La FRANC MACONNERIE 3ème partie

Francis Allouch, membre du Grand Orient, à la loge marseillaise de la Réunion des Amis choisis, est initié, à Constantine (Algérie), dès sa majorité, à 21 ans. Issu d’une tradition familiale maçonne, il gravit les échelons jusqu’à devenir grand orateur et premier grand maître adjoint de son obédience, dans les années 1990. Ancien conseiller municipal et régional socialiste, ce chirurgien-dentiste fréquente assidûment la franc-maçonnerie de Marseille depuis 1966. « Ceux de la carlingue » : c’est par cette expression que Gaston Defferre, maire de Marseille de 1953 à 1986, désignait les francs-maçons. Que signifie-t-elle ? Il voyait la franc-maçonnerie comme un lieu d’enfermement. La « carlingue », c’était pour l’espace clos qu’il se représentait. Il n’avait aucun mépris pour notre organisation, mais une vision un peu réduite et sectaire. Son entourage était pourtant maçon… Tous ses adjoints ou presque l’étaient, pour la plupart à la Grande Loge de France. Deux d’entre eux ont d’ailleurs coopté le socialiste Patrick Mennucci dans cette obédience. Sur quels dossiers les francs-maçons ont-ils été présents ? Ils ont travaillé à la modernisation du port et ont eu une influence importante sur l’économie pendant la reconstruction de la ville après la guerre. Ils ont été des bâtisseurs, au sens propre comme au sens figuré, notamment dans le domaine social. Ainsi, ils oeuvrent dans l’urgence à l’accueil des rapatriés d’Algérie, dans les années 1960, avec la construction des quartiers Nord de la ville. L’arrivée des pieds-noirs a-t-elle bousculé la franc-maçonnerie locale ? Ils grossissent les effectifs des loges de Marseille. Les opinions sont partagées entre les partisans de l’indépendance et ceux de l’Algérie française. On retrouve ce grand débat à l’intérieur des loges. Mais pas de manière délétère. Chacun avance ses arguments. Les uns sur la liberté des peuples, les autres sur les apports de la colonisation. Quelle position les francs-maçons marseillais adoptent-ils pendant la guerre d’Algérie ? La franc-maçonnerie est favorable à l’indépendance des colonies. Mais pas à n’importe quel prix. Une indépendance responsable qui permette de construire de nouveaux pays. Avec des politiques responsables. La maçonnerie algérienne est elle aussi pour l’ouverture. La preuve, c’est que le dernier vénérable maître de la dernière loge ouverte en Algérie est assassiné par l’OAS. Pourquoi la franc-maçonnerie cultive-t-elle le secret ? Moi, je dévoile volontiers mon appartenance. Mais je constate que les francs-maçons ont toujours été stigmatisés par leur administration ou par certaines personnes. Cela vient de la guerre et de la publication des listes décidée par Pétain. Jusque dans les années 1980-1990, un sentiment de méfiance et de prudence a perduré parmi nos membres. Mais le secret alimente les fantasmes ! Il n’y a rien de secret dans la franc-maçonnerie. Mais chaque frère est libre de rester discret ou non sur son appartenance. Chacun fait ce qu’il veut. Après des affaires, dans les années 1990, impliquant des francs-maçons, on s’attendait à plus de transparence. Elles concernent la Grande Loge nationale française. Nous, notre position est claire : chaque fois qu’un de nos membres est mêlé à un scandale, on règle le problème par l’exclusion. On lui dit : « Dehors, tu nous salis. » On a demandé à la Grande Loge nationale française de faire le ménage chez elle, parce qu’elle portait atteinte à l’ensemble de la franc-maçonnerie du pays. Pourquoi la pratique des fraternelles (réunions de frères d’obédiences différentes travaillant dans le même secteur d’activité) perdure-t-elle ? Il y a un bon côté, on peut réfléchir entre personnes compétentes sur un sujet donné, et un mauvais, la collusion, le business ensemble. J’ai fait partie d’une fraternelle médicale, mais elle s’est éteinte parce qu’elle devenait un endroit où l’on échangeait seulement des cartes de visite. Pour éviter les dérives, mieux vaut renoncer à cette pratique. La franc-maçonnerie marseillaise en compte-t-elle beaucoup ? Quelques-unes. Il existe une fraternelle des fonctionnaires municipaux, une autre du bâtiment, qui, elle, m’inquiète un peu.

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Nouvel Observateur Hebdo  N° 1988 – 12/12/2002

Ils veulent tourner la page des affaires

Le pouvoir des Francs-Maçons

En trente ans, leur nombre a doublé. Et depuis 2000, les effectifs augmentent en flèche. Malgré la vague des scandales qui a éclaboussé les loges dans les années 1990, la franc-maçonnerie, en apparence, ne s’est jamais si bien portée. Mais moralement, les maçons ont-ils surmonté la crise? Peuvent-ils transcender leurs divisions et leurs querelles? Quelle est aujourd’hui leur influence dans la vie intellectuelle et politique? Et que viennent donc chercher ces néophytes qui se pressent aux portes des temples? Notre enquête dans les grandes villes de province. Et les réponses du grand maître Alain Bauer

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Le nouveau défi des francs-maçons Ce fut d’abord une opération tabliers propres. Pour la première fois dans leur histoire si discrète, au milieu des années 1990, les patrons de la maçonnerie française reconnaissaient publiquement, sans détours ni chichis, l’emprise de l’affairisme dans leurs loges. Et puis ils sont passés aux actes. Voici deux ans que les deux plus grands manitous, Alain Bauer, du Grand Orient de France (GODF), et Michel Barat, de la Grande Loge de France (GLF ou GL), font le ménage dans leurs rangs – «au Kärcher», aiment-ils préciser. Suspensions, exclusions et radiations pleuvent désormais contre les moutons noirs coupables d’éclabousser l’honneur des frères. Des noms sont lâchés. Pas tousµ

Cette semi-glasnost se double d’une prudente perestroïka. Sous l’impulsion des deux grands maîtres, neuf obédiences représentant plus des trois quarts de la population maçonnique ont fondé un «espace commun de parole et d’action» baptisé tout simplement la Maçonnerie française. Loin des scandales et des aventures politiques, il s’agit de réaffirmer, d’une seule voix, les principes civiques de toujours: tolérance, égalité, citoyenneté. De rassembler un peu «ce qui est épars»: avec dix obédiences recensées – sans compter une foultitude d’ordres et de loges d’appellations incontrôlées -, la franc-maçonnerie française bat des records de dispersion. La rénovation ne s’arrête pas aux frontières de la France. Main dans la main, les deux dignitaires ont tenu en mars à Bruxelles une Réunion maçonnique universelle à laquelle 40délégations issues de 29pays étaient présentes. Grand-messe fédératrice, à laquelle s’ajoute la spectaculaire main tendue aux maçons améri-cains: Alain Bauer s’est récemment rendu dans une loge californienne où il a plaidé – grande première historique! – pour un rapprochement entre «sa» maçonnerie, dite «adogmatique» (entendez qui reconnaît la liberté de conscience), et la maçonnerie «régulière» de culture anglo-saxonne qui exige la croyance en Dieu et le serment sur un livre saintµ Jules Ferry n’en croirait pas ses yeux: il y a 125ans, en 1877, le Grand Orient (GO) supprimait de ses statuts l’obligation de travailler «à la gloire du Gadlu» (le Grand Architecte de l’Univers). Et se faisait illico exclure du «corps maçonnique universel», amorçant alors une mutation qui allait engager les frères français, et dans la foulée la maçonnerie dite «latine», dans une politisation de plus en plus radicale. Pourquoi Bauer, héritier de générations de maçons bouffeurs de curé, va-t-il donc plancher sur le Gadlu devant des Anglo-Saxons. Pourquoi les grands maîtres se lancent-ils dans une entreprise de séduction tous azimuts dont le but ultime semble être de réintégrer la France dans le concert des nations maçonniques? Pourquoi ces appels du pied, alors que la maçonnerie européenne, largement influencée par le modèle laïque français, est en plein essor et que son homologue américaine connaît au contraire un certain déclin? La réponse tient en un sigle: GLNF (Grande Loge nationale française), la plus «ennemie» des obédiences soeurs. Et deux chiffres: si les effectifs du GO et de la GL ont doublé depuis quarante ans, ceux de la GLNF, eux, ont plus que décuplé! En 1965, les adhérents étaient 20000 au GO, 10000 à la GL et seulement 2000 à la GLNF. En 2001, ils sont passés respectivement à 45000, 26000µ et 30000! Il y a péril en la demeure. La GLNF est en France l’unique obédience «régulière», c’est-à-dire homologuée par la Grande Loge unie d’Angleterre – qui s’arroge le droit d’adouber une organisation et une seule dans chaque pays. A ce titre, la GLNF – comme 80% de la maçonnerie mondiale – est branchée sur les puissantes loges anglo-saxonnes et les grands réseaux de business et de finances internationales. Défense de communiquer avec les ateliers non réguliers. Défense de s’occuper de politique, ou de religion. A l’instar des loges anglaises, très aristocratiques et corporatistes, la GLNF recrute volontiers dans les milieux d’affaires, et ne répugne pas à jouer les «clubs de nantis» – à rebours de la fibre sociale majoritaire chez les frères hexagonaux. De là à se laisser tenter par les sirènes du copinage et de l’affairisme il n’y a qu’un pas, que les frères de la GLNF ont hélas trop souvent franchi – même s’ils ne furent pas les seuls. Nombreux sont les frères ripoux dont les turpitudes s’étalent à la une des journaux méridionaux. Nos blancs chevaliers de la Maçonnerie française ont beau jeu de dévier vers ces «Anglais» si peu gentlemen l’opprobre qu’attirent magouilles et compromissions. S’ils reconnaissent leurs propres errements, c’est encore pour les mettre sur le compte de la concurrence que le prosélytisme expansionniste des «Anglais» impose aux autres obédiences. Michel Barat avoue sans peine: «Nous voulions faire du nombre, nous avons trop ouvert nos portes…»

Sur le terrain, la course au recrutement continue. A Toulouse, grande terre maçonne dès l’origine, le nombre des initiés a doublé en dix ans. Ils seraient 2000 au total, 3000 aux dires des frères. Jean-Paul Bouche, jeune avocat en costume sombre, dirige depuis juin dernier le GO de la région Midi-Pyrénées. Il voit grand pour ses 1600 frères toulousains et ses 19loges. Il vient d’acheter un nouveau local et multiplie les manifestations destinées à séduire de nouveaux frères: des états généraux de la République ont été tenus le 26octobre, et deux colloques sont prévus en 2003 sur «l’esthétique de la franc-maçonnerie» et sur la laïcité. Mais il l’assure, lui qui appartient à la mythique loge Toulouse créée en 1944 par des républicains espagnols en exil: «Nous ne deviendrons jamais un supermarché de la franc-maçonnerie.» La pique vise bien sûr la GLNF, principale concurrente du GO à Toulouse. «En cinq ans, nous avons progressé de 50%, se réjouit son responsable pour l’Occitanie, Gérard Ramond, patron d’une firme de cosmétiques. Nous sommes aujourd’hui 600frères à Toulouse et initions environ 150 à 200personnes par an.» Il ne mégote pas sur les moyens: en 1999, la GLNF a organisé un grand spectacle, «Trois Points en Occitanie», au Théâtre Odyssud de Blagnac. 50 danseurs, 80 choristes, l’orchestre de Bordeaux au grand complet, et 3000 spectateurs pour «le premier spectacle de ce genre depuis trois siècles», se rengorge Gérard Ramond. Peu importe que l’opération se soit soldée par un trou de 60000 euros et quelques ennuis pour le financier, un assureur de la régionµ Du copinage parmi les troupes? «On s’entraide, reconnaît-il, comme les anciens énarques ou les polytechniciens.» Mais il confie aussi: «Certains chez nous sont allés trop loin. Un frère est en prison. Je l’avais prévenu. Je l’ai viré après sa condamnation, mais nous aidons toujours sa femme et payons les études de ses enfants. Ces dernières années, j’ai écarté une quarantaine de frangins.» Gérard Ramond est un homme de droite et ne s’en cache pas. Dans l’équipe du nouveau maire de Toulouse, il compte quelques bons amis. «Douste-Blazy a gardé l’équipe Baudis où il y avait plusieurs frères, surtout de la GLNF. Grâce à un frangin UDF, j’ai rencontré plusieurs fois Douste en tête à tête avant les municipales.» Pourquoi? «Il cherchait des soutiens, pardi!»

Des soutiens à l’ombre des colonnes, les politiques n’en ont jamais manqué dans un pays où la maçonnerie a tenu lieu, un siècle durant, d’«Eglise de la République». A Marseille, place forte maçonnique, «le conseil général était très maçon il y a quinze ans», affirme Michel Pezet. Aujourd’hui, on y compte encore des frères, surtout affiliés à la GL, obédience réputée plus axée sur la réflexion spirituelle que sociale, et moins à gauche que le GO. «C’est une idée fausse, dit le grand maître Michel Barat. A la GL de Marseille comme ailleurs, toutes les familles politiques sont représentées, excepté le Front national.» De fait, les adjoints «initiés» de Gaston Defferre, bien qu’à gauche, étaient plutôt à la GL. A l’époque déjà, ce n’était pas le clivage droite-gauche qui jouait, mais davantage les convictions religieuses: en gros, les athées allaient au GO, les autres à la GL. Aujour-d’hui, parmi les proches de Jean-Claude Gaudin, on trouve toutes les couleurs maçonniques. Jean Roatta, député UMP, appartient lui depuis vingt ans à la GLNF, troisième en nombre d’adhérents sur la région. Il s’en explique pour la première fois. Sans trop de risque, les frères de Marseille n’ayant jamais été véritablement éclaboussés par les affaires. «Il faut éliminer les gens malhonnêtes, dit Jean Roatta. Et apprendre à communiquer. Notre clandestinité suscite trop de fan-tasmes.» Pourquoi est-il devenu maçon? «Pour préserver, répond-il, des valeurs oubliées dans un monde qui détruit trop souvent l’humain.» Et aussi, précise-t-il, parce que «la maçonnerie décrispe la politique». En clair, elle met de l’huile dans les rouages. Il y a, à Marseille, une fraternelle des élus qui rassemble des politiques de différentes obédiences et différents partis. On y cultive des solidarités «transpartis» qui peuvent parfois débloquer des situations. Exemple: il y a trois ans, une grève des transports paralyse la ville. Sur le conseil d’un frère, Jean-Claude Gaudin cherche un médiateur marqué à gauche, mais non sectaire, qui soit en bons termes avec les syndicats où gravitent pas mal de maçons. Ce sera le frère socialiste Francis Allouch, chirurgien dentiste, aujourd’hui élu au conseil régional Paca, qui négocie tout un week-end et met fin à la grèveµ

Mettre de l’huile: c’est toute l’histoire de Jean-Pierre Soisson. «Au fond, c’est un radical, son engagement maçon est une manière de cultiver des amitiés des deux côtés», dit un universitaire dijonnais. Naviguant entre la droite et la gauche, changeant d’alliés au gré des circonstances, l’ancien président du Carrefour de l’Amitié, un des plus influents cercles maçonniques, finira pourtant par payer ses acrobaties. Pour s’être fait élire à la présidence de la région Bourgogne en 1998 avec les voix du Front national (ce n’était pas la première fois), il est exclu du Grand Orient. A force de slalomer, il avait fini par franchir la ligne jaune.

Ce sont de tels précédents qui ont convaincu de plus en plus de maçons d’opter pour une politique de transparence. Hier rarissimes, les «coming out» de politiques francs-maçons sont aujourd’hui plus fréquents. Gérard Collomb, le nouveau maire socialiste de Lyon, avait révélé son appartenance au Grand Orient avant les municipales de 1995, pour couper court aux rumeurs. Il l’a confirmé en 2001. Mieux: ses principaux adjoints ont fait la même démarche, mais collectivement cette fois. L’événement – inédit – n’a pas fait scandale. A Lyon, il y a belle lurette que les maçons ont pignon sur rue. Ce n’est pas le cas partout. A Nantes, par exemple, où comme dans beaucoup de villes de l’Ouest les francs-maçons sont peu nombreux et se cachent. «Ici, se déclarer franc-maçon équivaut à risquer de perdre son boulot ou sa clientèle», dit un conseiller régional, qui fera peut-être sa sortie du placardµ le jour où ses enfants auront trouvé un emploi sûr.

D’autres ont apparemment des raisons un peu différentes de se dissimuler: pendant le ménage, les affaires continuent. Témoin le scandale qui secoue aujourd’hui Lille: Bernard Soinne, le plus important liquidateur judiciaire de la ville, a été mis en examen le mois dernier dans le cadre d’une enquête sur la rénovation d’un immeuble lillois. La justice reproche à ce franc-maçon richissime, par ailleurs professeur de droit à l’université de Lille-II, une «complicité d’escroquerie en bande organisée». Deux promoteurs et un entrepreneur ont été écroués, un clerc de notaire et un cadre de la Banque populaire du Nord mis en examen. Les infractions financières se monteraient à plusieurs millions d’euros. Tout Lille sait que plusieurs des protagonistes sont des fils de la veuve.

D’autres scandales similaires ont agité Lille récemment. Roger Dupré, plus connu sous le nom de Roger-la-Banane en raison de son look à la Eddy Mitchell, escroc multirécidiviste, a longtemps participé à des fraternelles immobilièresµ sans être franc-maçon: chacun croyait qu’il était d’une autre obédience! «Même nous, vénérables locaux, nous nous sommes laissés prendre», reconnaît l’un d’entre eux. Parmi ses compères en magouilles, des magistrats, des grands flics, un inspecteur des Impôts, un élu municipalµ qui se jouent du filet judiciaire. Après plusieurs années d’instruction, quelques mutations de fonctionnaires trop zélés, et des menaces de licenciement à l’encontre de journalistes trop curieux, le scandale est enterréµ Mais les dirigeants nordistes de la GL et du GO se sont employés à mettre un terme à la gangrène des fraternelles – ces groupes interobédientiels réunis par un intérêt, et quelquefois des intérêts communs – en attaquant le problème par la bande: en faisant pression sur les frères honnêtes pour qu’ils s’en retirent, et en s’opposant à la diffusion d’annuaires des adhérents. Avec un certain succès: «Désormais, les fraternelles vivotent, estime Daniel Morfouace, responsable pour le GO du Nord-Pas-de-Calais. Beaucoup d’entre elles ne réunissent que les fumeurs de cigareµ» On ne peut plus s’autoproclamer maçon: ultrasecrets, les fichiers du GO comme ceux de la GL ou de la GLNF sont désormais parfaitement tenus. Plus moyen de passer discrètement d’une obédience à une autre. A Lille, les brebis galeuses sont désormais repérées. Et mises à l’écart.

Pour Roger Dachez, historien de la franc-maçonnerie française, les clivages politiques hérités du XIXe siècle sont en train de s’estomper, ainsi que les spécificités régionales qui marquaient la vie des loges il y a encore trente ou quarante ans. «La maçonnerie française, qui a dû lutter contre l’autoritarisme politique et religieux, penchait traditionnellement plutôt à gauche. Aujourd’hui, c’est nettement moins clair. Même dans ses anciens fiefs méridionaux.»

C’est le cas à Montpellier où le boom des effectifs est en passe de bouleverser l’équilibre des appartenances. En trois décennies, 31loges comptant 1500 initiés ont fleuri dans une ville où on ne dénombrait que 6loges et à peine 300frères. Ils étaient enseignants ou fonctionnaires, souvent socialistes ou radicaux, membres de la Ligue des Droits de l’Homme. Aujourd’hui, les laïques du GO (7loges) sont talonnés par les spiritualistes de la GL (6loges) et les businessmen de la GNLF (6loges). La vieille identité de gauche de la maçonnerie s’évanouit, même si les tabliers prospèrent dans les coulisses du pouvoir local. Trois des quatre nouveaux députés UMP du Montpelliérain sont à la GL. Ni le maire PS, Georges Frêche, ni le président UMP du conseil général Jacques Blanc n’en sont. Mais tout le monde est aux petits soins avec les frères. Toutes les collectivités locales se sont empressées de contribuer au financement d’un temple maçonnique, concédé aux loges pour un loyer dérisoire.

Il est vrai qu’à Montpellier on trouve des frères partout: au Medef comme à Force ouvrière ou, c’est nouveau, à la CFDT; à l’UDF, à l’UMP, au PS, chez les radicaux, et même chez les Verts ou au CNPT (Chasse, Nature, Pêche et Traditions); dans les états-majors de l’université, de l’ANPE, du CHU, de l’Urssaf, de la caisse régionale d’assurance maladie, des HLM, du tribunal de commerce, du tribunal administratif, de la chambre régionale des comptes. Sans compter les inévitables fraternelles: celle de la sécurité pour les gradés de la police et de la gendarmerie, celle de l’enseignement, de la SNCF, du tourisme et mêmeµ du judo. Il existe une superfraternelle, le Club50. Le dessus du panier du GO y fraie avec des membres de la GL, sans oublier les «Anglais» de la GLNF. Créée en 1986, cette fraternelle des puissants ne reçoit que des maçons ayant atteint le grade de maître. S’y côtoient le président du club de foot, le PDG d’Air Littoral, le patron d’un groupe de cliniques privées, un professeur de droit ex-grand maître de la GL, le patron du Crédit immobilier, un sénateur-maireµ Le GO a fermement invité ses membres à fuir le Club50 de Montpellier – comme ceux de Toulon, Nice et Marseille. Sans grand succès, apparemment.

C’est à Nice que le fumet des arrangements est le plus capiteux. La Côte, c’est la patrie du clientélisme. Et son héraut s’appelle Marcel-la-Salade, de son vrai nom Giordanengo, ci-devant frère de la GLNF, pittoresque maraîcher grand «arrangeur de coups» devant l’éternel, qui avait dans sa manche beaucoup de gens dans la magistrature, les services préfectoraux, la police, la gendarmerie et l’administration pénitentiaire, sans compter les milieux politiques. A Nice, un petit flic de la Police de l’Air et des Frontières n’hésitait pas à consulter le Stic (système de traitement des infractions constatées) pour assouvir sa mégalomanie et renseigner ses frères de la GLNF. Le clientélisme remonte aux Médecin, qui n’étaient pas initiés, mais qui se reposaient sur un pilier de la mairie, René Petruschi, proche du GO d’abord, puis transféré à la GLNF, lieu d’influence finalement plus intéressant. La chute de la maison Médecin coïncide avec la décision de la GLNF, à la fin des années 1980, de faire de la Côte une terre de mission. Dans ses loges, on débat du divin, de la grâce, de la prédestination. Pures spéculations? Pour certains, l’ésotérisme est le cache-sexe de pratiques inavouables. Dans les années 1980, la GLNF veut affirmer sa puissance sociale. Et renflouer ses finances à coups de cotisations. Elle recrute donc, sans trop de discernement. Dans le Midi, les loges initient des apprentis par fournée de dix, démarchent, sollicitent, débauchent dans les organisations rivales. Un maçon resté fidèle à sa loge: «C’était effarant, ces progressions spectaculaires, ces politiciens devenus importants dans les loges de la GLNF, ce jeu de pouvoir et de réseaux qui se mettait en place.» Tout un engrenage qui aboutira à des affaires humiliantes pour l’obédience anglaise: un haut dignitaire pris en flagrant délit d’escroquerie, dont on apprend qu’il avait été chassé du GO pour malhonnêteté manifeste. Le doyen des juges d’instruction, Jean-Paul Renard, accusé d’ensabler toute une liste de dossiers sur des affaires où trempent des frères de la GLNFµ Et ce n’est pas fini. Fin novembre, le tribunal correctionnel de Nice se saisissait de l’affaire Vito, du nom d’un homme d’affaires retrouvé mort en 1996 dans un laboratoire d’analyses dont il était le financier masqué. Son associé, le docteur Cosme, est soupçonné de l’avoir tué d’une piqûre de calmant. Histoire sordide d’héritiers spoliés, de comptes trafiquésµ Un seul point commun à tous les intervenants, victime, accusé, banquier, avocat et juge d’instruction: les réseaux de la GLNF.

Francs-macs de Nice: réseaux, mafias, flics ripoux, juges complaisants, affairistes et politiciens en ronde complice? Comme toutes les généralisations, celle-ci est tragiquement injuste. Il y a à Nice des frères ni juges ni voyous, fiers de descendre de Masséna, de Garibaldi, des maçons italiens réfugiés au temps du fascisme. Sur la Côte comme ailleurs, depuis quelques années, rajeunissement et féminisation des troupes aidant, les nouveaux maçons se préoccupent plus de questions spirituelles que d’enjeux citoyens ou de menées carriéristes. Ludovic Marcos, conservateur du Musée du GO à Paris, a étudié leur évolution: «A la veille de la guerre de 14-18, 65% des maçons étaient membres d’un parti politique, explique-t-il. A peine 15% aujourd’hui. On n’est plus dans l’élite républicaine, les nouveaux membres sont plus éloignés du pouvoir, mais ils rayonnent plus dans leurs activités profanes.» La montée en puissance de la maçonnerie féminine (10% des effectifs en 1970, 25% en 2001) sonne comme un espoir: jusqu’ici épargnées par les affaires, peut-être parce qu’elles ont moins accès aux vrais lieux de pouvoir, les soeurs apportent, de l’avis de nombreux frères, une bouffée d’oxygène dans un monde qui a trop longtemps pratiqué le recrutement en vase clos et l’endogamie notabiliaire. Très actives dans la cité, mais aussi assidues en loge, et passionnées par la quête initiatique, elles ont le profil que recherchent aujourd’hui toutes les obédiences, dans leur effort de revitalisation des temples. La soeur serait-elle l’avenir du frère? Ursula Gauthier

Avec Claude Askolovitch (à Nice), Marie-France Etchegoin (à Marseille), Jean-Gabriel Fredet (en Bourgogne), Vincent Jauvert (à Toulouse), Gilles Luneau (à Nantes), Jacques Molénat (à Montpellier), Airy Routier (à Lille), Laïd Sammari (en Lorraine) et Robert Schneider (à Lyon).Un paysage éclaté• Grand Orient de France (GO): 1050 loges, 45000 membres.

• Grande Loge nationale française (GLNF): 1400 loges, 30000 membres.

• Grande Loge de France (GL): 700 loges, 26000 membres.

• Fédération française du Droit humain (DH): 500 loges, 14000 membres.

• Grande Loge féminine de France (GLFF): 340 loges, 11000 membres.

• Grande Loge traditionnelle et symbolique – Opéra (GLTSO): 170 loges, 3600 membres.

• Grande Loge mixte de France (GLMF): 80 loges, 1800 membres.

• Grande Loge mixte universelle (GLMU): 50 loges, 800 membres.

• Grande Loge féminine de Memphis-Misraïm (GLFMM): 35 loges, 850 membres.

• Loge nationale française (LNF): 25 loges, 250 membres.

Ursula Gauthier

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