtes peut-être simplement contre le communautarisme et attaché à une conception civique et républicaine de la nation. C’est ce que nous explique Julien Landfried dans un essai tonique et réjouissant paru il y a quelques mois aux éditions Armand Colin.

gal-181393 Julien Landfried est un cumulard des bonnes causes. Il est à la fois l’animateur du site du protectionnisme européen, directeur du développement de la fondation Res Publica (le think tank de Jean Pierre Chevènement), gestionnaire du site de l’ancien ministre, directeur et fondateur de l’observatoire du communautarisme, responsable des activités internet de l’hebdomadaire Marianne, et accessoirement, un soutien d’Horizons depuis sa création.

Son essai décrit les diverses formes du communautarisme et comment elles ont pénétré le champ politique depuis une dizaine d’années. L’ouvrage, extrêmement documenté et très précis, nous fait découvrir dans une langue alerte pleine d’élégance, les différents aspects de ce phénomène que l’auteur considère comme le symptôme d’une déliquescence de l’esprit républicain. Il y analyse les ressorts de cette pensée « différencialiste » et dénonce toutes les concessions qui ont été faites ces derrnières années par les pouvoirs publics aux revendications mémorielles et identitaires des diverses « communautés ».

Julien Landfried, en républicain passionné qu’il est, en appelle au retour à la conception traditionnelle de la nation en France « qui n’est ni une appartenance ethnique, ni une appartenance religieuse, ni aucune autre appartenance identitaire, mais la volonté de se rassembler dans le cadre commun de la laïcité publique et de l’intérêt général » car, pour lui, ces communautarismes conflictuels et rageurs sont autant d’attaques contre les principes républicains et portent en germe la destruction de ce qui fait la France, l’impossibilité de construire un avenir collectif et l’abaissement de l’Etat à un rôle d’arbitre entre des communautés concurrentes et mimétiques.

Le propos de l’auteur ne se limite pas à défendre la mystique républicaine dans la pureté des origines, ce qui aurait pu le conduire un débat théologique sur la nature de la nation française. La critique philosophique du communautarisme en emporte d’autres, plus concrètes, qui ont des conséquences directes dans le débat public.

Couv_NoirsdeFrance Parce que tout communautarisme est fondé sur l’affirmation d’une victimisation, il use volontiers du terrorisme intellectuel pour défendre ses vues. Il est en effet interdit de critiquer une victime ! La bien pensance médiatique y veille avec soin. La stratégie des communautarismes est toujours de s’imposer de manière totalitaire. Toute critique portée ou toute réserve formulée contre ses prétentions est aussitôt perçue comme une insulte à l’égard de la communauté, comme une pensée crminelle, si bien que tout débat serein devient impossible sans verser dans les jugements de valeurs réciproques.

L’antiracisme bien pensant des années 80 a ainsi empêché tout débat de fond sur la question de l’immigration pendant 20 ans. On était soit antiraciste, différencialiste et même islamophile, ou bien on était xénophobe et lépéniste. Aujourd’hui, on est pour le mariage homosexuel ou bien homophobe. Pour une femme-présidente ou un gros macho arriéré…

Les communautarismes sont d’ailleurs souvent contreproductifs. La défense des intérêts ou des droits de la communauté tourne vite à l’affirmation identitaire synonyme de repli sur soi et de rejet de l’autre. L’affirmation identitaire, loin de faire accepter les différences, conduit la plupart du temps à une crispation dans le camp opposé et à une surenchère victimaire entre communautés. L’exemple le plus caricatural de ce phénomène fût l’émergence du CRAN (conseil « représentatif » des association noires) dans le sillage de Dieudonné et la revendication sur la reconnaissance de l’esclavage en crime contre l’humanité, en réaction aux complaintes permanentes des Juifs sur l’antisémitisme latent de la société française. Progressivement les différences s’exacerbent, les communautés se dressent les unes contre les autres, et c’est un mécanisme séparatiste et de ségrégation qui se met en place. Indigenes

Cela, c’est la face connue (mais néanmoins inquiétante) du communautarisme, celle qui est généralement admise comme dangereuse. Il existe cependant un autre aspect, plus subtil que Julien Landfried dénonce dans son ouvrage : ses conséquences sur le débat politique en particulier sur les idées de gauche.

Officiellement la gauche n’est pas communautariste. Elle est en revanche volontiers victimaire, ce qui revient strictement au même. Elle a tellement cédé à la victimisation des minorités de toutes sortes qu’elle a fini par faire de l’homosexuel, de l’immigré, de l’handicapé ou des femmes (battues ou non), les nouveaux opprimés du monde moderne, reléguant ainsi les catégories populaires dans les oubliettes de l’Histoire. L’ouvrier, le prolo, le précaire ne sont plus dignes d’intérêt. Ils ont été remplacés par la figure du beur de banlieue qui souffre de racisme et de discrimination ou par l’homosexuel dont les droits sont bafoués parce qu’il lui est interdit de se marrier …

Julien Landfried y voit une explication simple

« Les dispositifs de protections des catégories populaires – qui avaient ceci de spécifique qu’elles s’inscrivaient pour la plupart dans le cadre de droits sociaux et politiques universalistes et ouverts – ont peu à peu volé en éclats à mesure que leur coûts devenait trop lourd dans le nouvel ensemble de contraintes qui est celui du grand marché mondial dérégulé et de l’horizon toujours heureux des politiques de désinflations compétitives »

L’abandon du terrain social pour celui du sociétal recouvre en fait une capitulation idéologique bien pratique pour une gauche qui a été une complice consentante de « l’adaptation à la modernité libérale ». Les revendications communautaristes qui ont pris ces dernières années une place toujours croissante dans le débat public sont symptomatiques d’une accession de nos société dans ère « post-politique » où les questions économiques et sociales ont été sorties du champ du débat.

republique L’effacement du politique et la montée des communautarismes se nourrissent l’un de l’autre d’autant plus sûrement qu’ils sont alimentés par une même  source : la dissolution de la Nation dans une Europe sans autre projet que de s’abandonner aux vents dominants. A défaut de pouvoir s’identifier dans une nation vidée de sa substance, l’individu est conduit à se rabattre sur des groupes dans lequel il va reconnaître certains traits de son identité, qu’il s’agisse de son origine, de son sexe, ou son orientation sexuelle. C’est ainsi que le citoyen membre d’une nation politique et souveraine tend à disparaître au profit de l’individu membre d’une « communauté » qui n’aspire qu’à culiver ses propres valeurs et son propre mode de vie.

Julien Landfried a écrit son essai avant la campagne présidentielle. Depuis, la donne politique a quelque peu changé.

A droite, on a senti avec la campagne de Sarkozy un très net reflux des idées différencialistes (au moins dans le discours) par rapport à l’époque chiraquienne où elles avaient eu beaucoup d’influence sur l’action gouvernementale. La rupture a été notamment très claire sur le terrain de la repentance.

A gauche, la question est moins claire. La campagne de Ségolène Royale contenait des échos très nets de l’idéologie victimaire, notamment au travers de son discours féministe et de sa « saine colère » à propos de la scolarisation des enfants handicapés. Depuis, le PS se cherche, mais ce point ne semble pas mobiliser beaucoup sa réflexion (?), et il y a fort à parier que si la gauche n’ose pas, ou s’avère incapable, de réinvestir le terrain économique et social, qu’elle renouera avec son penchant à l’antiracisme et à la défense de toutes les minorités.

Le communautarisme est sorti de la campagne un peu affaibli. Avec l’agitation frénétique du nouveau pouvoir qui lance chaque jour un nouveau débat, les revendications communautaristes ont désormais plus de mal à se faire entendre (mais pas plus que tout autre sujet qui n’est pas porté par le président). Les forces à l’oeuvre restent puissantes. Rien ne permet de penser que les groupes de pression se soient désarmés ou que le sentiment national se soit renforcé au point de pouvoir de nouveau transcender toutes les différenciations. Ni la République, ni la nation ne se sont refondées à l’occasion de la présidentielle. Car, si le communautarisme est le cancer de la République, l’idée de nation est son antidote possible.

Il convient donc de rester vigilant et pour cela, le mieux est encore de lire l’essai de Julien Landfried pour connaître le phénomène et pouvoir en comprendre tous les ressorts.

Malakine

PS : Pour aller plus loin, lire le site créé par Julien Lanfried sur son essai et une interview de lui à lire sur le site de la Revue républicaine reprise (en moins lisible) sur sur notre blog « frère », le blog des B & B . Donc, je propose que l’on se retrouve chez les B&B pour les bavardages et les digressions et qu’ici on se concentre sur le thème du communautarisme. Je vais proposer à l’auteur de venir débattre avec nous

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