ASSOciation SURVIE FRANCAFRIQUE … or pillage
Publication. “L’or africain. Pillages, trafics & commerce international” Dossier noir n°22, Agone, Survie Oxfam France-Agir ici. Sortie le 12 oct. 2007. 12 euros.

L’or africain est un livre-enquête qui s’attache à dévoiler les dysfonctionnements chroniques et les aspects occultes de l’exploitation de l’or (à partir de l’exemple de Sadiola au Mali) pour les mettre en relation avec les caractères généraux et les enjeux de l’exploitation des ressources naturelles en Afrique.
Un éclairage particulier y est porté sur le rôle des paradis fiscaux et des multinationales européennes et américaines dans ce qui s’apparente à un véritable pillage.
L’ouvrage s’attache également à mettre en avant les mouvements de résistance qui, au Mali, dans le reste de l’Afrique et dans le monde, s’opposent à une exploitation incontrôlée des ressources de ce continent qui paye depuis trop longtemps le prix le plus fort de la mondialisation libérale, après avoir servi les empires coloniaux.
Sommaire
L’or, un minerai névralgique
Stratégies occultes & services secrets
- I. Comment l’or ruine l’Afrique
Sadiola : cyanure, maladies & fausses couches
Méthodes d’exploitation héritées de l’apartheid
Détour par Morila
AngloGold & Randgold : bénéfices compris
- II. Multinationales de l’or
Les projets en or de la Banque mondiale
La ruée sur l’or ouest-africain
Mali : IAMGOLD, « Je suis l’or »
- III. Pillages, trafics, conflits armés
Lobbying minier & faucons à Washington
Tanzanie : Barrick Gold & monsieur Bush
Trafics & syndicats de la contrebande
- IV. Commerces de l’or africain
Rwanda, Ouganda : fuites de métaux précieux
Raffinage, ports francs & paradis fiscaux
Apartheid, banques suisses & famille Oppenheimer
Des affaires atomiques : or, uranium, CIA
- V. La part de la Françafrique
Razzias coloniales
De Gaulle & la ruée vers l’or
« Prêts au développement » & sous-traitance de l’or
- VI. Imposer la transparence
Grèves & mobilisations africaines
Paris, Montreuil, Sadiola
Transparence & campagnes internationales
Or, blanchiment des capitaux & terrorisme
Un processus Kimberley pour l’or ?
L’or oublié de l’Afrique
L’un des rares livres sur le sujet, L’or africain est une plongée vertigineuse dans un secteur de production qu’aucune règle ou presque ne régit et qui donne lieu à une véritable course contre la montre à qui s’enrichira le plus et le plus rapidement, que se mènent les compagnies d’extraction.
Ecrire un livre n’est pas toujours aisé. L’écrire collectivement l’est encore moins. Celui-ci a cette particularité qu’il a été rédigé à partir d’un premier projet de François-Xavier Verschave. Décédé en juin 2005, celui-ci n’avait pu mener son projet à terme. L’exercice n’était donc pas facile. Toutefois, Gilles Labarthe, journaliste et déjà auteur du Dossier noir n° 20 sur le Togo, a su exprimer sa propre plume, tout en faisant une place à celle de F-X Verschave, le citant et mettant ainsi en valeur le travail original de celui à qui ce livre tenait tout particulièrement à cœur.
A partir de l’exemple de la mine d’or de Sadiola au Mali et de l’enquête de la documentariste Camille ce Vitry sur les conséquences humaines et environnementales de son exploitation, ce livre propose un zoom arrière sur les acteurs de l’exploitation de l’or en Afrique, les réseaux et les circuits financiers qu’ils utilisent, afin de mettre à nu cet autre secteur du pillage des richesses du continent africain. Véritable livre-enquête, L’or africain repose sur un minutieux travail de recherche que Gilles Labarthe, journaliste spécialisé sur les questions de criminalité économique en Afrique, avait déjà abordé, pour avoir notamment enquêté à Morila, une autre cité minière du Mali.
Afrique, continent stratégique
Ce livre, l’un des rares sur le sujet, documenté, nous plonge donc dans l’exploitation de cet or africain qui, avec ses 600 tonnes par an, représente environ le quart de la production annuelle mondiale. Son exploitation (l’Afrique détient la moitié des réserves d’or mondiales identifiées) est quant à elle très juteuse : la part des recettes qui revient aux Etats est minime, parfois nulle ; la main d’œuvre est très bon marché ; les mouvements syndicaux vite réprimés et les normes environnementales, pas appliquées ou peu contraignantes ; sans compter la flambée qu’a connu le cours du minerai précieux ces dernières années.
Le livre nous amène ainsi à Sadiola et à Morila (Mali), au Ghana, en Afrique du Sud ou au Botswana, pour constater le cynisme des compagnies minières et leurs « méthodes d’exploitation héritée de l’apartheid ». Les conséquences environnementales liées à l’utilisation du cyanure et du mercure pour purifier le minerai sont « inhumaines ». L’auteur remonte ensuite les filières du commerce légal de l’or, pour découvrir les filières parallèles, les trafics transfrontaliers, les sociétés off shore et le rôle des paradis fiscaux dans le blanchiment de capitaux dont l’or est un des principaux vecteurs. Il nous apprend que la Banque mondiale (BM), censée œuvrer au développement des pays africains, constitue le plus gros investisseur dans l’extraction de l’or, livrant à une poignée de multinationales américaines (telle Newmont Minin), canadiennes (telle IAMGOLD), anglaises ou sud-africaines (telle AngloGold), 80% des ressources aurifères du continent.
La ruée vers l’or
Il faut dire qu’à partir des années 1990, avec la fin de la Guerre froide et la libéralisation des économies africaines sous les injonctions de la BM et autres Plans d’ajustements structurels du FMI, le secteur a littéralement explosé.
La France, elle, y apparaît quelque peu marginale. Après la « razzia coloniale », Gilles Labarthe montre dans le chapitre « la part de la Françafrique » comment le Bureau de recherche géologique et minière (BRGM) a quadrillé l’ensemble du pré-carré français pour permettre une exploitation qui a parfois alimenté les caisses de partis politiques. La présence d’Areva dans ce secteur révèle les passerelles avec le lobby nucléaire, tandis que des groupes comme Bouygues, offrent en sous-traitance leurs services aux grandes compagnies étrangères.
L’enquête nous mène également en République Démocratique du Congo où les conflits armés sont directement alimentés par le trafic de l’or. L’auteur consacre un gros chapitre aux opérations qu’y mènent les banques suisses. Il faut dire que Gille Labarthe est suisse lui-même, ressortissant de ce paradis fiscal en plein cœur de l’Europe, une des principales plaques tournantes des trafics d’or, mais aussi de diamant et autres pierres précieuses.
Comme pour boucler la boucle et ne pas laisser le dernier mot aux trafiquants, cette enquête se termine par un point sur les différentes mobilisations au Nord comme au Sud, pour une exploitation raisonnée et contrôlée de la ressource aurifère.
Au-delà de l’enquête de fond sur un sujet difficile, la grande force de ce livre est probablement dans le témoignage qu’il offre, pour les générations futures, de la mobilisation des ressortissants de Sadiola et de nombreuses autres villes minières d’Afrique.
L’exploitation de l’or en Afrique. Caractéristiques et enjeux socio-économiques.
Interview de Gilles Labarthe.
Quels sont les principaux pays producteurs d’or en Afrique ?
Il s’agit principalement de l’Afrique du Sud (une moyenne de 300 tonnes ces dernières années), du Ghana (plus de 75 tonnes), du Mali (50 tonnes en moyenne), de la Tanzanie (idem), de la Guinée et du Zimbabwe (de 10 à 20 tonnes selon les années), de la République démocratique du Congo… au total, plus de 34 pays africains produisent de l’or, réalisant une production totale de plus de 600 tonnes d’or par an – soit environ le quart de la production annuelle mondiale.
Pourquoi l’Afrique reste-t-elle un continent stratégique dans le secteur minier ?
Le continent noir détient la moitié des réserves d’or mondiales identifiées. Après le pétrole, l’or représente un des cinq premiers marchés mondiaux dans le secteur des minéraux : il “ pèse ” environ 65 milliards de dollars par an. L’Afrique est de plus en plus convoitée par les multinationales d’extraction : outre les réserves d’or importantes, la part des recettes d’exploitation qui revient à l’Etat a été minorée à l’extrême (20%, voire même 0% comme c’est le cas d’une mine d’or au Botswana). La main d’œuvre africaine est très bon marché, les mouvements syndicaux vite réprimés et les normes environnementales, pas appliquées ou peu contraignantes. Résultat : la marge de bénéfice réalisée par les grandes compagnies minières occidentales est plus importante que dans n’importe quel autre endroit de la planète. Depuis une dizaine d’années, avec la hausse spectaculaire du cours de l’or, les investissements étrangers montent en flèche dans le secteur aurifère, surtout en Afrique de l’Ouest et en Afrique centrale.
Quelles sont les trois plus grandes multinationales de l’or opérant en Afrique ?
Ce livre d’enquête décrit entre autres les activités polluantes des trois plus grandes multinationales d’extraction (“majors”) qui se disputent la première place sur ce marché, et qui sont omniprésentes en Afrique : AngloGold (Afrique du Sud), Barrick Gold (Canada) et Newmont Mining (USA). Ces trois compagnies, soutenues par le gratin de la haute finance internationale, produisent elles seules chaque année plus de 500 tonnes de tout l’or extrait sur la planète. Elles sont régulièrement dénoncées pour pollution à large échelle et violation des droits de l’homme. Le dossier noir présente aussi les méthodes d’autres compagnies de dimension plus modeste (“juniors”), associées à ces géants de l’or, qui mènent sur place une politique de prospection et d’acquisition très agressive, souvent aux limites de la légalité.
Quels sont les principaux acheteurs sur le marché mondial ?
Les principaux acheteurs de la production d’or africain extrait par ces trois compagnies anglo-saxonnes sont des grandes banques commerciales comme la Royal Bank of Canada, J. P. Morgan, Union des Banques Suisses (UBS) ou la française Société Générale. Ces banques occidentales avancent aux multinationales précitées d’importants crédits finançant l’exploitation industrielle de l’or sur les plus importants gisements en Afrique. Ces crédits sont gagés sur la production d’or.
Pour les actionnaires comme pour les grands établissements bancaires, l’industrie de l’or représente un des placements les plus rentables. Valeur-refuge par excellence, l’or conserve un bel avenir. Son cours actuel a dépassé un de ses plus hauts niveaux depuis les années 1980, avoisinant 16 000 euros le kilo. La demande est importante, comme toujours en temps de crise. Les attentats du 11 septembre 2001 auraient contribué à relancer cette fringale. La demande est garantie par les marchés indien et chinois. La bijouterie et l’horlogerie de luxe absorbent une part considérable de la production.
Quels problèmes sociaux et environnementaux posent l’extraction de l’or ?
Ce livre part de l’exemple des communautés de Sadiola, au sud-ouest du Mali, qui dénoncent depuis dix ans la pollution effroyable causée par l’extraction industrielle de l’or par les multinationales. Déversement des eaux polluées, intoxications au cyanure, normes de sécurité mal appliquées, déplacement massif des populations locales… les mêmes ravages sociaux et environnementaux sont aussi dénoncés depuis longtemps au Ghana, comme en Tanzanie, notamment par l’Organisation de la société civile africaine, une coalition de vingt-neuf ONG représentant quinze pays, travaillant dans le secteur de l’extraction minière ou concernées par ses répercussions. Qui va payer la facture sociale et environnementale liée à l’exploitation industrielle de l’or ? Certainement pas les multinationales d’extraction, qui cherchent à se décharger du coût lié à la réhabilitation des sites. La somme des dégradations écologiques et des atteintes à la santé provoquées par l’exploitation des mines d’or à ciel ouvert – qui sont les plus polluantes – va ruiner les régions productrices pour des générations à venir. Un rapport américain avance déjà le chiffre de 55 milliards de dollars pour réparer les dégâts.
Que dénoncent aujourd’hui la société civile africaine et les ONG internationales ?
Outre les ravages causés sur l’environnement, il s’agit de lutter contre les injustices sociales. La mobilisation est très large. Le secteur de l’or concerne autant la Fédération internationale des ligues des droits de l’homme (FIDH), qui s’insurge contre les conditions inhumaines d’exploitation – comme au Mali – qu’Amnesty International, qui a documenté de crimes commis en 1996 sur le site minier de Bulyanhulu en Tanzanie. L’exploitation de l’or, souvent associée à des activités de mercenariat, peut se révéler encore plus meurtrière dans des régions en conflit, comme dans les provinces de l’est en République démocratique du Congo. L’or risque de financer des mouvements armés, comme l’avertit l’ONG de défense des droits de l’homme Human Rights Watch (HRW). Il représente aussi l’un des principaux vecteurs du blanchiment d’argent, au niveau international.
On a beaucoup parlé du “ processus Kimberley ” pour lutter contre les “ diamants du sang ”. Peut-on imaginer un processus de certification similaire, pour l’or ?
Les experts du Conseil de sécurité des Nations unies le recommandent. Ils y travaillent même depuis plusieurs années. Rien n’a encore abouti de manière officielle. En plus des phénomènes de contrebande, laquelle sert parfois à financer l’effort de guerre, l’origine de l’or est particulièrement difficile à contrôler : il peut être fondu et refondu, à l’infini… Vu la porosité des frontières, le manque de moyens de contrôle dont disposent les Etats africains, la corruption ambiante, le caractère instable ou kleptocrate de certains régimes (République démocratique du Congo, République centrafricaine, Guinée, pour ne citer que ces pays-là), on peut raisonnablement estimer qu’un quart, voire un tiers de la production totale issue de l’orpaillage africain – estimée à 50 tonnes – est exfiltrée par des réseaux de contrebande. Ces réseaux, qui alimentent les marchés asiatiques, européens et américains de l’or, parviennent aussi à détourner parfois une part significative de la production issue de l’extraction industrielle, comme en Afrique du Sud. En 1996, le gouvernement de Pretoria recherchait ainsi en Suisse plus de 7 tonnes d’or (soit une valeur actuelle avoisinant une centaine de millions de dollars) qui avaient été acheminés clandestinement vers l’entreprise suisse de raffinage Metalor. Le manque à gagner pour les Etats africains est considérable.
L’Afrique produit beaucoup d’or, mais reste pauvre. Pourquoi ?
Plus de 80% des sites aurifères ouest et centrafricains de grande envergure sont aujourd’hui aux mains d’une poignée de multinationales, qui prétendent avoir découvert les gisements, alors que la quasi-totalité de ces derniers était déjà connue des orpailleurs locaux depuis bien longtemps. Les réformes des codes miniers mis en place dans la plupart des pays africains producteurs depuis la fin des années 1980, sous la pression des institutions financières internationales (FMI, Banque mondiale), ont conduit à privilégier les grandes compagnies d’extraction étrangères, aux dépens des petites sociétés minières d’État et, surtout, des mineurs artisanaux, qui pouvaient autrefois justifier de permis d’exploitation.
Le secteur de l’or reste très opaque et la question de la redistribution des revenus se pose, comme l’indique Oxfam. Un exemple : en dix ans, le Mali est devenu le troisième exportateur d’or en Afrique, après l’Afrique du Sud et le Ghana. Ses exportations d’or ont triplé, dépassant les 56 tonnes en 2006. Dans le même temps, le pays a dégringolé dans l’Indice de développement humain des Nations unies, tombant dans la catégorie des trois Etats les plus pauvres du monde. Les richesses sont mal redistribuées. Où vont les profits ? Où s’envole l’or ? Même les fonctionnaires maliens et responsables officiels du secteur des mines ont toutes les peines du monde à obtenir des informations complètes et transparentes de la part des grandes firmes occidentales sur les conditions d’extraction des ressources aurifères nationales. La campagne “ Publiez ce que vous payez ”, soutenue par trois cents ONG dans le monde entier, a pour principal objectif d’aboutir à ce que les compagnies extractives (pétrole, gaz et ressources minières) publient, de façon systématique et transparente, le montant des taxes et redevances de toute nature qu’elles versent aux États.
Retrouvez la revue de presse du livre L’or africain sur le site d’Agone
::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::
::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::
……………………………… Les Médias ……………………………………………………
Tempête dans un aquarium. par Odile TOBNER
Je n’ai pas lu le livre de Péan et Cohen. Je lis assez peu « Le Monde », tout comme les autres journaux et hebdos de la presse française, dont aucun n’est vraiment respectable par son courage et son exigence. Je regarde de temps en temps des bribes de débats à la télé. De-puis dix jours je suis assommée par les commentaires sur « La face cachée du Monde ». J’ai beau zapper je tombe sur la tête de leurs auteurs, proférant la même dizaine de phrases sur toutes les chaînes. Quelqu’un de mes proches, qui a lu le livre et me le passera pour que je n’aie pas à l’acheter, m’a dit : « C’est des rats qui vident une poubelle ».
Je n’en reviens pas qu’on puisse faire autant de bruit et un best-seller en enfonçant des portes ouvertes. Quoi « Le Monde » serait une machine de pouvoir ? Quel scoop ! Ils auraient partie liée avec des politiciens ? On n’en croit pas ses oreilles ! Ils feraient du fric avec leur influence ? Quelle horreur ! Toute leur vertu ne serait qu’hypocrisie ? A moi Molière ! Il y a longtemps que tu as débrouillé les ficelles de l’homme de pouvoir : cela n’empêche pas cer-tains de découvrir la lune et qu’il fait jour en plein midi.
Péan dit que « Le Monde » a changé, n’est plus le vertueux organe de presse qu’il était. C’est pourtant en 1972 que Mongo Beti a montré dans « Main basse sur le Cameroun », ouvrage interdit à sa sortie par le ministre de l’intérieur Raymond Marcellin, à l’instigation de Jacques Foccart, que « Le Monde », dans le procès intenté à Yaoundé à un chef de maquis et un archevêque camerounais, non seulement n’avait, dans ses comptes-rendus, jamais fait état des violations du droit patentes dans le déroulement du procès, mais avait rapporté les ru-meurs les plus diffamatoires à l’égard d’accusés privés de tout droit à la parole et à la défense. Péan ne peut ignorer ce livre et cette affaire, puisqu’il y a puisé jadis des informations pour ses propres livres. Il ne peut ignorer que « Le Monde » a, depuis cinquante ans, par ses jour-nalistes responsables de la rubrique africaine, depuis le trop illustre Decraene, qui n’a jamais vu l’Afrique que du fond des limousines des potentats exotiques, jusqu’au non moins réputé Stephen Smith, grand défenseur, à la une du « Monde », des propos de Pasqua sur l’Angola, toujours défendu la politique africaine de la France. S’il y a bien un énorme scandale, invétéré puisqu’il dure depuis des décennies, c’est cet indéfectible soutien, couvrant du voile du si-lence les pires corruptions, les plus honteux trafics. Est-ce sujet-là que traitent Péan et Co-hen ? Non. La défense des faibles, ce n’est pas leur truc. On se demande même si leur offen-sive n’est pas due au fait que ce pesant couvercle a été parfois timidement levé.
J’ai entendu Péan dire qu’il attaquait « Le Monde » parce que ce journal se serait livré à de véritables campagnes de presse contre Mitterrand, Chirac et leurs proches. On croit rêver. C’est en quelque sorte sur le point précis où « Le Monde » a fait son travail de contre-pouvoir que porte l’attaque. Péan et Cohen en défenseurs de l’orphelin Mitterrand et de l’opprimé Chi-rac sont vraiment impayables, sinon impayés. En imprimant que le pauvre Jean-Christophe a touché des millions d’euros en échange, paraît-il, d’un très problématique « savoir » sur l’Afrique, lequel, dans son cas, se réduit aux noubas avec les tenants les plus corrompus des pouvoirs africains ; en donnant l’information sur les billets d’avion de Chirac et les « objets d’art » de Dumas, payés ou vendus en espèces, contre les prescriptions de la loi française, « Le Monde » s’est montré coupable de l’inexpiable crime de lèse-majesté. Comme le dit Pasqua sans rire : m’attaquer c’est attaquer la France. Les auteurs franchissent le pas et accu-sent les gens du « Monde » d’être de mauvais Français. Rien n’est plus bas que ce terrorisme du chauvinisme, bien dans la ligne de la beaufrerie insidieuse qu’on trouve dans « Marianne ». On me cite à ce sujet le célèbre mot de G.B. Shaw, disant que le patriotisme est le dernier refuge de la canaille.
« Le Monde » est bel et bien une machine de pouvoir, comme la Présidence de la Ré-publique, et toutes les autres machines de pouvoir – derrière lesquelles se dissimulent d’ailleurs les pires, les pouvoirs d’argent – qui vaut ce que valent les hommes qui y sont, c’est-à-dire, neuf fois sur dix, pas quelque chose de très élevé. On a le droit d’examiner la conduite de ces gens de pouvoir et de les juger. Si les actes des dirigeants du « Monde » sont passibles des tribunaux, qu’on les traduise en justice. L’offensive de Péan et Cohen semble inspirée par des politiques et leurs proches qui, eux, ont trempé dans l’illégalité, cela jusqu’à présent dans la plus totale impunité. Il s’agit donc d’intimider la puissance de la presse, en révélant ses petits secrets, pas tous reluisants, pour qu’en retour elle respecte la loi du silence. Tout cela n’est pas très beau à voir et à entendre, tous ces règlements de compte entre les crocodiles de l’aquarium, où s’ébattent journalistes de toutes chapelles, politiques de tous bords, affairistes de tout poil, dans les multiples combinaisons des clans, interchangeables dans leurs compo-santes et leurs alliances et d’autant plus assoiffés du sang de leurs congénères. Quel cirque ! Le public a bien compris ; il raffole de ce spectacle pittoresque.
Péan et Cohen voudraient faire croire aux gogos qu’ils administrent au « Monde » une leçon de journalisme. D’autres l’ont fait certes à juste titre, sur des sujets plus graves et plus essentiels. Quant à eux, ils ne profèrent qu’un avertissement de type mafieux : touchez pas aux puissants, ou gare à vos abattis. Gageons que « Le Monde » a compris l’avertissement et y regardera à deux fois avant de traiter les sujets dits sensibles, les seuls vraiment journalisti-ques. Apparemment le seul journalisme acceptable aujourd’hui en France c’est le 20 heures sur TF1 : les exhibitions du chef de l’état et de ses ministres, quelques phrases en langue de bois de l’opposition, parce qu’on est dans un pays libre et que l’information est indépendante du pouvoir, le retraité de Fouillis-les-oies repiquant ses tomates, quelques voyous de banlieue caillassant les pompiers. Dormez tranquilles braves gens, ne mettez pas votre nez dans ce qui ne vous regarde pas…………….
……………………………………………………………………………………………………………………………..
