……………. Médias : Faut-il un cinquième pouvoir ? ….

Gaëlle Grognet

 

 

 

Médias : Faut-il un cinquième pouvoir ?

 

 

 

Essai de maîtrise

Présenté à la Faculté des Études supérieures de l’Université Laval pour l’obtention du grade de maître en administration des affaires

M.B.A.

 

 

FACULTÉ DES SCIENCES DE L’ADMINISTRATION

UNIVERSITÉ LAVAL

QUÉBEC

Juin 2004

 

 

 

 

© Gaëlle Grognet, 2004

*  gaelle_grognet@yahoo.fr

 

Remerciements

 

 

 

 

 

« Un seul mot, usé, mais qui brille comme une vieille pièce de monnaie : merci! »

Pablo Neruda

 

 

 

 

Si je devais ne préciser qu’une chose de cet essai, c’est qu’il a été une formidable réalisation collective. Je remercie chaleureusement tous ceux, amis, étudiants, collègues, enseignants, parents, qui au travers de débats et de conversations passionnants, ont apporté de l’eau à mon moulin.

Je remercie également mes « collègues de bibliothèque », essayistes comme moi, pour leur présence motivatrice et leurs précieux conseils techniques.

J’adresse toute ma gratitude à mon directeur de recherche, Monsieur Verna, pour m’avoir accompagnée dans cette dernière étape de mes études, et en avoir fait un formidable tremplin pour la suite. Ses conseils, sa porte toujours ouverte et son bon sens ont fait toute la différence dans les moments difficiles, me permettant aujourd’hui de présenter un travail dont je suis fière.

Enfin, mille mercis à ma famille pour avoir su me donner des ailes, même à distance, sans qui je n’aurais jamais accompli un tel parcours.

 

 

 


Table des matières

 

<!–[if supportFields]> TOC h z t "Titre number one,1,Titre number 2,2,Titre number 3,3,Titre number 4,4,Titre number 5,5" <![endif]–>Introduction. <!–[if supportFields]> PAGEREF _Toc74128935 h <![endif]–>2<!–[if supportFields]><![endif]–>

1.      Quelques définitions.. <!–[if supportFields]> PAGEREF _Toc74128936 h <![endif]–>4<!–[if supportFields]><![endif]–>

1.1.        De l’information à la connaissance. <!–[if supportFields]> PAGEREF _Toc74128937 h <![endif]–>4<!–[if supportFields]><![endif]–>

1.1.1.     Donnée. <!–[if supportFields]> PAGEREF _Toc74128938 h <![endif]–>4<!–[if supportFields]><![endif]–>

1.1.2.     Information. <!–[if supportFields]> PAGEREF _Toc74128939 h <![endif]–>4<!–[if supportFields]><![endif]–>

1.1.3.     Connaissance. <!–[if supportFields]> PAGEREF _Toc74128940 h <![endif]–>5<!–[if supportFields]><![endif]–>

1.2.       Contexte et enjeux actuels. <!–[if supportFields]> PAGEREF _Toc74128941 h <![endif]–>7<!–[if supportFields]><![endif]–>

1.2.1.     La « Noosphère ». <!–[if supportFields]> PAGEREF _Toc74128942 h <![endif]–>7<!–[if supportFields]><![endif]–>

1.2.2.    L’information comme matière première. <!–[if supportFields]> PAGEREF _Toc74128943 h <![endif]–>9<!–[if supportFields]><![endif]–>

1.2.3.    L’économie de l’immatériel vient remplacer l’économie industrielle. <!–[if supportFields]> PAGEREF _Toc74128944 h <![endif]–>10<!–[if supportFields]><![endif]–>

1.2.4.    L’information au cœur des rapports de forces. <!–[if supportFields]> PAGEREF _Toc74128945 h <![endif]–>12<!–[if supportFields]><![endif]–>

2.     Hypothèse de départ.. <!–[if supportFields]> PAGEREF _Toc74128946 h <![endif]–>14<!–[if supportFields]><![endif]–>

2.1.       La théorie de la séparation des pouvoirs. <!–[if supportFields]> PAGEREF _Toc74128947 h <![endif]–>14<!–[if supportFields]><![endif]–>

2.1.1.     Fonctions principales au sein des régimes politiques. <!–[if supportFields]> PAGEREF _Toc74128948 h <![endif]–>14<!–[if supportFields]><![endif]–>

2.1.2.    Pourquoi la séparation des pouvoirs. <!–[if supportFields]> PAGEREF _Toc74128949 h <![endif]–>14<!–[if supportFields]><![endif]–>

2.1.3.    Comment?. <!–[if supportFields]> PAGEREF _Toc74128950 h <![endif]–>15<!–[if supportFields]><![endif]–>

2.1.3.1.      La séparation rigide des pouvoirs : Etats-Unis. <!–[if supportFields]> PAGEREF _Toc74128951 h <![endif]–>16<!–[if supportFields]><![endif]–>

2.1.3.2.      La séparation souple des pouvoirs : France. <!–[if supportFields]> PAGEREF _Toc74128952 h <![endif]–>16<!–[if supportFields]><![endif]–>

2.2.       La mission médiatique, mission du journaliste. <!–[if supportFields]> PAGEREF _Toc74128953 h <![endif]–>17<!–[if supportFields]><![endif]–>

2.2.1.    Définition(s) de « media ». <!–[if supportFields]> PAGEREF _Toc74128954 h <![endif]–>17<!–[if supportFields]><![endif]–>

2.2.2.    Rôle du média, du journaliste. <!–[if supportFields]> PAGEREF _Toc74128955 h <![endif]–>19<!–[if supportFields]><![endif]–>

2.2.3.    Une profession libre et indépendante. <!–[if supportFields]> PAGEREF _Toc74128956 h <![endif]–>21<!–[if supportFields]><![endif]–>

2.2.4.    Libre, mais responsable. <!–[if supportFields]> PAGEREF _Toc74128957 h <![endif]–>21<!–[if supportFields]><![endif]–>

2.2.5.    Le mythe du journaliste. <!–[if supportFields]> PAGEREF _Toc74128958 h <![endif]–>22<!–[if supportFields]><![endif]–>

2.2.5.1.      Deux journalistes contre le Chef de l’Etat <!–[if supportFields]> PAGEREF _Toc74128959 h <![endif]–>22<!–[if supportFields]><![endif]–>

2.2.5.2.     Un épisode fondateur pour le journalisme d’investigation. <!–[if supportFields]> PAGEREF _Toc74128960 h <![endif]–>23<!–[if supportFields]><![endif]–>

2.2.5.3.     Le Watergate consacre le quatrième pouvoir. <!–[if supportFields]> PAGEREF _Toc74128961 h <![endif]–>23<!–[if supportFields]><![endif]–>

2.3.       Conséquence : les médias deviennent le quatrième pouvoir. <!–[if supportFields]> PAGEREF _Toc74128962 h <![endif]–>24<!–[if supportFields]><![endif]–>

2.3.1.    Les médias comme contre-pouvoir. <!–[if supportFields]> PAGEREF _Toc74128963 h <![endif]–>24<!–[if supportFields]><![endif]–>

2.3.2.    Enjeu démocratique du quatrième pouvoir. <!–[if supportFields]> PAGEREF _Toc74128964 h <![endif]–>24<!–[if supportFields]><![endif]–>

3.     Bouleversements successifs dans le monde des médias.. <!–[if supportFields]> PAGEREF _Toc74128965 h <![endif]–>26<!–[if supportFields]><![endif]–>

3.1.       Révolution économique. <!–[if supportFields]> PAGEREF _Toc74128966 h <![endif]–>26<!–[if supportFields]><![endif]–>

3.1.1.     Mondialisation des marchés. <!–[if supportFields]> PAGEREF _Toc74128967 h <![endif]–>26<!–[if supportFields]><![endif]–>

3.1.2.    Essor du capitalisme financier. <!–[if supportFields]> PAGEREF _Toc74128968 h <![endif]–>26<!–[if supportFields]><![endif]–>

3.1.3.    Désengagement de l’Etat <!–[if supportFields]> PAGEREF _Toc74128969 h <![endif]–>27<!–[if supportFields]><![endif]–>

3.1.4.    Les nouveaux objectifs. <!–[if supportFields]> PAGEREF _Toc74128970 h <![endif]–>27<!–[if supportFields]><![endif]–>

3.1.5.    Les nouveaux maîtres du monde. <!–[if supportFields]> PAGEREF _Toc74128971 h <![endif]–>28<!–[if supportFields]><![endif]–>

3.2.       Révolution numérique. <!–[if supportFields]> PAGEREF _Toc74128972 h <![endif]–>28<!–[if supportFields]><![endif]–>

3.2.1.    A la conquête du cyberespace. <!–[if supportFields]> PAGEREF _Toc74128973 h <![endif]–>28<!–[if supportFields]><![endif]–>

3.2.2.    La planète, village mondial virtuel <!–[if supportFields]> PAGEREF _Toc74128974 h <![endif]–>29<!–[if supportFields]><![endif]–>

3.2.3.    Avantages. <!–[if supportFields]> PAGEREF _Toc74128975 h <![endif]–>30<!–[if supportFields]><![endif]–>

3.2.4.    Dangers. <!–[if supportFields]> PAGEREF _Toc74128976 h <![endif]–>31<!–[if supportFields]><![endif]–>

3.2.4.1.      Critique de la sécurité dans les réseaux. <!–[if supportFields]> PAGEREF _Toc74128977 h <![endif]–>32<!–[if supportFields]><![endif]–>

3.2.4.2.     La technologie n’est qu’un moyen. <!–[if supportFields]> PAGEREF _Toc74128978 h <![endif]–>32<!–[if supportFields]><![endif]–>

3.3.       Révolution déontologique. <!–[if supportFields]> PAGEREF _Toc74128979 h <![endif]–>33<!–[if supportFields]><![endif]–>

3.3.1.    L’influence de la télévision sur le secteur des médias. <!–[if supportFields]> PAGEREF _Toc74128980 h <![endif]–>33<!–[if supportFields]><![endif]–>

3.3.2.    La dégradation de la morale professionnelle. <!–[if supportFields]> PAGEREF _Toc74128981 h <![endif]–>35<!–[if supportFields]><![endif]–>

3.3.3.    L’alliance dangereuse de la politique, des médias et de l’argent <!–[if supportFields]> PAGEREF _Toc74128982 h <![endif]–>37<!–[if supportFields]><![endif]–>

3.3.3.1.      L’exemple italien. <!–[if supportFields]> PAGEREF _Toc74128983 h <![endif]–>37<!–[if supportFields]><![endif]–>

3.3.3.2.     L’exemple américain. <!–[if supportFields]> PAGEREF _Toc74128984 h <![endif]–>38<!–[if supportFields]><![endif]–>

3.3.3.3.     L’exemple français. <!–[if supportFields]> PAGEREF _Toc74128985 h <![endif]–>38<!–[if supportFields]><![endif]–>

4.     Crise des médias et perte de sens du quatrième pouvoir. <!–[if supportFields]> PAGEREF _Toc74128986 h <![endif]–>40<!–[if supportFields]><![endif]–>

4.1.       La recherche de nouveaux équilibres. <!–[if supportFields]> PAGEREF _Toc74128987 h <![endif]–>40<!–[if supportFields]><![endif]–>

4.1.1.     Idée : créer des groupes médiatiques globaux. <!–[if supportFields]> PAGEREF _Toc74128988 h <![endif]–>40<!–[if supportFields]><![endif]–>

4.1.2.    Pour qui : les nouveaux maîtres de l’information. <!–[if supportFields]> PAGEREF _Toc74128989 h <![endif]–>41<!–[if supportFields]><![endif]–>

4.1.3.    Leur objectif : devenir l’interlocuteur unique du citoyen. <!–[if supportFields]> PAGEREF _Toc74128990 h <![endif]–>45<!–[if supportFields]><![endif]–>

4.2.       La crise des médias traditionnels. <!–[if supportFields]> PAGEREF _Toc74128991 h <![endif]–>48<!–[if supportFields]><![endif]–>

4.2.1.    Perte d’audience. <!–[if supportFields]> PAGEREF _Toc74128992 h <![endif]–>48<!–[if supportFields]><![endif]–>

4.2.2.    Perte de crédibilité. <!–[if supportFields]> PAGEREF _Toc74128993 h <![endif]–>49<!–[if supportFields]><![endif]–>

4.2.3.    Une concurrence féroce entre médias…. <!–[if supportFields]> PAGEREF _Toc74128994 h <![endif]–>51<!–[if supportFields]><![endif]–>

4.2.4.    … qui aboutit à une uniformisation de l’information. <!–[if supportFields]> PAGEREF _Toc74128995 h <![endif]–>52<!–[if supportFields]><![endif]–>

4.3.       Les dérives médiatiques et autres trahisons déontologiques. <!–[if supportFields]> PAGEREF _Toc74128996 h <![endif]–>52<!–[if supportFields]><![endif]–>

4.3.1.    Faut-il jouer la transparence à tout prix?. <!–[if supportFields]> PAGEREF _Toc74128997 h <![endif]–>52<!–[if supportFields]><![endif]–>

4.3.2.    Médias s’érigeant en autorité morale, politique. <!–[if supportFields]> PAGEREF _Toc74128998 h <![endif]–>53<!–[if supportFields]><![endif]–>

4.3.3.    Mensonges d’Etat et propagande informationnelle. <!–[if supportFields]> PAGEREF _Toc74128999 h <![endif]–>54<!–[if supportFields]><![endif]–>

4.3.4.    Renoncer au journalisme pour passer dans le camp de la rumeur. <!–[if supportFields]> PAGEREF _Toc74129000 h <![endif]–>55<!–[if supportFields]><![endif]–>

4.3.5.    L’information spectacle. <!–[if supportFields]> PAGEREF _Toc74129001 h <![endif]–>56<!–[if supportFields]><![endif]–>

5.     La nouvelle donne médiatique. <!–[if supportFields]> PAGEREF _Toc74129002 h <![endif]–>57<!–[if supportFields]><![endif]–>

5.1.       L’information se fond dans l’industrie de la communication. <!–[if supportFields]> PAGEREF _Toc74129003 h <![endif]–>57<!–[if supportFields]><![endif]–>

5.1.1.     L’argent, moteur de l’industrie. <!–[if supportFields]> PAGEREF _Toc74129004 h <![endif]–>57<!–[if supportFields]><![endif]–>

5.1.2.    Un nouvel acteur : la publicité. <!–[if supportFields]> PAGEREF _Toc74129005 h <![endif]–>59<!–[if supportFields]><![endif]–>

5.1.3.    On n’informe plus, on communique. <!–[if supportFields]> PAGEREF _Toc74129006 h <![endif]–>61<!–[if supportFields]><![endif]–>

5.2.       Le nouveau journalisme. <!–[if supportFields]> PAGEREF _Toc74129007 h <![endif]–>62<!–[if supportFields]><![endif]–>

5.2.1.    Perte de spécificité du journaliste. <!–[if supportFields]> PAGEREF _Toc74129008 h <![endif]–>62<!–[if supportFields]><![endif]–>

5.2.2.    On est loin d’un contre-pouvoir indépendant et critique. <!–[if supportFields]> PAGEREF _Toc74129009 h <![endif]–>63<!–[if supportFields]><![endif]–>

5.2.3.    Indépendance journalistique et liberté de la presse. <!–[if supportFields]> PAGEREF _Toc74129010 h <![endif]–>65<!–[if supportFields]><![endif]–>

5.2.4.    Nouvelles formes de censure. <!–[if supportFields]> PAGEREF _Toc74129011 h <![endif]–>67<!–[if supportFields]><![endif]–>

6.     Un nouvel âge de la démocratie. <!–[if supportFields]> PAGEREF _Toc74129012 h <![endif]–>69<!–[if supportFields]><![endif]–>

6.1.       Le quatrième pouvoir cède la place à la médiacratie. <!–[if supportFields]> PAGEREF _Toc74129013 h <![endif]–>69<!–[if supportFields]><![endif]–>

6.1.1.     Qu’est-ce que la médiacratie?. <!–[if supportFields]> PAGEREF _Toc74129014 h <![endif]–>69<!–[if supportFields]><![endif]–>

6.1.2.    L’audiovisuel comme instrument d’oppression symbolique. <!–[if supportFields]> PAGEREF _Toc74129015 h <![endif]–>70<!–[if supportFields]><![endif]–>

6.1.3.    Confiscation des espaces politique et juridique. <!–[if supportFields]> PAGEREF _Toc74129016 h <![endif]–>71<!–[if supportFields]><![endif]–>

6.2.       Les effets pervers de la médiacratie. <!–[if supportFields]> PAGEREF _Toc74129017 h <![endif]–>73<!–[if supportFields]><![endif]–>

6.2.1.    Conformisme dans les médias. <!–[if supportFields]> PAGEREF _Toc74129018 h <![endif]–>73<!–[if supportFields]><![endif]–>

6.2.2.    Des pratiques qui conduisent à une pensée uniformisée. <!–[if supportFields]> PAGEREF _Toc74129019 h <![endif]–>73<!–[if supportFields]><![endif]–>

6.2.3.    « Ils font l’opinion, ils sont l’opinion ». <!–[if supportFields]> PAGEREF _Toc74129020 h <![endif]–>75<!–[if supportFields]><![endif]–>

6.2.4.    Le citoyen éloigné de la chose publique. <!–[if supportFields]> PAGEREF _Toc74129021 h <![endif]–>75<!–[if supportFields]><![endif]–>

6.2.5.    Exclusions multiples. <!–[if supportFields]> PAGEREF _Toc74129022 h <![endif]–>76<!–[if supportFields]><![endif]–>

6.2.6.    Disparition du quatrième pouvoir. <!–[if supportFields]> PAGEREF _Toc74129023 h <![endif]–>78<!–[if supportFields]><![endif]–>

7.     La nouvelle donne politique et sociale. <!–[if supportFields]> PAGEREF _Toc74129024 h <![endif]–>79<!–[if supportFields]><![endif]–>

7.1.       Pouvoirs et contre-pouvoirs. <!–[if supportFields]> PAGEREF _Toc74129025 h <![endif]–>79<!–[if supportFields]><![endif]–>

7.1.1.     Montesquieu à l’heure des satellites. <!–[if supportFields]> PAGEREF _Toc74129026 h <![endif]–>79<!–[if supportFields]><![endif]–>

7.1.2.    Les médias, deuxième pouvoir. <!–[if supportFields]> PAGEREF _Toc74129027 h <![endif]–>80<!–[if supportFields]><![endif]–>

7.1.3.    Un pouvoir qui ne s’assume pas comme tel <!–[if supportFields]> PAGEREF _Toc74129028 h <![endif]–>81<!–[if supportFields]><![endif]–>

7.1.4.    La loi du marché, un danger pour la mission médiatique. <!–[if supportFields]> PAGEREF _Toc74129029 h <![endif]–>81<!–[if supportFields]><![endif]–>

7.2.       Rétablir le contre-pouvoir manquant?. <!–[if supportFields]> PAGEREF _Toc74129030 h <![endif]–>83<!–[if supportFields]><![endif]–>

7.2.1.    Un contexte favorable. <!–[if supportFields]> PAGEREF _Toc74129031 h <![endif]–>83<!–[if supportFields]><![endif]–>

7.2.1.1.      Remise en cause de la notion de pouvoir. <!–[if supportFields]> PAGEREF _Toc74129032 h <![endif]–>83<!–[if supportFields]><![endif]–>

7.2.1.2.      Réveil des consciences. <!–[if supportFields]> PAGEREF _Toc74129033 h <![endif]–>84<!–[if supportFields]><![endif]–>

7.2.2.    Etablir un cinquième pouvoir. <!–[if supportFields]> PAGEREF _Toc74129034 h <![endif]–>85<!–[if supportFields]><![endif]–>

7.2.2.1.      Préserver le secteur public. <!–[if supportFields]> PAGEREF _Toc74129035 h <![endif]–>85<!–[if supportFields]><![endif]–>

7.2.2.2.     Réarmer la parole critique grâce aux médias alternatifs. <!–[if supportFields]> PAGEREF _Toc74129036 h <![endif]–>86<!–[if supportFields]><![endif]–>

7.2.2.3.     Les actions individuelles. <!–[if supportFields]> PAGEREF _Toc74129037 h <![endif]–>87<!–[if supportFields]><![endif]–>

7.2.2.4.     Au sein de la profession. <!–[if supportFields]> PAGEREF _Toc74129038 h <![endif]–>89<!–[if supportFields]><![endif]–>

7.2.3.    Risques encourus par ce contre-pouvoir. <!–[if supportFields]> PAGEREF _Toc74129039 h <![endif]–>90<!–[if supportFields]><![endif]–>

7.2.3.1.      La surmédiatisation. <!–[if supportFields]> PAGEREF _Toc74129040 h <![endif]–>90<!–[if supportFields]><![endif]–>

7.2.3.2.     Autres dangers. <!–[if supportFields]> PAGEREF _Toc74129041 h <![endif]–>91<!–[if supportFields]><![endif]–>

Conclusion. <!–[if supportFields]> PAGEREF _Toc74129042 h <![endif]–>93<!–[if supportFields]><![endif]–>

Bibliographie <!–[if supportFields]> PAGEREF _Toc74129043 h <![endif]–>95<!–[if supportFields]><![endif]–>

Annexes. <!–[if supportFields]> PAGEREF _Toc74129044 h <![endif]–>101<!–[if supportFields]><![endif]–>

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Table des figures

 

 

 

<!–[if supportFields]> TOC h z t "Titre figure,1" <![endif]–>Figure 1 : Le cycle de la connaissance <!–[if supportFields]> PAGEREF _Toc74119052 h <![endif]–>6<!–[if supportFields]><![endif]–>

Figure 2 : Les trois sphères du « royaume » de l’information selon Arquilla & Ronfeldt  <!–[if supportFields]> PAGEREF _Toc74119053 h <![endif]–>8<!–[if supportFields]><![endif]–>

Figure 3 : L’événement, le journaliste et le citoyen. <!–[if supportFields]> PAGEREF _Toc74119054 h <![endif]–>18<!–[if supportFields]><![endif]–>

Figure 4 : Indice d’accès numérique dans le monde, 2003 <!–[if supportFields]> PAGEREF _Toc74119055 h <![endif]–>31<!–[if supportFields]><![endif]–>

Figure 6 : Des trois sphères à la World Culture <!–[if supportFields]> PAGEREF _Toc74119056 h <![endif]–>47<!–[if supportFields]><![endif]–>

Figure 7 : Caricature inspirée de la méga-fusion AOL Time Warner <!–[if supportFields]> PAGEREF _Toc74119057 h <![endif]–>48<!–[if supportFields]><![endif]–>

Figure 8 : Crédibilité des médias d’information aux Etats-Unis. <!–[if supportFields]> PAGEREF _Toc74119058 h <![endif]–>50<!–[if supportFields]><![endif]–>

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Résumé

 

 

Le dernier tiers du 20e siècle a été marqué par une libéralisation sans précédent, ainsi qu’un désengagement de l’Etat dans le domaine de l’information. Le mariage des télécommunications, de l’informatique et du multimédia qui en résulte a provoqué l’explosion quantitative de la sphère informationnelle. Désormais, dix géants économiques dominent le secteur de la communication, industrie lourde du XXIe siècle. L’information, nouvelle matière de l’activité humaine, se retrouve au cœur des rapports de force entre Etats et corporations, capital stratégique, source de pouvoir et de domination.

Cet essai vise à comprendre quels enjeux représente une telle révolution dans le secteur médiatique pour l’équilibre de nos démocraties. Les médias, longtemps considérés comme contre-pouvoir, garant de la protection du citoyen contre les abus des instances gouvernementales et judiciaires, appartiennent aujourd’hui en majorité à la sphère privée. La conciliation entre une mission démocratique, à caractère public, et les intérêts particuliers des dirigeants et actionnaires de grandes entreprises privées est-elle possible? Si non, quelles alternatives s’offrent aux sociétés pour tenter de redonner au citoyen la place prépondérante qui lui revient dans toute démocratie?

Afin de bien comprendre la situation actuelle et les contradictions qu’elle engendre, il nous a semblé important de redéfinir certains concepts : quels sont les fondements de la démocratie? comment les médias en sont-ils devenus les garants? Notre hypothèse de départ prend sa source dans la théorie de la séparation des pouvoirs de Montesquieu, à laquelle s’ajoute un bref historique détaillant la fonction de quatrième pouvoir des médias. Par la suite, nous déterminons quelles évolutions majeures ont entraîné la redistribution des principales forces dans les sociétés démocratiques, plaçant les pouvoirs économique et médiatique devant le politique. Un état des lieux du secteur informationnel détaille les dangers et les dérives qui participent à l’affaiblissement du contre-pouvoir médiatique. A partir de ce constat, nous proposons plusieurs pistes d’action et de réflexion pour remédier au déséquilibre qui menace l’équilibre démocratique.

Au vu de l’actualité du sujet, une revue de littérature basée sur des ouvrages et des articles récents nous a paru la meilleure voie pour rendre compte de la problématique que pose la disparition du quatrième pouvoir.

 

 

 

 

 

 


 

 

 

 

 

 

 

 

« Les questions les plus intéressantes restent des questions.

Elles enveloppent un mystère.

A chaque réponse, on doit joindre un ‘peut-être’.

Il n’y a que les questions sans intérêt qui ont une réponse définitive. »

Eric Emmanuel Schmitt[1]

 

 

 

 


Introduction

 

 

Janvier 2001 – Finalisation de la plus importante fusion de l’histoire : 183 milliards de dollars, entre AOL et Time Warner. Le numéro un mondial des médias et du divertissement est baptisé AOL Time Warner.

 

Mai 2003 – Jayson Blair, reporter au sein du prestigieux New York Times, démissionne pour plagiat. Le journal publie un mea culpa de 14 000 mots en première page de son édition dominicale. L’affaire fait grand bruit, remet en cause la gestion de « la vieille dame grise ». Le rédacteur en chef du journal Howell Raines, ainsi que son adjoint, Gérald Boyd, démissionnent à leur tour le mois suivant.

 

Mai 2003-Janvier 2004 – Un reportage de chaîne Today accuse Downing Street de mensonge à propos de la guerre en Irak. Bilan de l’affaire : beaucoup de bruit, un mort (David Kelly), des démissions en chaîne à la BBC : Gavyn Davies, président du conseil d’administration, Greg Dyke, directeur général de la radio-télévision, Andrew Gilligan, journaliste.

 

Février 2004 – Tempête chez France 2, suite à l’annonce erronnée du retrait politique d’Alain Juppé au journal de 20 heures. L’ensemble de la rédaction de la chaîne vote une motion de défiance à l’encontre de la direction de l’information et de l’équipe du 20 heures. David Pujadas, présentateur, est suspendu pour 15 jours, Olivier Mazerolle, directeur de l’information, démissionne.

 

12 mai 2004 – Lancement de NBC Universal, né de la cession de Vivendi Universal Entertainment (VUE) au groupe de télévision NBC, filiale du conglomérat américain General Electric (GE). Poids du nouveau géant : 43 milliards de dollars.

 

Quel est le point commun entre tous ces événements?

La nouvelle donne médiatique.

Aujourd’hui, lesjournalistes éprouvent une difficulté grandissante à concilier les valeurs fondatrices de leur profession avec les contraintes relatives à un secteur de plus en plus concurrentiel. Ce perpétuel grand écart ouvre la voie à des dérives multiples.

Après avoir échappé à la mainmise politique, proclamant son indépendance en même temps que la liberté de la presse, le contre-pouvoir médiatique est devenu un pilier indispensable à l’équilibre de toute démocratie. Or, au cours des vingt dernières années, les médias sont retombés sous la coupe d’un autre maître, tout aussi dangereux car bien plus sournois : l’argent.

En effet, il existe désormais dix groupes économiques planétaires qui maîtrisent la diffusion globale de l’information. Ces conglomérats sont souvent aussi puissants, si ce n’est plus, que les Etats Nations.

Le « quatrième pouvoir » est en train de s’effriter. Les affaires qui polluent le monde médiatique en sont les symptômes. Ce « passage à l’ennemi », met l’équilibre démocratique en péril, en laissant la place de contre-pouvoir vacante. En privant le citoyen de sa boussole, les médias abandonnent le garant de sa liberté, l’information, au plus offrant.

Quand une cinquantaine d’hommes et femmes, dirigeants d’entreprises, contrôlent plus des deux tiers de l’information et des idées diffusées sur la planète, il est temps pour les citoyens d’examiner les institutions desquelles ils reçoivent leur image quotidienne du monde.

Qu’en est-il réellement? Faut-il un cinquième pouvoir?

 

Devant de tels changements, il semble impératif de se pencher sur ce que représentent réellement les « médias », d’en démystifier les origines, et le fonctionnement, afin de comprendre leur impact sur la société.

Notre projet de recherche, bien que d’actualité, ne doit pas se limiter à la description de l’état présent des choses, mais vise à retracer les évolutions qui ont conduit à la situation que nous vivons aujourd’hui. Ensuite seulement, nous disposerons d’éléments de réponse pour élaborer les perspectives d’avenir du rapport entre médias, pouvoir et démocratie.

 

 

 

 

 

 


1.     Quelques définitions

 

1.1.     De l’information à la connaissance

 

Avant de déterminer notre hypothèse de départ, il convient de définir clairement les concepts qui sont à la base de toute notre recherche. En effet, donnée, information, connaissance, savoir, sont des termes que l’on a souvent tendance à confondre.

 

1.1.1.   Donnée

 

A la base de toute information, on trouve d’abord des données.

« Elément fondamental servant de base à un raisonnement ». (Lemieux, 2003)

« Représentation d’une information, codée dans un format permettant son traitement par ordinateur. (…) Les données sont réinterprétables et redeviennent des informations dès qu’on les décode dans leur contexte d’utilisation. Les données sont traitées et se distinguent des programmes, qui, eux, s’exécutent. Les données sont rangées dans des fichiers et peuvent être rassemblées et gérées dans des bases de données. » www.granddictionnaire.com.

 

« Élément (fait, chiffre, etc.) qui est une information de base sur laquelle peuvent s’appuyer des décisions, des raisonnements, des recherches et qui est traité par l’humain avec ou sans l’aide de l’informatique. » (Office de la Langue Française, 2000)

La donnée est donc un élément qui se stocke, se traite, afin de devenir tout ou partie d’une information.

 

1.1.2.   Information

 

Comme nous le verrons tout au long de l’essai, l’information peut revêtir de nombreuses formes : journalistique, commerciale, stratégique… Il importe ici de définir ce qu’est, au départ, une information.

« Donnée seule ou regroupée possédant une signification générique. » (Lemieux, 2003)

« Tout élément ou signe qui peut être transmis ou stocké et qui participe à la représentation du réel. » (Delbeque, 2004).

 

Chaque information possède des propriétés telles que l’origine, l’itinéraire, la vitesse de circulation, la durée de vie, etc. Notons aussi que l’information se caractérise par une temporalité coupée de la culture et de la mémoire, elle « court après l’actuel » (Mattelart, 2003).

 

Selon Eric Delbeque (2004), l’information désigne aussi un processus ou son résultat.

  • Processus : actions par lesquelles on accroît son stock de données pour élaborer de la connaissance.
  • Résultat du processus : de la valeur ajoutée cognitive.

Ce processus continu de création d’information vise à augmenter « l’intelligence » de la réalité, c’est-à-dire sa compréhension. En transformant des données, ou en les intégrant dans une structure de sens, on alimente une logique d’action et de décision qui tend vers un but. L’information devient alors « nourriture d’une stratégie ».

 

1.1.3.   Connaissance

 

Information et connaissance sont étroitement liées, mais différentes, et trop souvent confondues.

« Connaissance : faculté de donner un sens à une information. Manière de comprendre, de représenter et de percevoir l’information. » (Jacob et Pariat, 2000).

«Un renseignement est une information élaborée, pertinente et utile, correspondant au besoin de celui qui la reçoit. » (Amiral (c.r.) Pierre Lacoste, François Thual, 2002).

D’après Eric Delbeque (2004), renseignement et connaissance sont des termes équivalents, seul leur champ d’application diffère : l’usage du terme « renseignement » étant réservé au domaine politico-stratégique et militaire.

La connaissance s’élabore donc à partir de l’information, sa « matière première », pour constituer un savoir qui sous-entend un temps d’élaboration, contrairement à l’immédiateté de l’information (Mattelart, 2003).

Delbeque définit cette construction comme un cycle, celui du renseignement. Pour les raisons expliquées plus haut, il s’applique tout aussi bien à la connaissance. Ce cycle comprend quatre phases, que nous allons représenter sous forme de schéma.

 

 

 

 

Figure 1 : Le cycle de la connaissance

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Orientation Générale

§   Identification des enjeux

§   Définition des besoins en renseignement

§   Planification de la collecte

§   Emission de demandes ciblées

§   Contrôle de la productivité des instances de recherche.

 

Recherche, Collecte

§   Identification des sources d’information

§   Exploitation.

Exploitation

§   Traitement

§   Analyse

§   Synthèse

 

Les informations passent à l’état de connaissance.

Diffusion

§   Acheminement des connaissances aux demandeurs

§   Nouvelles demandes, réaction par rapport à l’environnement.

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Source : Eric Delbeque, Intelligence économique et management stratégique, 24 janvier 2004. www.infoguerre.com

 

On parle de cycle car la diffusion des connaissances élaborées entraîne de nouveaux besoins de la part des destinataires. Les savoirs ainsi acquis permettent la « création de cartographies stratégiques dont le but est de décrypter pour agir » (Delbeque, 2004).

On rejoint ici la définition de Jacob et Pariat (2000), pour qui l’information acquiert sa valeur une fois transformée en connaissance opérationnelle. « Gérer le savoir, ce n’est pas seulement rassembler de l’information, comme des livres dans une bibliothèque, c’est surtout créer une infrastructure à la fois humaine et matérielle qui permet à cette même information de circuler dans l’organisation ».

L’information n’a donc d’utilité que si on la décrypte, dans un but bien précis : savoir pour agir. C’est la nouvelle priorité qui conduit entreprises et individus à collecter de l’information, devenue, de par son abondance, le nouveau capital stratégique.

 

 

 

 

1.2.  Contexte et enjeux actuels

 

L’information comme capital stratégique, voilà le nouvel enjeu du 21e siècle. Afin de bien comprendre le pouvoir que recèle un tel concept, nous allons nous appuyer sur une théorie développée par Teilhard de Chardin dans les années 1950.

 

1.2.1.   La « Noosphère »

 

Teilhard de Chardin propose dans cette théorie une vision unifiée de la science, de la philosophie et de la théologie. Glycerio et Paulsen (1999-2003) en définissent les concepts en ces termes :

Noogénèse, du grec noos = psyché (âme, esprit, pensée, conscience) et génèse = origine (formation, création, comme «la création du monde »), c’est un mot qui indique l’acte de la création de quelque chose de psychique.

Noosphère, aussi du grec noos = psyché (âme, esprit, pensée, conscience) et sphère (corps limité par une surface ronde), c’est un mot qui représente la nappe psychique née de la Noogénèse qui croît et enveloppe notre planète au-dessus de la Biosphère (masse d’êtres vivants qui couvre la surface du globe).

On peut donc définir la Noosphère comme le résultat de la Noogénèse, soit une nouvelle enveloppe planétaire au-dessus de la terre, formée par l’ensemble de la pensée humaine. Selon Teilhard de Chardin, l’évolution de l’humanité tend vers la noosphère, depuis la matière originelle (Biosphère) vers la perfection vitale et la conscience réflexive. Le point ultime de cette évolution, le « point omega », représente les moments de la tension de toute la création vers Dieu[2].

Teilhard de Chardin (1955) préconise une évolution qui nous entraîne donc vers « plus de cerveau ». L’Homo Sapiens représente le Pas de l’homme vers la réflexion. On parle alors de « cerveau noosphérique », organe de la réflexion collective humaine.

En cette fin du deuxième millénaire, on peut distinguer le «produit collectif et additif » de la Conscience planétaire, rendu évident avec Internet ; ce qui donne réalité au Progrès actuel des effets « noosphériques».

 

« Avec Internet cette fameuse conscience planétaire, tant prônée par des précurseurs comme Teilhard de Chardin, devient palpable. Dans le cybermonde, la notion d’étranger n’existe pas. »

Jean-Pierre Luminet, astrophysicien, directeur de recherches au CNRS.

 

Teilhard de Chardin, en préconisant u âge où la matière sera mise au service de l’esprit, et non l’inverse, ne se trompait pas. D’autres chercheurs viennent compléter ses idées, partant de la Noosphère pour développer de nouveaux concepts, telle la « noopolitique ». Comme nous l’avons vu précédemment, la connaissance s’appuie sur l’information, qui en est la matière première. Or, selon les futurologues Alvin et Heidi Toffler (1996), l’humanité est entrée il y a peu dans la troisième ère de son histoire : après les périodes néolithique et industrielle, il s’agit maintenant de l’ère de l’information, qui remet en cause toute la structure de nos sociétés.

Deux chercheurs américains, John Arquilla et David Ronfeldt (1999), ont mis en évidence la prise en compte insuffisante de la « plus-value » que constituent l’Homme, ses connaissances et son intelligence, et proposent un nouveau concept stratégique pour y remédier : la noopolitique, politique de la connaissance. Ou comment accepter que puissance et information entretiennent des liens étroits, donnant naissance au pouvoir doux (soft power). Le « royaume » de l’information se décline alors en trois sphères imbriquées :

Figure 2 : Les trois sphères du « royaume » de l’information selon Arquilla & Ronfeldt

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Noosphère

Infosphère

Cyberespace

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Source : Capitaine de Corvette Jean-Marie Dumon, Le 21e siècle stratégique à l’heure de la noopolitique. Octobre 2000. http://www.defense.gouv.fr/marine/culture/cesm/bem/pdf/bem19_page23.pdf

 

  • Cyberespace : ensemble des systèmes informatiques, de communication et d’information interconnectés.
  • Infosphère : médias et bibliothèques non électroniques.
  • Noosphère : la plus abstraite mais la plus globale, sphère de la connaissance, de l’éveil de la pensée chez l’homme.

Le concept de Noosphère prend donc l’aspect d’un domaine global de la pensée, véritable machine vivante de l’information avec ses circuits, ses fibres, au service de la conscience humaine. La spiritualité de cette sphère lui donne une dimension supplémentaire par rapport aux deux autres.

De cette théorie découle donc l’idée de noopolitique, dont le credo est simplement que l’intelligence et l’information forment l’essentiel de la puissance d’une nation. La noopolitique « met en avant la mise en forme et le partage des idées, des valeurs, des normes, des lois, et de la morale au moyen du pouvoir doux. L’information elle-même est en train de devenir une des dimensions de la stratégie, c’est-à-dire qu’elle peut être employée au lieu des armées et des sanctions économiques » (Pisani, 1999).

 

1.2.2.   L’information comme matière première

 

« La connaissance s’acquiert par l’expérience, tout le reste n’est que de l’information ».

Albert Einstein

Si la connaissance, comme de nombreux chercheurs le pensent, devient un atout stratégique, une arme critique, alors il convient d’en rassembler le plus possible. Pour ce faire, il faut récolter sa composante principale : l’information. Ainsi, cette dernière devient propriété physique pour celui qui la possède, au même titre que la matière ou l’énergie (Pisani, 1999).

Pour les entreprises, l’ère informationnelle implique une coordination plus étroite qu’auparavant. La gestion de la rapidité passe alors par celle de l’information en flux continu, afin d’améliorer l’organisation de la production et la gestion des stocks. Au fond l’information remplace les stocks. C’est par exemple le cas de la société Dell qui, grâce à un circuit d’information incluant ses clients et ses fournisseurs, ne possède aucun stock physique : les commandes sont gérées en flux tendu. (Dossier de l’Unesco, 1998).

Ce qui rejoint l’opinion du sociologue Manuel Castells (1998), « l’information, elle-même se convertit en produit du processus de production » dans la sphère économique. Les entreprises préfèrent alors vendre un service (mobilité) plutôt que le moyen de l’assurer (voiture), le tout grâce à l’information collectée auprès du client. Smart se présente comme un configurateur automobile, et non un constructeur. L’auteur observe ainsi l’émergence d’une structure informationnelle de l’emploi : les services. L’information n’est alors plus seulement produit du processus de production, elle en devient le cœur (Viveret, 2000).

 

Les nouveaux modes de production de biens ne sont pas le seul changement induit par l’ère informationnelle dans nos sociétés : on observe aussi la création de nouvelles formes d’organisations sociales, ce qui réorganise les rapports sociaux (Viveret, 2000).

Arquilla et Ronfeldt (1999) avancent que désormais, c’est l’information qui donne sa forme à la structure. Ce qu’ils illustrent en notant une montée des organisations en réseaux et un aplatissement des hiérarchies.

Or, que ce soit dans le domaine militaire ou économique, on observe le même abandon des hiérarchies fonctionnelles au profit d’un « cerveau-pouvoir » basé sur des organisations en réseaux (Thomas Stewart, Fortune).

Le mode d’action des ONG ou des réseaux terroristes est un signe d’adaptation à la Noosphère, tandis que les structure militaro-politiques occidentales font preuve de lourdeur. On compte de nombreux exemples d’ « efficacité » d’une organisation en réseau face à des institutions hiérarchiques : la guérilla zappatiste du Chiapas, les rebelles afghans ou tchétchènes, le Viêt-cong, les brigades rouges, Al Qaïda… L’âge de l’information les renforce.

Il n’est pas innocent que ces concepts récents s’apparentent à une nouvelle stratégie militaire, ni qu’ils s’appliquent aussi au monde des affaires. Les enjeux sont les mêmes pour tous : le pouvoir, devenu immatériel, est concentré dans la capacité à désorganiser l’adversaire, à être plus efficace que lui (Dumon, 2000).

 

1.2.3.   L’économie de l’immatériel vient remplacer l’économie industrielle

 

L’entrée de l’humanité dans l’ère informationnelle change radicalement notre société, instaurant de nouveaux modes de production de biens, générant de nouvelles formes d’organisation sociales.

« L’information est l’oxygène des temps modernes. »

Anonyme

La révolution industrielle du 18e siècle consista à remplacer la force physique par la machine à vapeur, elle se basait sur la maîtrise de l’énergie. La révolution informationnelle que nous sommes en train de vivre vient de ce que l’on ne remplace plus le muscle, mais le cerveau (Ramonet, 2002).

On voit alors apparaître une nouvelle économie de l’immatériel, dite aussi du « savoir », de « l’information », du « flou ». Les idées, les images, les connaissances y prennent le pas sur les produits, les machines, les matières premières. Maîtriser le traitement et la circulation de l’information, voilà le cœur de cette nouvelle économie.

Cette économie de l’immatériel s’appuie sur la révolution numérique : Internet permet la diffusion à grande échelle et quasiment gratuite des produits de savoir. On assiste ainsi à une prodigieuse réduction du coût des transactions et à une augmentation de la productivité (Courrier de l’Unesco, 1998). Là où la radio a mis 40 ans à se faire adopter, Internet a connu une croissance phénoménale en 4 ans, parce que cet outil simplifie les tâches que l’on a toujours eu à accomplir, et rend possible ce qui ne l’était pas avant.

D’autre part, les produits de savoir possèdent une caractéristique bien spécifique : leur expansibilité est infinie. Ils ne s’usent pas physiquement, leur valeur ne diminue pas avec l’utilisation, au contraire. Ils ignorent totalement la distance géographique. Enfin, ils relèvent d’une logique de vedettariat, l’idée et son application étant indissociables : on ne peut distinguer le produit de l’idée qui le sous-tend. Par exemple, ce qui fait la valeur lucrative des chaussures Nike, c’est la culture qui les accompagne (Courrier de l’Unesco, 1998). L’économie de l’immatériel se fonde donc sur des produits inusables, réutilisables, pour des coûts de transaction très faibles et une productivité accrue.

 

Il convient cependant de s’arrêter quelques instants pour s’interroger sur le rôle du savoir à l’ère de l’immatériel (Blondeau, 2001). Comme le préconise Philippe Quéau (2000), le savoir serait, idéalement, un bien public mondial, au même titre que d’autres biens communs tels l’eau, l’espace, le génome humain, le patrimoine génétique des plantes et des animaux, mais aussi le patrimoine culturel public, les informations dites du « domaine public », les idées, les faits bruts… Tout cela touche à la « chose publique » mondiale.

Contrairement aux formes plus traditionnelles de circulation économique, qui supposent un échange strict de la marchandise ou de son équivalent monétaire, l’économie de l’immatériel implique nécessairement les notions de partage et d’accumulation. Ne devrait-on pas alors mettre au premier plan l’idée de liberté de circulation, de transmission et de partage communautaire du savoir? (Blondeau, 2001). C’est une initiative qui existe déjà, et dont le principal exemple est le logiciel libre, comme Linux. On relègue ainsi au second plan la rentabilité financière et marchande du produit.

Cependant, Olivier Blondeau (2001) dénonce un conflit entre une logique de l’immatériel orientée vers le partage et la libre circulation, et une logique économique qui tente de reproduire les schémas de production, de propriété, voire même de domination de l’ère industrielle. On essaie de vendre de l’information, du savoir ou de la création comme jadis on vendait des voitures ou des machines à laver. Logique de marchandisation et de privatisation du savoir qui se retrouve au cœur du débat sur la brevetabilité du logiciel, opposant propriété intellectuelle et partage du savoir.

 

Autre source de questionnement, les effets de l’économie immatérielle en matière d’écarts, par rapport à la fameuse fracture Nord/Sud. L’ère informationnelle va-t-elle entraîner l’inclusion ou l’exclusion des pays en voie de développement?

La société informationnelle se caractérise par plusieurs évolutions. Tout d’abord les réseaux de communication prolifèrent, réduisant ainsi les coûts de mise en place, ce qui entraîne une amélioration de la qualité du service. Pour répondre à des objectifs de flexibilité et de créativité, les entreprises ont tendance à se spécialiser et à s’approvisionner à l’étranger. Le commerce électronique connaît une expansion sans précédent, ce qui conduit à une internationalisation des services. Enfin, les flux d’information se retrouvent au cœur du processus de mondialisation : c’est en promouvant sa culture et ses valeurs à l’étranger qu’un ays s’affirme sur la scène mondiale.

Au vu de ces facteurs, les pays en meilleure position pour s’enrichir dans l’économie nouvelle sont ceux qui disposent de trois atouts: un accès très large de leurs firmes et de leurs citoyens aux réseaux de communication, une main-d’œuvre et des consommateurs instruits et des institutions qui stimulent la création et la diffusion du savoir.

 

Dès lors, les pays en développement semblent nettement désavantagés. Cependant, ils bénéficient d’un atout précieux : celui d’arriver dans la course « après ». Autrement dit, ils ne possèdent aucun réseau obsolète à transformer. Ils sont en retard oui, mais cela peut se transformer en rattrapage si les bonnes actions sont mises en place. (Courrier de l’Unesco, 1998)

De même, Manuel Castells (2001) nous indique que « dans le monde et le système dans lequel nous vivons, le développement sera informatique ou ne sera pas ». Selon lui, Internet est « la base du développement agricole, tertiaire, touristique, médical et éducatif des sociétés les moins avancées sans passer par un développement industriel. »

Au sein de cette nouvelle économie du savoir, le travail change : de lieu, de nature, de rythme, de sécurité, de hiérarchie… On observe une désincarnation du travail dans son objet, mais aussi dans sa conduite (télétravail).

Le grand risque auquel nous faisons face aujourd’hui est donc que de nouvelles formes techniques de division du travail s’instaurent, séparant d’un côté « ceux qui peuvent accéder aux connaissances et gouverner les processus du savoir » et de l’autre « les exclus, atomisés, qui subiraient une subordination accentuée dans leurs tâches d’exécution, morcelées, parcellisées, y compris dans les activités qui paraissent les plus qualifiées. » (Courrier de l’Unesco, 1998).

Ne pas partager les savoirs entraîne une taylorisation de la population salariée. L’enjeu dans cet environnement de l’immatériel consiste donc à toujours apprendre.

 

Le monde a produit plus d’informations au cours des deux dernières décennies que durant les cinq mille années précédentes (Ramonet, 2002). Un tel développement a entraîné l’explosion des secteurs de l’immatériel :

  • Les technologies de l’information et de la communication;
  • La propriété intellectuelle : brevets, marques, publicité, services financiers;
  • Les banques de données et les jeux;
  • Les biotechnologies (Dossier de l’Unesco, 1998).

 

Selon Krugman, pour la première fois depuis l’invention de l’imprimerie, le traitement et la distribution de l’information sont devenus des secteurs dominants. La communication représente l’industrie lourde de ce 21e siècle, au même titre que la sidérurgie au 19e siècle : c’est le secteur qui attire les investissements les plus importants (Ramonet, 2002).

 

1.2.4.   L’information au cœur des rapports de forces

 

Pour conclure cette partie introductive, retenons l’importance acquise par l’information et la connaissance durant les dernières décennies, jusqu’à devenir, avec la création, les premières sources de richesse et de pouvoir (Blondeau, 2001).

Comme nous l’avons vu à travers un parallèle entre stratégie militaire et économique, l’information est devenue la principale matière première de l’économie, un capital stratégique pour celui qui la détient. L’émergence de la société de l’information crée une nouvelle concurrence économique : la lutte pour la connaissance. Il apparaît alors primordial de privilégier la course à l’intelligence et à l’information plutôt qu’à la puissance (Dumon, 2000).

Cependant, la philosophie émergente des « biens publics communs », selon laquelle l’information, le savoir, la culture doivent échapper aux seules logiques de la marchandise se trouve confrontée à des logiques sécuritaires et commerciales, vestiges tenaces de notre économie industrielle (Mattelart, 20003).

 

De plus, cette nouvelle économie du savoir entraîne l’apparition de nouveaux types de conflits, qu’Arquilla et Ronfeldt (1999) appellent la guerre informationnelle, ou encore cyber-guerre.

Il s’agit, tout d’abord, d’une course à l’ « information domination » dont parle Christian Harbulot (2004). Soit la gestion offensive de l’information, haussée au rang de capital stratégique, pour conserver ou acquérir la position dominante dans le rapport de force nécessairement asymétrique à l’information. A cela, on peut aussi ajouter que l’information se retrouve au cœur des conflits modernes : elle devient l’objet même de l’affrontement, et non plus seulement ce qui permet de combattre dans des conditions avantageuses.

L’affaiblissement ou l’élimination d’un adversaire est possible grâce à un usage habile d’une rumeur ponctuelle ou répétitive savamment diffusée contre le pouvoir en place. » Sun Zu, L’art de la guerre, 500 avant J-C.

Arquilla et Ronfeldt (1999) illustrent aussi ce propos en disant qu’il suffit, pour gagner, de « raconter la meilleure histoire ». Autrement dit, de subjuguer l’adversaire, en perturbant ses structures de commandement, de communication et de pensée, et non d’entreprendre sa destruction physique.

Si l’on transpose ces théories dans le secteur de l’information et de la communication, on s’aperçoit que depuis plus de 10 ans, une guerre brutale se livre dans le champ des industries culturelles. Un affrontement mené avec une logique de tyrannosaure, de prédateur (Ramonet, 2002), qui tend à une diminution radicale du nombre d’acteurs dans le domaine. Les motivations qui président ces mouvements économiques ne sont pas éloignées des logiques militaires exposées par Arquilla et Ronfeldt (1999).

L’information est devenue le nouveau capital stratégique. L’enjeu est donc de l’obtenir, de la maîtriser, d’en contrôler la production et la diffusion. Ce qui passe par une main mise médiatique à grande échelle.

Tout cela serait tout ça fait acceptable si les médias ne constituaient pas l’un des garants du bon fonctionnement de toute démocratie : mission démocratique et impératifs économiques ne font pas toujours bon ménage. Quelles contradictions cela peut-il entraîner avec nos modèles de sociétés démocratiques, basés sur la liberté des médias et du citoyen? C’est ce que nous allons voir tout au long de cet essai.


2.     Hypothèse de départ

 

2.1.  La théorie de la séparation des pouvoirs

 

Notre hypothèse de départ se fonde sur plusieurs théories, ou croyances communes. Rappelons ici ce que nous tenons pour acquis : notre société est entrée dans une ère informationnelle, nouvelle phase de l’évolution de l’humanité. De là découlent de nombreux changements sociaux, structurels, économiques et politiques.

Ces bouleversements viennent remettre en question la répartition des pouvoirs, des forces, telle que nous la connaissons depuis plusieurs siècles. Il convient donc de revenir à la théorie d’origine, élaborée par Locke (1632-1704) et Montesquieu (1689-1755), pour mieux comprendre l’ampleur des enjeux auxquels notre société doit faire face.

 

2.1.1.   Fonctions principales au sein des régimes politiques

 

Selon la théorie classique de la séparation des pouvoirs, tout régime politique, quel qu’il soit, exerce trois fonctions principales :

« La puissance législative, la puissance exécutrice des choses qui dépendent du droit des gens, la puissance exécutrice de celle qui dépendent du droit civil ». Montesquieu, L’esprit des lois, Chap. VI. 1748.

Autrement dit, tout pouvoir se fonde sur :

  • la fonction d’édiction des règles : faire les lois, règles générales applicables à tous les citoyens sans exception, soit la fonction législative.
  • la fonction d’exécution de ces règles : appliquer les règles générales aux cas particuliers et s’assurer que règnent la paix et la sûreté qui seules permettent l’entrée en vigueur des lois, soit la fonction exécutive.
  • la fonction de règlement des litiges : punir les crimes, sanctionner ceux qui enfreignent la loi, trancher les différends des particuliers à propos de l’application des lois, soit la fonction juridictionnelle.

 

2.1.2.   Pourquoi la séparation des pouvoirs

 

Les travaux de Montesquieu tendaient vers la recherche d’un gouvernement modéré, qui permettrait l’épanouissement de la liberté politique. Dans ce cadre, il étudia les régimes anciens et actuels (pour son époque), et en tira un constat important :

« Tout homme ou tout organisme qui dispose d’un certain pouvoir a tendance à en abuser et à mettre en péril cette liberté. »

Or, dans le régime de la monarchie absolue, ces trois fonctions sont souvent confondues et détenues par une seule et même personne, symbole de la concentration des pouvoirs. On observe alors souvent une forme de despotisme et de tentation du pouvoir personnel, qui tendent à privilégier l’arbitraire et entraînent des abus liés à l’exercice de missions souveraines.

« Pour qu’on ne puisse pas abuser du pouvoir, il faut que, par la disposition des choses, le pouvoir arrête le pouvoir. »

Ce que Montesquieu préconise ici va plus loin qu’une simple séparation des pouvoirs, il s’agit d’une théorie des contrepoids des pouvoirs. Pour lui, séparer les pouvoirs représente le corollaire indispensable à la protection des droits naturels de l’homme : les trois pouvoirs exercent les uns envers les autres un contrôle mutuel, préservant ainsi l’individu d’atteintes à ses droits  fondamentaux.

La séparation des pouvoirs constitue également un obstacle au despotisme et à la tentation du pouvoir personnel, puisqu’aucune personne ne peut disposer de la totalité des attributs de la Souveraineté.

L’article 16 de la déclaration des Droits de l’homme et du citoyen du 26 août 1789 se réfère d’ailleurs à la théorie de Montesquieu :

« Toute société dans laquelle la garantie des droits n’est pas assurée ni la séparation des pouvoirs déterminée, n’a point de Constitution. »

La séparation des pouvoirs devient alors garante d’un pouvoir politique libre, garante de la démocratie naissante.

 

2.1.3.   Comment?

 

Dans ses travaux, Montesquieu plaide pour que chacune des fonctions citées plus haut soient exercées par des organes distincts, indépendants les uns des autres, tant par leur mode de désignation que par leur fonctionnement. Séparation des pouvoirs suppose aussi séparation des organes. Chacun de ces organes devient ainsi l’un des trois pouvoirs :

  • Le pouvoir législatif est exercé par des assemblées représentatives ;
  • Le pouvoir exécutif est détenu par le chef de l’Etat et les membres du gouvernement ;
  • Le pouvoir judiciaire revient aux juridictions.

L’objectif poursuivi par Montesquieu dans cette théorie est bien d’équilibrer les différents pouvoirs, afin que chacun puisse arrêter l’autre, évitant ainsi toute forme d’abus.

Cependant, Montesquieu omet de préciser quelles relations s’exerceraient entre les trois pouvoirs. Cela a donné lieu à plusieurs interprétations, les plus connues étant la séparation rigide des pouvoirs et la séparation souple des pouvoirs, dont nous allons illustrer les mécanismes par les exemples américain et français.

2.1.3.1.     La séparation rigide des pouvoirs : Etats-Unis

La théorie de Montesquieu a considérablement inspiré les rédacteurs de la Constitution américaine débouchant, en 1787, sur l’institution d’un régime présidentiel organisé selon une séparation stricte des trois pouvoirs, tempérée par la mise en place de procédures de contrôles et de contrepoids.

Dans le but d’éviter que chacun des pouvoirs n’abuse de ses prérogatives, les rédacteurs américains ont ainsi prévu un strict partage des compétences entre organes fédéraux et Etats fédérés. Ils ont aussi divisé le pouvoir législatif entre deux assemblées, donné au président un droit de veto sur les textes législatifs, et reconnu parallèlement au Sénat la faculté de s’opposer aux nominations relevant du Président ou encore aux traités internationaux négociés par l’administration.

Dans ce type de séparation des pouvoirs, on remarque donc une indépendance organique (aucun des pouvoirs ne procède de l’autre), la séparation fonctionnelle découlant directement de la théorie de Montesquieu, ainsi que l’égalité entre les organes : il n’y a pas de hiérarchie entre les pouvoirs.

Le pouvoir législatif est protégé de l’exécutif par une séparation rigide, ce qui différencie ce modèle démocratique d’une sorte de monarchie à l’anglaise.

 

2.1.3.2.     La séparation souple des pouvoirs : France

Il arrive qu’une séparation trop stricte des différents pouvoirs aboutisse à la paralysie des institutions : ce fut le cas à deux reprises en France, sous le Directoire (1795-1799) et sous la IIe République (1848-1852), le conflit entre l’exécutif et le législatif se soldant à chaque fois par un coup d’Etat.

On préfère alors le principe de la collaboration des différents pouvoirs, plus souple, à celui de leur stricte séparation : la distinction entre exécutif, législatif et judiciaire demeure, mais les trois pouvoirs disposent de moyens d’action réciproques :

  • le chef de l’Etat peut dissoudre l’assemblée législative,
  • le pouvoir législatif peut mettre en jeu la responsabilité gouvernementale par l’interpellation ou la censure,
  • les magistrats du parquet sont soumis à l’autorité hiérarchique du gouvernement.

L’idée qui sous-tend ce type de séparation est la suivante : le dialogue doit permettre le fonctionnement régulier des pouvoirs publics. Ces relations fonctionnelles se traduisent par l’intervention de l’exécutif dans l’élaboration des lois et l’intervention du législatif dans les fonctions gouvernementales. Cette séparation souple correspond à la Ve République française.

Autre particularité française, la limitation des attributions du pouvoir judiciaire lorsqu’il s’agit de la puissance publique. Les lois des 16 et 24 août 1790 ainsi que le décret du 16 fructidor an III interdisent ainsi aux tribunaux de l’ordre judiciaire de connaître des litiges intéressant l’administration. Ces textes soustraient les pouvoirs exécutif et législatif au contrôle des juridictions judiciaires, ce dernier n’ayant pas la légitimité suffisante pour juger des actes émanant d’autorités relevant du suffrage universel et agissant au nom de l’intérêt général.

L’institution d’une juridiction administrative à partir de 1799 permet de contester les actes de l’administration devant une juridiction distincte de l’autorité judiciaire. On associe donc la « conception française de la séparation des pouvoirs » à l’existence d’une dualité de juridictions dans le système institutionnel français.

 

L’évolution de l’Histoire a donné raison à Montesquieu : la séparation des pouvoirs garantit moins d’abus envers les individus, grâce à des organes bien distincts et indépendants les uns des autres.

Cependant, cette disposition politique n’éradique pas totalement les atteintes aux droits individuels. Chaque pouvoir peut encore commettre des forfaits néfastes pour le citoyen. Face à cela, quelles solutions ont été développées dans nos sociétés?

 

2.2. La mission médiatique, mission du journaliste

 

La théorie de Montesquieu se trouve à l’origine de bien des formes démocratiques, pourtant les rapports de force entre pouvoirs ont évolué. Certes, les trois fonctions de départ existent toujours, mais d’autres entités sont venues équilibrer les forces fondant la démocratie. Les médias ont été amenés à jouer le rôle de « quatrième pouvoir ». Comment cela est-il arrivé? Dans quel but? C’est ce sur quoi nous allons nous pencher dans les pages suivantes.

 

2.2.1.   Définition(s) de « media »

 

Il convient tout d’abord de définir le concept de « media ». Ce dernier a beaucoup évolué au fil des ans, donnant lieu à de multiples interprétations, qui, même si elles diffèrent, n’en restent pas moins complémentaires. Toutes ces définitions sont indispensables pour appréhender l’étendue de l’utilisation de ce concept.

Pour bien comprendre toutes les ramifications du terme « media », il ne faut pas se contenter de la définition la plus récente dans un dictionnaire, car l’utilisation du mot a évolué avec le temps et les techniques. Il est important de savoir ce que ce mot voulait dire avant qu’on ne l’associe à de nouveaux moyens de diffusion ou à une activité économique.

Vient du latin « media » : moyens (Petit Robert, 1981).

Mot d’origine latine, adopté par les Anglo-américains, désignant à la fois un moyen d’expression et un intermédiaire, pour indiquer le procédé général utilisé dans la transmission d’un message publicitaire.

Dans la pratique : groupe de supports de même nature, constituant un même moyen d’expression (presse, radio, télévision, publicité…). Syn. Moyen. (Dictionnaire de la Langue Française, 1983)

n.m. (de mass media) pl. Medias. Tout support de diffusion de l’information (radio, télévision, etc.) constituant à la fois un moyen d’expression et un intermédiaire transmettant un message à l’intention d’un groupe. (Larousse pratique, 2003)

Ces trois définitions soulignent bien le triple sens du mot « media » :

-          moyen d’expression,

-          intermédiaire,

-          support de diffusion.

Dans ces trois cas, le media ne peut remplir son rôle que grâce à l’existence d’un message à transmettre.

 

« Un média est une activité humaine qui organise la réalité en textes lisibles en vue de l’action » (Andersen & Meyer, 1988)

Les auteurs soulignent l’aspect humain de l’activité médiatique, autrement dit, la participation de l’homme au fonctionnement du média, que nous interpréterons ici comme la fonction de journaliste. Or, l’homme est au cœur de la définition du média, du message, puisqu’il en est soit l’émetteur (le journaliste), soit le récepteur (le citoyen).

A l’origine de toute information, il y a l’humain. L’information n’est jamais naturelle, elle est toujours construite (Lagardette, 2001). Ignacio Ramonet (1999) décrit d’ailleurs l’interaction entre journaliste, citoyen et réalité comme une relation triangulaire, que nous représenterons par le schéma suivant :

Figure 3 : L’événement, le journaliste et le citoyen

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Evénement

Journaliste

Citoyen

Vérification

Filtre

Analyse

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La relation informationnelle est constituée de trois pôles : l’événement (ou réalité), le journaliste et le citoyen. L’événement est relayé par le journaliste qui le vérifie, le filtre et l’analyse, avant de le transmettre au citoyen. Le journaliste est donc l’intermédiaire entre le spectacle du monde et le citoyen (Lagardette, 2001).

Quant au message, il s’agit d’un texte lisible organisant la réalité, pour permettre au récepteur d’agir en conséquence. On revient à la définition du cycle de la connaissance de Delbeque (2004), et à la dimension d’action et d’interaction sociale que plusieurs auteurs attribuent aux médias.

« Les journaux deviennent plus nécessaires à mesure que les hommes sont plus égaux et l’individualisme plus à craindre. Ce serait diminuer leur importance que de croire qu’ils ne servent qu’à garantir la liberté ; ils maintiennent la civilisation. Je ne nierai point que, dans les pays démocratiques, les journaux ne portent souvent les citoyens à faire en commun des entreprises fort inconsidérées ; mais s’il n’y avait pas de journaux, il n’y aurait presque pas d’action commune. Le mal qu’ils produisent est donc bien moindre que celui qu’ils guérissent. »

Alexis de Tocqueville, De la démocratie en Amérique, 1835. (Woodrow, 1996 : 29)

 

Enfin, dernier sens attribué au terme « média », le plus courant aujourd’hui : le média comme support par lequel tout message est diffusé, soit :

-          la télévision,

-          la presse,

-          la radio,

-          le cinéma,

-          la publicité (Larousse pratique 2003).

A cela, comme nous le verrons un peu plus loin, il convient désormais d’ajouter les télécommunications ainsi qu’Internet.

 

2.2.2.   Rôle du média, du journaliste

 

Le média constitue donc un intermédiaire entre la réalité et le citoyen, une sorte de vitre à travers laquelle ce dernier voit les événements. On peut alors se questionner sur la teneur du message transmis par le média, donc par les journalistes : s’agit-il d’un simple relais d’information, ou, comme le note Ignacio Ramonet, d’une activité de vérification, de filtrage, puis d’analyse?

Bagdikian (2000), souligne l’importance du rôle social des médias. Fonction qui peut être remplie à bon ou à mauvais escient : ainsi, l’auteur cite en exemple la presse du 19e siècle, qui fut pour beaucoup dans l’accomplissement d’une avancée sociale majeure : le droit des travailleurs. Il mentionne aussi le rôle négatif, d’amplificateur d’hystérie, que la presse a joué dans l’affaire Saco et Vanzetti, en 1921. Malgré un démenti général de la presse six ans plus tard, les deux hommes, accusés à tort, ont connu une fin tragique.

Bagdikian rejoint ici Tocqueville (1835), dans l’idée que la presse, et plus tard les médias en général, sont de formidables vecteurs d’action commune, dont la principale mission est de signaler toute « faiblesse dans l’ordre social ». Ordre social qui, au départ, doit être maintenu par les trois pouvoirs définis par Montesquieu : exécutif, législatif et judiciaire.

Mais, comme le précise Ignacio Ramonet (2003), ces trois pouvoirs traditionnels peuvent faillir, se tromper, et commettre des erreurs, même dans les pays démocratiques. Prenons pour exemple les erreurs judiciaires, telles que l’affaire Dreyfus en France ; ou encore le vote parlementaire de lois discriminatoires pour une partie de la population (Afro-Américains hier, « Patriot Act » et musulmans aujourd’hui aux Etats-Unis)…

Signaler la faiblesse dans l’ordre social passe par le devoir, pour journalistes et médias, de dénoncer la violation des droits des citoyens commise par tout pouvoir, quel qu’il soit. Ils deviennent un pouvoir dont disposent les citoyens pour critiquer, refuser, contrer démocratiquement des « décisions illégales pouvant être iniques, injustes et même criminelles, contre des personnes innocentes. » (Ramonet, 2003).

 

« La vérité est notre but ultime. » Code éthique du journaliste, Etats-Unis[3]

Toute connaissance vient d’une recherche d’information, comme nous l’avons vu dans le cycle de la connaissance de Delbeque (2004). Le rôle d’un journaliste consiste donc à enquêter afin de produire une information, une connaissance exacte qu’il transmette, en toute bonne foi, au citoyen.

De la manière dont la recherche d’information est menée dépend son résultat. Ainsi, Daniel Schneidermann, parmi d’autres, insiste sur l’importance du travail d’enquête dans la création de toute information. Selon lui, le « journalisme se pratique à charge et à décharge » (1999 : 21). Toute bonne enquête journalistique passe par les étapes suivantes : recouper les renseignements, traquer les contradictions, multiplier les points de vue. Il insiste aussi sur la notion de « balancement », soit le traitement attentif des arguments adverses : savoir les reprendre, sans y céder ou les transformer. « Chercher la contradiction et la démonter en horloge pour en maîtriser tous les rouages. » (1999 : 19)

De ce travail long et pénible ressort l’objectif ultime vers lequel tend tout journaliste, que mentionnent tous les codes d’éthique et les chartes de la profession : la vérité.

 

Une fois le travail d’enquête terminé, le journaliste doit encore travailler à analyser, à filtrer l’information recueillie. Il ne peut la donner telle quelle au citoyen. Il doit lui offrir un certain recul, et de la réflexion sur le sujet qu’il traite (Breton, 1998).

Lagardette précise bien qu’il ne s’agit pas pour le journaliste de tout savoir sur tout, au contraire, il est généraliste. « Sa force réside dans sa capacité à comprendre des choses très complexes et à les rendre simples pour des personnes qui ne connaissent pas le sujet » (2001 : 15). Autrement dit, comme le souligne Schneidermann (1999), le journaliste est un simplificateur par essence. Les médias sont donc un intermédiaire indispensable pour que le citoyen puisse accéder aux informations, et les comprendre.

 

2.2.3.   Une profession libre et indépendante

 

Comme nous l’avons vu plus haut, la presse est un moyen de dénoncer les abus du ou des pouvoirs en place. Elle est un formidable moyen de contestation, ce qui explique que les premiers textes démocratiques aient consacré sa liberté.

Ainsi, le 1er amendement de la Constitution américaine (1791) stipule : « Le Congrès ne fera aucune loi portant atteinte à la liberté d’expression »[4]. Du côté français, outre l’article IX de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen[5], la liberté de la presse est renforcée par la loi du 29 juillet 1881 : suppression de tout régime préventif, abandon du délit d’opinion, disparition de la censure. Le 29 juillet 1982, une loi posera à son tour le principe de la liberté de l’audiovisuel.

« La presse ne peut remplir sa mission que dans la liberté et par la liberté ». Albert Bayet[6]

Cette liberté sous-entend une autre caractéristique majeure de la profession journalistique : l’indépendance. Il en est fait mention dans le projet de déclaration d’Albert Bayet : « La presse est libre quand elle ne dépend ni de la puissance gouvernementale, ni des puissances d’argent, mais de la seule conscience des journalistes et des lecteurs. » (1945). Aux Etats-Unis, le code éthique souligne que les journalistes « doivent être libres de toute obligation à l’égard de tout intérêt autre que celui du public à connaître la vérité. » (Woodrow, 1996 : 234)

De ces déclarations ressortent des inquiétudes concrètes : l’indépendance des médias face aux gouvernements, mais aussi à l’argent, ainsi que la défense de l’intérêt général face aux intérêts particuliers.

 

2.2.4.   Libre, mais responsable

 

Si la liberté d’expression des médias figure au premier rang de toutes les chartes de la profession, elle s’accompagne souvent d’une mise en garde face aux abus auxquels elle peut conduire : désinformation, manipulation, calomnie, mensonge…

 

« Un journaliste digne de ce nom prend la responsabilité de tous ses écrits, mêmes anonymes. » Charte française du journalisme[7].

La mission médiatique, qui consiste à dénoncer les abus en tous genres, ainsi qu’à éclairer et enrichir le débat démocratique (Ramonet, 1999), implique aussi une grande responsabilité sociale de la part des journalistes. En effet, à travers la priorité qu’ils accordent à certains faits, leurs paroles, leurs analyses, leurs critiques, ces derniers exercent un pouvoir considérable sur le monde social et politique (Halimi, 1998).

Le journaliste est là, au nom des citoyens, pour témoigner, rendre compte, expliquer, en tant que professionnel chargé de rechercher la vérité, et non en tant que simple individu qui a des croyances et des désirs. Sa liberté d’expression réside dans la relation objective des événements, ce qui sous-entend que les points de vue qu’il livre au public ont suivi un circuit de critiques et de validations. (Lagardette, 2001).

Hiérarchiser l’information selon son importance devient donc un devoir pour le journaliste, conscient de sa responsabilité civique et de l’influence qu’il peut exercer sur les citoyens à travers ses écrits. (Syndicat des journalistes CFE-CGC, 1997 ; ATTAC Médias, 2003).

 

2.2.5.   Le mythe du journaliste

 

Sans se pencher forcément sur les attributs de la mission médiatique, on observe assez facilement que le journaliste a tenu une place de choix dans l’inconscient collectif, celle du « héros positif » (Ramonet, 1999).

Il suffit de répertorier le nombre de personnages de fictions qui sont à la fois journalistes et justiciers, tels Clark Kent dans Superman, Peter Parker dans Spiderman, Tintin… La recherche de la vérité qui caractérise la profession a donc été mise à profit à maintes reprises dans l’élaboration de personnages courageux dénonçant les injustices et protégeant la veuve et l’orphelin.

L’exemple le plus frappant de l’identification entre journaliste et justicier est bien sûr celui du Watergate, qui se déroule de juin 1972 à août 1974[8].

 

2.2.5.1.     Deux journalistes contre le Chef de l’Etat

Il ne s’agit pas de retracer toute l’affaire de manière chronologique, mais plutôt de mettre en lumière le rôle joué par une entreprise de presse, et plus particulièrement deux journalistes, dans une recherche de la vérité semée d’embûches qui aboutit finalement à un résultat des plus spectaculaires : la démission de Richard Nixon, Président des Etats-Unis.

Carl Bernstein et Bob Woodward sont les deux jeunes journalistes que le Watergate va rendre célèbres. En 1972, on les appelle encore « les mômes » au sein de la rédaction du Washington Post. Ils seront choisis pour couvrir ce qui semblait n’être qu’un simple cambriolage dans le QG de campagne du parti démocrate.

Partant de ce fait presque anodin, Woodward et Bernstein ont remonté le fil des responsabilités jusqu’à l’entourage direct de Richard Nixon.

 

2.2.5.2.    Un épisode fondateur pour le journalisme d’investigation

Face au silence des principaux accusés dans l’affaire, la justice est incapable de pousser l’enquête plus loin que les 7 personnes inculpées pour le cambriolage. Woodward et Bernstein doivent sortir des sentiers battus pour poursuivre leurs recherches : ils entament alors une chasse à l’information qui fera date. A ce propos, Carl Bernstein dira : «  c’était un peu comme de placer des encyclopédies. Pour réussir une vente, on se fait d’abord claquer la porte au nez une cinquantaine de fois ».

D’autre part, l’enquête revêt un aspect rocambolesque avec la fameuse source anonyme « Gorge profonde », qui envoyait des messages codés et donnait des rendez-vous secrets dans les parkings.

Les journalistes n’ont pas accompagné la justice, la police ou les enquêtes parlementaires, ils les ont devancées, voire relancées. Pour finalement voir leurs propos confirmés par les protagonistes de l’affaire devant la Commission Erin. Cet épisode représente donc une illustration exemplaire de ce qu’est le journalisme d’investigation, l’enquête de Bernstein et Woodward dénonçant les manipulations de Nixon avant tout le monde.

 

2.2.5.3.    Le Watergate consacre le quatrième pouvoir

L’affaire du Watergate constitue une illustration flagrante de la façon dont pouvoirs et contre-pouvoirs se sont mis en scène sous les yeux de 200 millions d’Américains. Elle correspond également à la popularisation de l’expression « quatrième pouvoir »

A l’époque, le pouvoir exécutif n’a jamais semblé aussi puissant et intouchable. C’est la période de la « présidence triomphante », et donc d’un certain déséquilibre institutionnel. Dans le Watergate, les trois pouvoirs (exécutif, législatif et judiciaire) tentent d’agir les uns sur les autres, sans grand succès. Grâce à l’intervention d’un acteur de la société civile, la presse, le fait divers vire à la crise institutionnelle, et la domination de la Maison Blanche est provisoirement affaiblie au profit des institutions.

Au final, Woodward et Bernstein ont dénoncé une atteinte à la liberté individuelle de chacun (enregistrement des conversations à l’insu des personnes) et révélé dans le même temps les mensonges d’une administration. Ils l’ont fait avec courage car, l’entourage de Nixon disposant de presque tous les leviers du pouvoir, les pressions sur le Washington Post et les deux journalistes furent très fortes.

« Comme tous les journalistes, je suis un peu fasciné par le Watergate parce que l’affaire illustre la face la plus noble de ce métier. » David Pujadas.

Le Watergate marque donc le début d’une période de médiaphilie dans les années 1970 et 1980. Le journaliste est respecté, porté aux nues : on l’identifie à un authentique paladin de la vérité, probe, honnête, rigoureux, indépendant, allié du citoyen désemparé (Ramonet, 1999).

« Aux qualités que l’on demande des journalistes, combien de génies pourraient être journalistes? » Beaumarchais[9]

 

2.3. Conséquence : les médias deviennent le quatrième pouvoir

 

2.3.1.   Les médias comme contre-pouvoir

 

Nous avons utilisé l’exemple du Watergate pour illustrer la fonction de contre-pouvoir qui revient aux médias dans nos sociétés démocratiques : dénoncer les abus des trois pouvoirs traditionnels, leur faire contre poids. (Ramonet, 2003). Ce quatrième pouvoir, « la voix des sans voix », constitue un recours pour les citoyens, qui souhaitent critiquer, contrecarrer démocratiquement des décisions illégales, injustes, prises par les pouvoirs en place. Un rôle fort bien illustré par la formule américaine : « Réconforter ceux qui vivent dans l’affliction et affliger ceux qui vivent dans le confort » (Halimi, 1998).

Un raccourci trop simple nous amènerait tout simplement à considérer les médias comme le justicier dont nous parlions plus tôt, le protecteur du citoyen désemparé. Cependant, la mission médiatique va plus loin que la simple dénonciation des abus, elle s’intègre au mécanisme démocratique, jusqu’à en devenir un des quatre piliers (Woodrow, 1996).

 

2.3.2.   Enjeu démocratique du quatrième pouvoir

 

« Information. Elle se définissait comme une catégorie inédite de l’Etat démocratique : elle opérait la transfiguration des sujets en citoyens, membres à part entière de la cité. Elément constitutif de l’ordre social, elle devait permettre à la démocratie de triompher du double despotisme des préjugés et des hommes. » Francis Balle[10].

Ramonet (1999) souligne que si l’être humain vit comme un être libre, c’est grâce à l’information, qui lui permet de comprendre son environnement et d’y réagir. Lagardette (2001), quant à lui, insiste sur l’idée suivante : « Qui détient la connaissance détient le pouvoir ».

Or, outre les pouvoirs traditionnels dont nous avons parlé, l’acteur principal dans une démocratie reste le peuple. Les citoyens sont amenés, tout au long du processus démocratique, à faire de choix (vote, référendum) qui affectent l’ensemble du pays. Pour se décider, ils se basent sur les informations qu’ils reçoivent par l’intermédiaire des médias. C’est la transfiguration du sujet en citoyen dont parle Francis Balle.

La liberté de parole garantie dans les sociétés démocratiques s’accompagne donc d’un autre droit fondamental : le droit de chaque citoyen d’être bien informé (Ramonet, 2003). C’est le choix éclairé de chacun sur des questions importantes qui permet de maintenir l’équilibre démocratique (Bagdikian, 2000).

 

« La civilisation démocratique est entièrement fondée sur l’exactitude de l’information. Si le citoyen n’est pas correctement informé, le vote ne veut rien dire. » Jean-François Revel, Extrait d’un Entretien avec Pierre Assouline – Novembre 1988.

Les médias constituent donc un mécanisme démocratique indispensable : la transmission de l’information qui permet à chacun de participer à la chose publique. D’autre part, les médias se sont eux aussi démocratisés au fur et à mesure que la démocratie progressait. Leur accès est devenu bon marché, aisé et équitable sur tout le territoire.  Leur pluralisme aide aujourd’hui au fonctionnement de la démocratie, dont il est une condition essentielle : si les sources d’informations sont nombreuses et variées, le citoyen a plus de chances de se faire une opinion éclairée.

Les médias, initialement courroies de transmission du pouvoir vers le peuple, sont devenus les garants d’une liberté de parole et d’une information vraie, moyens d’expression essentiels pour les acteurs démocratiques. Ils remplissent aussi le rôle de quatrième pouvoir, venant rééquilibrer la relation pouvoir et citoyen, redonnant la parole à ce dernier, ainsi que la possibilité d’agir, en commun, pour défendre ses idées.

 


3.     Bouleversements successifs dans le monde des médias

 

Le monde des médias a subi de multiples changements au cours des dernières années. Il convient donc, avant de se demander comment faire face à la situation actuelle et à l’absence de quatrième pouvoir, d’étudier quelles influences, quels changements environnementaux ont pu contribuer à forger le système médiatique tel que nous le connaissons aujourd’hui.

Il va sans dire que l’avènement de la société informationnelle dont nous avons parlé au début de cette étude représente le mouvement de fond dans l’évolution du secteur médiatique. Les bouleversements dont nous allons parler peuvent être regroupés en trois révolutions simultanées.

 

3.1.  Révolution économique

 

3.1.1.   Mondialisation des marchés

 

Ramonet (1999), comme de nombreux auteurs, souligne une accélération de la mondialisation libérale depuis une quinzaine d’années. Ce qui entraîne des mouvements sans précédents dans le domaine économique et informationnel.

Outre l’augmentation des échanges internationaux et l’avènement de la mondialisation économique, un phénomène va affecter tout particulièrement le secteur des médias : il s’agit de l’abolition des frontières. La disparition des barrières, tarifaires et non tarifaires, à l’entrée de chaque pays incite les entreprises à étendre leur champ d’action au-delà des limites purement nationales.

D’autre part, l’abolition de l’espace, fruit d’avancées technologiques dont nous parlerons plus tard, pousse encore plus les entreprises médiatiques à élargir leur activité sur d’autres marchés.

Tout cela aboutit à une certaine trans-nationalisation des médias (Woodrow, 1996), qui les place hors de portée des institutions nationales.

 

3.1.2.   Essor du capitalisme financier

 

Dans le même temps, on remarque que le capitalisme industriel laisse la place à une nouvelle forme de capitalisme : celui de la spéculation. Cela se traduit par une domination de la sphère financière sur l’économie réelle (Ramonet, 2003).

Or, la sphère financière ne vit que par l’information, celle qu’elle génère et qui l’alimente, se trouvant ainsi déconnectée de la réalité dans laquelle vivent pourtant la majorité des citoyens. Les caprices du marché revêtent donc une importance démesurée par rapport à leur impact réel sur la vie quotidienne, alors que d’autres faits ou débats cruciaux ne sont pas ou trop peu mis en lumière.

La « bulle Internet » qui a marqué le début du 21e siècle, et la crise qui l’a suivie, illustre bien cette caractéristique du capitalisme e la spéculation, qui fonctionne en cercle fermé sur des informations dont la réalité n’est pas toujours prouvée. Les intérêts de certains les ont amenés à croire en une envolée spectaculaire de la nouvelle économie, les déconnectant du réel pendant un certain temps.

 

3.1.3.   Désengagement de l’Etat

 

La situation se résume donc à un affrontement brutal entre le marché et l’Etat, entre secteur privé et secteur public, entre les intérêts particuliers des individus et l’intérêt général de la société (Klech et Peugeot, 2003).

De cet affrontement, l’Etat sort rarement vainqueur. On note une tendance de fond à la déréglementation dans de nombreux pays : l’Etat se désengage dans de nombreux secteurs, les monopoles privés viennent alors remplacer les monopoles publics (ATTAC Médias, 2003). Par exemple, l’Etat français a mis fin au monopole de France Télécom le 1er janvier 1998, ouvrant ainsi le marché des télécommunications français à de multiples concurrents.

 

3.1.4.   Les nouveaux objectifs

 

L’abolition des frontières, combinée à la mondialisation et la déréglementation de nombreux marchés, offre de nombreuses opportunités aux entreprises. Encore faut-il qu’elles puissent les saisir, ce qui demande une certaine souplesse mais aussi la capacité physique et financière de répondre à des demandes internationales.

Pour mieux répondre aux créneaux de marché ainsi libérés, les entreprises cherchent à atteindre une taille critique. L’objectif étant d’agir sur de nombreux marchés, tout en restant efficaces, flexibles et rentables. Cela se traduit par des fusions, des acquisitions, ou des alliances, et plus spécialement dans le domaine médiatique par une vague de concentrations sans précédent (Ramonet, 1999).

Par exemple, rien que pour l’année 1993, on dénombre 893 fusions de sociétés de communication en Europe. Dans ces opérations, la logique dominante n’est pas l’alliance, mais bien l’absorption : l’entreprise acquiert ainsi directement le savoir-faire des meilleurs sur chaque marché.

Les entreprises ne cherchent pas seulement à grandir, elles veulent aussi diversifier leur portefeuille d’activités : l’abolition des frontières ne se limite pas au domaine géographique, mais s’exerce aussi entre secteurs d’activités. Ainsi, les activités culturelles peuvent compléter un portefeuille en communication ou en information.

Comme le mentionne Naomi Klein (2002), l’objectif premier dans toute diversification est de créer des synergies entre les différentes branches de l’entreprise, afin que leurs capacités soient utilisées pleinement. On évite la redondance tout en optimisant les compétences de chacun, qui peuvent être mises en œuvre dans de multiples secteurs.

3M constitue une excellente illustration de cette stratégie, en tant qu’entreprise ayant su diversifier un savoir-faire, la colle, dans de multiples marchés : fournitures de bureau, panneaux de signalisation, construction aéronautique, chirurgie…

Les concentrations entraînent donc une reconstitution des monopoles, mais dans la sphère privée (Mattelart, 2003). Or, le principal moteur de toute entreprise privée reste l’argent, le profit. Productivité, rendement sont les mots clés que l’on retrouve dans tous les secteurs, objets d’une concurrence effrénée, essentiellement économique (Woodrow, 1996). Cette recherche du profit marque aussi un recours de plus en plus fréquent à la sous-traitance, moins coûteuse et plus rapide. La marque prend le pas sur la fabrication, le paraître sur le faire, l’important n’est plus d’être le fabricant de ses produits, les distribuer suffit. De cette course aux marchés et à la taille, peu sortent vainqueurs, plus aisément absorbés par plus gros qu’eux.

 

3.1.5.   Les nouveaux maîtres du monde

 

La révolution économique a donc donné naissance à ce qu’Ignacio Ramonet (1999) appelle « les nouveaux empires » ; soit un faisceau de groupes économiques planétaires qui détiennent un pouvoir considérable, pesant parfois plus que les Etats ou les gouvernements dans les affaires du monde.

Ces « nouveaux maîtres du monde » définissent un cadre géoéconomique particulier, qui vient, sinon remettre en question, du moins bousculer la mission médiatique telle que définie dans nos démocraties.

 

3.2. Révolution numérique

 

Deuxième tempête dans le monde des médias : la technologie. Cette dernière est venue alimenter la soif d’expansion des empires médiatiques, supprimant les dernières barrières à leur vocation mondiale. Notre système d’information a subi une révolution radicale avec l’ère du multimédia : certains la comparent à l’invention de l’imprimerie par Gutenberg (Ramonet, 1999).

 

3.2.1.   A la conquête du cyberespace

 

Le 20e siècle marquait la conquête de l’espace par l’homme, le 21e siècle sera celui de l’exploration du cyberespace (Woodrow, 1996).

Première caractéristique de cette révolution, l’augmentation du nombre de canaux de diffusion permettant d’atteindre le particulier. Les « médias de lumière », comme les appelle François Henri de Virieu (1990), tels la presse écrite, la radio, la télévision et l’affichage, sont les médias nobles, ceux dont on parle. On peut y ajouter la vidéo et le cinéma, tous deux rattachables à la télévision.

A leur côté, on trouve les « médias de l’ombre », acteurs de la révolution numérique : les télécommunications (téléphonie, câble, informatique, Internet). L’ère technologique se fonde sur le rôle prépondérant de ce secteur : en termes de chiffre d’affaires, France Télécom pèse cinq fois plus lourd que toutes les télévisions françaises réunies.

C’est l’apparition du terme « multimédia », qui veut bien dire l’emploi de multiples intermédiaires, tuyaux, modes de transmission des messages, des informations.

La technologie, facilitateur de communication, vient abolir le temps (règne de l’instantané) et l’espace (distance) et permet aux empires ainsi construits d’acquérir une main mise globale et immédiate.

C’est ce qu’Ignacio Ramonet appelle le « système PPII : planétaire, permanent, immédiat et immatériel, quatre caractéristiques qui rappellent les principaux attributs de Dieu » (Woodrow, 1996 : 33). Le marché de l’information et de la communication vient finalement calquer son fonctionnement sur celui des capitaux et des flux financiers : la technologie rend possible un marché intégré grâce aux réseaux électroniques et aux satellites, un marché sans frontières, qui fonctionne en temps réel et en permanence (Ramonet, 1999).

Enfin, les stratégies d’entreprise sont orientées vers ce que seule la technologie peut offrir : la convergence. Il s’agit là encore d’un mot clé au sein des empires médiatiques, qui se traduit par le rassemblement de trois modes de communication autrefois bien distincts : l’écrit, le son et l’image.

L’ère numérique marque aussi l’apparition et l’essor d’Internet, quatrième mode de communication qui s’élabore à partir des trois premiers, créant ainsi de nouvelles formes d’expression, d’information, de distraction. La convergence consiste alors à diffuser le message de l’entreprise à travers le plus de canaux possibles, et sous toutes les formes existantes.

 

3.2.2.   La planète, village mondial virtuel

 

L’idée : relier tous les ordinateurs de tous les réseaux ensemble. Elle prend son origine aux Etats-Unis en 1992, lorsque Bill Clinton, en pleine campagne présidentielle, lance l’expression « information highways ». De quoi veut-il parler? Des inforoutes, que Woodrow définit ainsi : « ensemble de réseaux, par câble ou par satellite, reliant de nombreux ordinateurs, qui permettent de faire circuler à grand débit tous les « messages » imaginables (textes, voix, sons, images). » (1996 : 33).

A l’origine de la révolution numérique, on trouve en fait la découverte suivante : tous les messages peuvent être traduits dans le langage informatique, ou langage binaire (composé de zéros et de uns). Ces signaux passent par des tuyaux et reconstituent des messages aussi différents que la voix de quelqu’un au téléphone, des textes écrits, ou des images télévisées.

Dans les années qui suivent, trois découvertes majeures transforment nos inforoutes en autoroutes de l’information :

  • la fibre optique : sa la capacité d’acheminement est mille fois supérieure aux réseaux téléphoniques en cuivre;
  • la compression numérique : permet d’économiser de la place dans la transmission de certains signaux (images);
  • la commutation des hauts débits (ATM) : désencombre les lignes téléphoniques en envoyant des paquets de bits de manière régulière, quel que soit le traffic.

La transmission par ces autoroutes ne connaît donc pas ou peu de limites, et permet la réalisation d’un rêve inouï : la création d’un système nerveux mondial, constitué d’Internet et de tous les autres réseaux, permettant de rejoindre tout le monde et ce, partout. La planète se retrouve donc prise dans un vaste filet, donnant ainsi à tous l’impression d’un village mondial virtuel : abolition du temps et de l’espace, chacun est à la portée de l’autre. Cependant, ce système, qui semble extraordinaire, peut aussi bien être source de rapprochement que d’emprisonnement pour les hommes.

 

3.2.3.   Avantages

 

« S’il ne fallait retenir qu’une vertu des Technologies de l’Information et de la Communication ce serait celle-ci : la possibilité d’offrir à chacun une tribune, un espace de liberté. » André Santini.

Internet représente un espace disponible pour chacun, dont l’accès est planétaire et permanent, une tribune à laquelle tous peuvent participer. Un espace qui rapproche les hommes, comme le suppose Woodrow (1996).

De plus, contrairement à d’autres médias (presse, télévision), son essor spectaculaire (en 4 ans alors qu’il fallut 40 ans à la radio pour s’imposer) laisse espérer que personne ne sera jamais assez puissant pour brider ses potentialités (Eric Klinenberg, 2003).

Le réseau des réseaux offre aussi la variété et la richesse des sources d’information, la communication partout dans le monde. Or, l’information est source de liberté. Censurée dans les dictatures, elle permet au citoyen un choix éclairé dans les démocraties. Mattelart (2003) souligne ainsi le rôle que peuvent jouer information et communication en termes de changements sociaux si l’on cesse d’utiliser les médias comme de simples instruments, pour les mettre au service de l’évolution des sociétés.

La révolution numérique, à travers l’essor d’Internet, vient donc favoriser le développement de la démocratie de plusieurs façons :

  • Une communication facilitée, rapide et à moindre coût, engendre la création d’un lieu de débat où se confrontent les points de vue et où s’échangent des informations.
  • Des citoyens mieux informés, grâce à la diffusion d’informations administratives sur le Net, rendant ainsi l’action publique plus transparente.
  • Une interaction plus grande entre gouvernants et gouvernés, rendant les uns accessibles aux autres. Le courriel permet d’échanger des attentes et des réactions, des forums pourraient aussi constituer des outils législatifs.
  • Les actions collectives favorisées, car des personnes isolées partageant les mêmes idées peuvent entrer en contact et se mobiliser.

 

3.2.4.   Dangers

 

On a beau porter aux nues le réseau des réseaux, planétaire et permanent, il n’en reste pas moins que son utilisation est encore réservée à une élite, que l’on trouve principalement dans les pays développés. Woodrow (1996) parle de discrimination technologique et financière. Environ deux tiers de la population mondiale n’ont jamais donné un coup de téléphone. Il existe une fracture numérique qui s’aggrave, entre les pays riches d’information et les autres (Mattelart, 2003). Le droit à l’information a beau être universel, tous n’y ont pas accès, comme le montre la carte suivante :

 

Figure 4 : Indice d’accès numérique dans le monde, 2003

Source : Union Internationale des Télécommunications, 2003. http://www.itu.int/home/index.html

Nombreux sont les auteurs qui voient des dangers dans le formidable potentiel d’Internet. Albert Einstein mettait le monde en garde contre trois menaces : la bombe atomique, la bombe informatique et la bombe démographique. La première, dont le 20e siècle a été témoin, a nécessité très vite la mise en place d’une dissuasion militaire pour éviter toute autre catastrophe. Paul Virilio (1995) préconise que la deuxième, vers laquelle nous nous dirigeons, demande elle aussi la mise au point d’une nouvelle dissuasion, sociétaire cette fois, pour contrer les dégâts causés par une explosion de l’information généralisée. Son abondance la rend incontrôlable (Ramonet, 1999).

« Quiconque a essayé un jour d’entrer dans Internet sait qu’il ne faudrait pas parler d’ « autoroutes » de l’information mais plutôt de labyrinthes. » Jacques Attali (Le Monde, 9 novembre 1995).

Il est clair que le réseau des réseaux et la multitude d’informations qu’il véhicule peut engendrer la confusion. Pour trouver la bonne source encore faut-il savoir où la chercher, et nombreuses sont les personnes que la « Toile » décourage.

Les nouvelles technologies possèdent elles aussi un revers à leur médaille, puisqu’elles peuvent être cause de manipulations multiples.

 

3.2.4.1.     Critique de la sécurité dans les réseaux

Cette critique renvoie à l’autre versant de la « société de l’information » la surveillance et les atteintes à la vie privée, que l’on retrouve aussi bien dans les régimes autoritaires que dans l’ensemble des pays démocratiques (Mattelart, 2003). Ainsi, depuis les attentats du 11 septembre 2001, de nombreux Etats ont renforcé leur surveillance par des mesures antiterroristes, parmi lesquelles des projets de croisement de banques de données pour contrôler les citoyens (sécurité sociale, cartes de crédit, comptes bancaires, profils judiciaires, relevés des déplacements aériens, etc.).

Les atteintes à la vie privée sont légion, grâce aux cookies, ces véritables mouchards qui donnent de l’information aux entreprises à l’insu de l’internaute[11]. De plus, Internet peut aussi servir à diffuser des informations fausses ou diffamantes sur des personnes, le dommage ainsi causé étant souvent irréparable.

 

3.2.4.2.    La technologie n’est qu’un moyen

Face à ces critiques, Alain Woodrow  apporte une précision importante : la technologie est neutre, elle n’est qu’un moyen. Elle permet à celui qui l’utilise d’atteindre un but. Blâmer l’outil est donc trop facile, c’est celui qui l’emploie qui lui donne son orientation, bonne ou mauvaise. « Ce ne sont pas les armes qui tuent des hommes, mais les hommes. » (1996 : 210).

Internet peut donc représenter un danger pour la démocratie. La fracture numérique creuse un fossé de plus en plus infranchissable entre nations riches d’informations et pays délaissés par le Net. Au niveau individuel, le citoyen n’est pas à l’abri d’atteintes à sa vie privée.

En outre, le Web peut être le support d’actions ou d’idées en contradiction avec les fondements de la démocratie : des sites relaient des propos négationnistes ou racistes. Il n’est pas si loin le jour où l’on cherchera à utiliser les cookies pour connaître les préférences politiques de tel ou tel citoyen. Enfin, dans le domaine privé ou chez les autorités, on voit poindre le risque d’une société de surveillance : le gouvernement chinois bloque ainsi l’accès à des sites jugés nuisibles (pro-occidentaux)[12].

La révolution numérique, formidable source de liberté, demande aussi qu’Etats et sociétés répondent rapidement à des questions fondamentales : Comment contrôler le contenu diffusé sur Internet sans tomber dans l’excès de la surveillance? Comment exercer un contrôle sur un réseau intégré planétaire?

 

3.3. Révolution déontologique

 

Les bouleversements économiques et numériques vont de pair avec une évolution de la morale professionnelle dans le secteur des médias. Ces changements dans la déontologie, dans l’éthique de la profession, poussent de nombreux auteurs à se questionner sur le rôle joué par le quatrième pouvoir dans nos démocraties actuelles.

 

3.3.1.   L’influence de la télévision sur le secteur des médias

 

L’expression « quatrième pouvoir » a été consacrée par le rôle qu’a joué la presse dans l’affaire du Watergate. Il faut cependant prendre en compte l’évolution du secteur des médias, l’essor de la télévision comme source d’information, pour comprendre, comme l’avance Woodrow (1991), qu’au fil des ans l’audiovisuel a pris le pas sur la presse au sein de ce contre-pouvoir.

La télévision, en prenant la tête dans la hiérarchie des médias, impose ses propres perversions aux autres moyens d’information (Ramonet, 1999). Elle peut rassembler en un soir devant le JT plus de gens que tous les quotidiens du matin et du soir réunis. Par son ampleur, son poids extraordinaire, la télévision produit des effets inédits (Bourdieu, 1996).

« On n’aime plus son prochain, on aime son lointain! »

Paul Virilio[13]

Grâce à la technologie, on peut joindre n’importe qui n’importe où sur la planète. La télévision use et abuse de ces nouvelles possibilités, c’est la griserie du direct, la multiplication des envoyés spéciaux, l’information sans frontières. Il s’agit plus de démontrer que le système fonctionne, que la machine « communique », que de montrer qu’elle informe (Ramonet, 1999).

De plus, la télévision, reçue par chacun dans son salon, produit un effet d’isolement qui atomise une société déjà très individualiste. Elle ne rassemble pas, contrairement aux journaux qui, comme nous l’avons vu, peuvent être sources d’initiatives et d’action commune (Woodrow, 1996).

La technologie abolit non seulement l’espace, mais aussi le temps. Le temps médiatique a atteint l’instantanéité : les bulletins d’information 24h/24, les chaînes spécialisées. C’est la rapidité de diffusion de l’information qui fait sa valeur (Ramonet, 1999).

On impose à l’information la vitesse de la lumière, parce que c’est possible, mais ce gain en rapidité n’est-il pas source d’appauvrissement culturel? La télévision ne peut offrir le temps de la réflexion et de l’analyse qui fait la particularité de la presse écrite. Cependant, poussée par une concurrence toujours plus effrénée, la presse tente, sans grand succès, de suivre la cadence du média audiovisuel. La pression s’exerce aussi bien entre journaux, entre journaux et télévision, et entre chaînes de télévision (Bourdieu, 1996).

C’est la problématique de l’urgence médiatique dont parle Daniel Schneidermann (1999) : le journaliste doit constamment choisir entre une information rapide et une information précise. « Tyrannie de l’immédiateté, sans passé et sans anticipation » dont parle Hubert Védrine (CFE-CGC, 1997 : 22). La distance disparaît au profit de l’urgence.

« La télévision fonctionne comme les images qu’elle produit, comme un flux incontrôlable qui ne parvient pas à s’arrêter. »

Olivier Mongin, Esprit[14].

La principale perversion de la télévision réside dans sa fascination pour l’image, et cette idée fondatrice : seul le visible mérite information (Ramonet, 1999). Le média audiovisuel occulte ainsi toute une part de la réalité sous prétexte que sans images, cette dernière n’existe pas. Aurait-on pu ignorer aussi longtemps le génocide rwandais si des images avaient été publiées?

L’expression « une image vaut mille mots » prend tout son sens dans ce contexte, et souligne bien l’opposition existante entre la télévision, média de l’émotion, et la presse écrite, média de la raison (Schneidermann, 1999).

Cependant, une image à elle seule ne peut faire office de preuve. L’image recèle un double paradoxe, dangereux pour ceux qui l’ignorent :

  • Toute image peut être manipulée : modifications à l’aide de la technologie, mise en scène sous un angle totalement différent. On peut lui faire dire ce que l’on veut. Ce fut cas tout récemment lorsque des photos de prisonniers irakiens maltraités par des soldats britanniques ont fait le tour du monde, alors qu’elles étaient trafiquées[15].
  • Fugitive par essence, elle engendre souvent des conséquences durables (De Virieu, 1990).

Ainsi, ce qui empoisonne la compréhension du monde par le citoyen, c’est sa conviction, encore trop répandue, que les images constituent autant de preuves. Il lui reste encore à passer du « c’est vrai, je l’ai vu à la télé » à « ce n’est pas vrai, je l’ai vu à la télé » (Woodrow, 1996 : 139).

Enfin, outre ce que la télévision choisit délibérément d’occulter en ne le montrant pas, les médias ont aussi acquis la fâcheuse habitude de transmettre des informations provenant d’autres sources de la société. Un phénomène que Guy Coq explique de la façon suivante : « Tout se passe comme si les médias répugnaient à faire connaître ce que d’autres relais sociaux reflètent de la société. Ils rechignent à montrer un événement dont ils ne sont pas eux-mêmes le premier révélateur. (…) Seul aurait droit de cité le rassemblement que la caméra aurait décidé arbitrairement de montrer. » (Woodrow, 1996 : 102).

 

3.3.2.   La dégradation de la morale professionnelle

 

Honnêteté, respect des faits, recherche de la vérité par la rigueur, autant de principes qui font la fierté d’un journaliste. Aujourd’hui, cette déontologie s’effrite dangereusement, laissant paraître de plus en plus de défaillances au sein du quatrième pouvoir.

 

La presse, autrefois média dominant, vecteur d’avancées sociales, perd du terrain au profit du média de l’instantané, de l’émotion, la télévision. Elle le fait en tentant de se plier à un format trop réducteur pour elle : le format audiovisuel.

Bagdikian (2000) compare la presse du 19e siècle et les médias actuels, et déplore la disparition de la variété politique. Les nouvelles et analyses fournies par des groupes progressistes sont quasi-absentes dans les médias.

Pourquoi? La télévision ne relaie pas ce type de message, qui ne provient pas d’elle, et les journaux tentent désespérément de suivre l’agenda politique instauré par le média dominant. Au lieu d’essayer d’accentuer leur différence pour survivre, les journalistes de la presse écrite transforment peu à peu leurs journaux en sorte de JT sur papier, et perdent leur spécificité sur un terrai où ils sont battus d’avance (Bourdieu, 1996).

L’auteur observe aussi une nouvelle tendance, celle des magazines que l’on crée pour donner au lecteur ce qu’il veut, et non ce en quoi les fondateurs croient. Résultat : on ne donne jamais quelque chose de nouveau au lecteur. On stagne, tout devient circulaire. On élimine créativité, originalité et spontanéité. William Shawn, éditeur du New Yorker, insiste sur le rôle éducatif et novateur de la presse : il lui arrive de publier un article que moins de cent personnes voudront lire, parce qu’il est trop dur, trop obscur. Mais il est important que cet article paraisse, car c’est comme cela que les gens apprennent et évoluent (Bagdikian, 2000 : 112).

Au lieu de cela, les journaux se dirigent de plus en plus vers un modèle qui suit les attentes de W.R. Nelson : « Newspapers are read at the breakfast and dinner tables. God’s great gift to man is appetite. Put nothing in the paper that will destroy it. » (Bagdikian, 2000 : 118). En donnant au lecteur ce qu’il croit vouloir, on abandonne la créativité. On renonce à faire évoluer le public en lui apprenant quelque chose. La presse perd alors son caractère éducatif et novateur, et manque à son devoir, car elle n’éclaire plus ni n’enrichit le débat démocratique.

 

La multiplication des médias entraîne une concurrence de plus en plus féroce en matière de vente de l’information. Ce qui conduit les organes médiatiques à abaisser leurs standards quant à la pertinence de cette dernière (Bagdikian, 2000).

Kapuscinski[16] souligne ainsi un changement éthique considérable au sein de la profession : on ne demande plus qu’une information soit vraie, mais intéressante, pour la publier. Et Woodrow d’illustrer avec le propos suivant que l’on occulte aussi, souvent, la vérification propre à toute enquête journalistique.

« Dans le système médiatique, la répétition d’une erreur se transforme peu à peu en vérité. La fonction médiatique ne diffuse pas de l’information, elle la crée. Grande règle aujourd’hui de la presse, terrible en termes de déontologie : on publie une information comme vraie, dès lors qu’elle est vraisemblable. » Georges Kiejman, ancien ministre français[17].

Ce qui pose toute la question de la responsabilité du journaliste lorsque son analyse s’avère fausse.

« Vous lancez une information. Tant qu’elle n’a pas été démentie, elle est vraisemblable. Et, sauf accident favorable, elle ne sera jamais démentie en temps réel, donc elle restera toujours crédible. Même démentie, elle ne sera jamais absolument fausse, puisqu’elle a été crédible ». Jean Baudrillard[18]

La rumeur non vérifiée devient donc l’un des principaux écueils auxquels se heurte le journalisme à l’heure actuelle, portant le discrédit aussi bien sur le journaliste que sur le sujet qu’il traite.

 

Le monde entier est une scène de théâtre. Cet adage est appliqué et décliné de toutes les manières possibles par les médias. Mobilisation, dramatisation, médiatisation, tous les procédés sont bons pour frapper l’opinion. On nous donne à voir une information mise en scène, rendue spectaculaire (Woodrow, 1996).

Le journal télévisé en est la principale illustration, grand-messe du soir qui rassemble les masses mais dont le contenu ne remplirait pas le tiers d’une page du Monde. On rencontre finalement des formats hybrides d’émission alliant à la fois journalisme et divertissement (Schneidermann, 1999). L’information est scénarisée, la frontière entre journaliste et animateur disparaît, les reportages deviennent des spectacles (reality shows) et les documentaires des pièces dramatiques (docudrames).

 

« Les limites de l’abject sont celles posées par la valeur marchande du sordide. Et la merde se vend bien. »

Alain Woodrow (1996 : 14).

La perte d’exigences élevées en matière de vérité de l’information ainsi que la scénarisation systématique dont elle fait l’objet donne lieu à de nouveaux types d’émissions et de publications que beaucoup d’auteurs jugent indigne de tout journaliste. Ramonet (1999) dénonce les trop nombreuses concessions faites au sensationnalisme, au racolage et au journal de caniveau, élevant le ragot au rang de certitude et ramenant l’information à celui de racontar.

Finis les reportages, les interviews, les enquêtes, c’est l’ère de la télévision dont vous êtes le héros : plongé dans un grand bain d’émotion, le spectateur revit des tranches de vie toute palpitante (Syndicat des journalistes CFE-CGC, 1997). Le poids symbolique de la télévision s’accroissant, c’est une certaine vision de l’information, jusque-là reléguée dans les journaux à sensation, qui cherche à s’imposer à l’ensemble du champ journalistique (Bourdieu, 1996).

 

Toutes ces « démissions » déontologiques rendent l’idée de responsabilité sociale du journaliste caduque. Si ce dernier se sentait responsable de ce qu’il écrit, il ne sacrifierait pas le principe de vérité au sensationnalisme qui règne à l’heure actuelle.

On multiplie les articles anonymes qui n’engagent à rien, facilitant ainsi la diffusion de rumeurs non vérifiées et d’approximations. « L’auteur a disparu. C’est important parce que, dans ce contexte, personne n’est plus directement responsable. » Ryszard Kapuscinski (Ramonet, 1999 : 75).

 

3.3.3.   L’alliance dangereuse de la politique, des médias et de l’argent

 

Le quatrième pouvoir se définissait comme totalement indépendant des trois autres, là résidait sa force et la source de son objectivité. Il ne pouvait plier à aucune pression, qu’elle soit politique ou économique. Ce fut le cas du Washington Post. Aujourd’hui, on ne compte plus les différents liens et connexions qui existent entre les médias et le pouvoir politique, ou économique. Comment dans ce contexte garantir que le quatrième pouvoir s’exerce de manière indépendante et critique?

Il existe désormais des liens entre pouvoir et médias, souvent incestueux, qui conduisent de nombreux auteurs à douter des capacités du quatrième pouvoir. Nous illustrerons notre propos par trois exemples : l’Italie, les Etats-Unis, et la France.

3.3.3.1.     L’exemple italien

Silvio Berlusconi est un personnage dont tout le parcours de base sur une confusion entre pouvoir médiatique et pouvoir politique. Déjà en 1994, au milieu de la débâcle gouvernementale, il se fera élire Président du Conseil grâce à « une sorte d’hypnose télévisuelle collective » (Ramonet, 2002). Sept ans plus tard, Berlusconi a réussi à coup de manigances à se constituer un empire : grande distribution, supermarchés, assurances, publicité, et enfin cinéma et télévision. Il est devenu, au même titre que le groupe Bertelsmann, Murdoch ou Messier, l’un des empereurs des médias en Europe. Il crée son parti politique, Forza Italia, et remporte 30% des suffrages aux législatives de 2001, devenant ainsi chef du gouvernement italien.

Berlusconi, en combinant sa richesse considérable, et la grande puissance que lui confèrent, en termes de violence symbolique, ses chaînes de télévision, nous démontre une équation simple : quand on possède le pouvoir économique et le pouvoir médiatique, le pouvoir politique s’acquiert presque automatiquement. Cette main mise sur les médias permet aujourd’hui à Berlusconi de mettre en place « le nouveau fascisme »(Dario Fo), sans que la population italienne se révolte contre ses pratiques malhonnêtes.

3.3.3.2.    L’exemple américain

Aux Etats-Unis, ce sont les relations entre Rupert Murdoch et Georges W. Bush que l’on peut qualifier de connivence. Chester (2003) souligne ainsi le cadeau de Noël que Murdoch a reçu de la part du Président des Etats-Unis : DirecTV, le plus gros bouquet satellitaire américain. Le rachat de cette entreprise, avec ses 11 millions d’abonnés, a augmenté considérablement l’influence de Murdoch sur le paysage audiovisuel des Etats-Unis. Pour le parti républicain, cela veut dire encore plus d’opportunités de faire avancer l’agenda politique en leur faveur. En effet, Fox News n’est rien d’autre que de la propagande pro-Bush 24/7 et le Weekly Standard apporte un soutien constant aux actions de la Maison Blanche. Murdoch est donc un ami très rentable, envers lequel l’administration se sent redevable.

Cependant, le succès politique de Murdoch dans cette fusion ne dépend pas uniquement de sa capacité à diffuser partout le message républicain. Il a aussi utilisé des méthodes traditionnelles, comme de multiples rencontres en personne avec les membres de la FCC, le financement d’opérations de lobbying à hauteur de 10 millions de dollars entre 1999 et 2002, et des donations régulières depuis 2000 aux campagnes électorales.

Murdoch représente donc un allié de poids pour les Républicains et l’administration Bush, qui le lui rendent bien en facilitant la fusion avec DirecTV. News Corporation fait désormais partie des pieuvres médiatiques américaines les plus puissantes, grâce à l’étendue de son empire télévisuel dans trois domaines : diffusion, câble et satellite.

A aucun moment durant cette opération n’a-t-on entendu une contestation de la part des Démocrates, devant ce qui semble pourtant un cas exemplaire de consolidation mettant en danger la diversité des sources d’information.

 

3.3.3.3.    L’exemple français

Quant aux médias français, ils font souvent l’objet du même reproche de la part de leurs confrères étrangers : ils sont trop proches du pouvoir.[19]. Cette proximité se traduit par une sorte de révérence, de respect, qui les empêche de poser des questions de fond aux personnalités politiques, de peur de les froisser. Leur cas illustre parfaitement des liens qui mettent en danger l’aspect indépendant et critique que devrait conserver le contre-pouvoir médiatique. Que penser quand des femmes de ministres (Anne Sinclair, Christine Ockrent) interviewent des hommes politiques?

« En France, les journalistes sont beaucoup trop proches de ceux sur qui ils écrivent ».

The Guardian

Hubert Beuve-Méry, fondateur du journal Le Monde, décrivait le journalisme comme « le contact et la distance » (Halimi, 1998 : 15). Halimi considère qu’aujourd’hui il ne reste plus que le contact pour décrire le journalisme à la française.

 

Dernier membre explosif de la « trinité » médiatique telle que nous la connaissons aujourd’hui : l’argent. Il est au cœur de la réussite de Berlusconi, de l’accord entre Bush et Murdoch, la raison pour laquelle les médias français ne veulent pas perdre leurs invités politiques. L’argent, nouveau moteur des entreprises médiatiques, joue un grand rôle dans les bouleversements que nous avons identifié. Perversion ultime de la télévision, la déesse audimat, que tous vénèrent sans restriction. Mais à rechercher sans cesse l’audience maximale, on nivelle le niveau de l’information fournie par le bas, et l’on atteint finalement un autre extrême : l’intelligence minimale. « Echec et Audimat » dit Woodrow (1996 : 140), signifiant ainsi que gagner sur le plan financier veut dire accepter de perdre sur le plan déontologique.

 

La mondialisation, combinée avec l’apparition des nouvelles technologies, a entraîné la création de réseaux internationaux, venant modifier les domaines du pouvoir, de l’économie, de la production et de la culture (Ramonet, 1999). Au niveau du secteur médiatique, on observe une remise en cause de la déontologie journalistique, pour mieux coller à de nouveaux impératifs financiers, ou pour servir d’instrument à des fins politiques. Dans ces conditions, peut-on encore considérer le quatrième pouvoir comme une instance indépendante et critique?

 


4.     Crise des médias et perte de sens du quatrième pouvoir

 

Les bouleversements successifs au niveau économique et technologique ont contraint les entreprises à réagir, remodelant ainsi le paysage médiatique. Désormais, on compte les principaux acteurs du secteur sur les doigts d’une main. Nous nous intéresserons d’abord aux raisons pour lesquelles de tels empires sont envisageables, puis à leur construction dans la pratique.

Ensuite, nous chercherons les causes se trouvant à l’origine de la crise que vivent actuellement les médias traditionnels, et les conséquences qui en découlent.

 

4.1.  La recherche de nouveaux équilibres

 

Comme nous l’avons vu auparavant, mondialisation, libéralisme et technologie ont entraîné l’ouverture des frontières sur de nombreux marchés et l’apparition de nombreuses opportunités au niveau international. Les entreprises, pour rester compétitives, doivent donc s’adapter à leur nouvel environnement en recherchant de nouveaux équilibres. Dans le domaine de l’information, cela se traduit par la création de conglomérats globaux.

 

4.1.1.   Idée : créer des groupes médiatiques globaux

 

Pour mettre en application cette idée, chaque corporation médiatique a acquis des sociétés dans le but d’obtenir un pouvoir de communication de masse. Selon Bagdikian (2000), les acquisitions procèdent selon trois étapes :

  • Les créateurs de contenu des mass médias : journaux, magazines, maisons d’édition, studios de productions TV et cinéma ;
  • Les systèmes nationaux de diffusion pour leur programmation (propre ou louée) : réseaux de diffusion et câble ;
  • La prise de participations dans chez les fournisseurs de livraison finale dans chaque foyer : télécommunications, câbles et satellites.

 

Une fois ces acquisitions effectuées, on obtient des monopoles privés globaux qui possèdent le contenu, le contenant et les canaux de diffusion. Ils peuvent donc transmettre leurs messages sous toutes les formes et à tous. D’où le slogan d’un des géants du moment, AOL Time Warner : « AOL, everywhere, for everyone ».

 

4.1.2.   Pour qui : les nouveaux maîtres de l’information

 

Nous ne nous attarderons pas sur les détails du nombre impressionnant de fusions acquisitions qui ont marqué le secteur des médias depuis une dizaine d’années, il semble en effet plus important d’en contempler le résultat.

 

« The interwined Six », comme les surnomme Bagdikian (2000), six firmes comptant parmi les plus grandes corporations au monde, quatre sont américaines, deux sont européennes. En fonction de leurs revenus annuels, uniquement dans le secteur médiatique, on obtient le classement figurant sur la page suivante.


Figure 5 : Media Ownership Chart

 

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Le revenu annuel des pôles médiatiques de ces six entreprises est supérieur à la somme de ceux des vingt entreprises suivantes.

Notons que suivant les ouvrages et les auteurs ce classement diffère quelque peu. On y retrouve toujours les mêmes acteurs, auxquels s’ajoute souvent le complexe militaro-industriel General Electric, évinçant soit VU soit Bertelsmann du classement des 6 premiers. On peut aussi prendre en compte de grands groupes comme AT&T Corporation, Liberty Media Corporation et Sony, formant ainsi ce que The Nation appelle les Big Ten.

Ces variations sont le résultat des fluctuations dues aux acquisitions des uns et des autres, au fil des ans. Les données sur lesquelles nous nous basons dans cette étude datent de 2000 à 2003, afin de ne citer que des faits avérés. Les fusions acquisitions ont bien entendu continué par la suite, la dernière en date étant celle de NBC et VU Entertainment, qui vient élargir encore le portefeuille médiatique de General Electric, créant un nouveau géant, NBC Universal. Nous avons classé en annexes A trois shémas détaillant les liens multiples qui existent au niveau financier, technologique, militaire et médiatique entre ces grandes compagnies. En annexe B, vous trouverez des informations financières relatives aux principaux conglomérats, et en annexe C, une liste exhaustive de leurs activités dans le domaine médiatique.

L’analyse détaillée des activités de chaque conglomérat nous montre qu’il existe des interrelations multiples au niveau global entre les différents géants, ce qui leur procure la force d’un cartel coopératif international. Louis Brandeis (Bagdikian, 2000 : 25) qualifie ces liens en ces termes : « the endless chain ». Outre leurs participations dans les mêmes entreprises, la pratique très répandue de placer quelques « têtes d’affiches » dans les conseils d’administration des uns et des autres leur permet de coopérer pour faire fléchir les lois ou le pouvoir lorsque le besoin s’en fait sentir, au lieu de se livrer une concurrence catastrophique au niveau financier.

 

Ainsi, Bagdikian (2000) dénonce la concentration du pouvoir économique entre les mains de quelques dirigeants, qui l’utilisent pour réécrire les lois à leur avantage, au détriment de l’intérêt général. Pour mieux comprendre quelle influence les géants médiatiques peuvent avoir sur les instances législatives, étudions les grandes lignes des réglementations américaines et européennes, et leurs évolutions récentes en matière de concentration.

 

Aux Etats-Unis, la FCC (Federal Communications Commission) se porte garante de la protection des médias et de leur diversité. Il s’agit d’une agence gouvernementale indépendante, répondant directement au Congrès. Elle fut créée par le Communications Act de 1934, et a pour mission de réglementer les communications nationales et internationales passant par radio, télévision, téléphonie, câble et satellite.

Or, il semble que cette dernière ait oublié ses prérogatives, puisqu’elle a appuyé, à maintes reprises, des lois en faveur de la concentration médiatique. Ainsi, le Telecommunications Act de 1996 effaça plus de 60 ans de lois sur les communications et ouvrit la voie aux plus grandes fusions industrielles de l’histoire américaine. Il va sans dire que cette loi répondait aux attentes des géants de la communication eux-mêmes (Bagdikian, 2000).

Plus récemment, le 2 juin 2003, l’agence américaine a approuvé un texte assouplissant la réglementation en termes de propriété des médias. Désormais, une même société peut détenir jusqu’à 45% de l’audience, ce qui va fortement restreindre la liberté d’opinion. De plus, la réforme autorise aussi l’existence de duopoles (radios et journaux appartenant à une unique société dans un région donnée). Si l’on sait qu’en outre la commission se compose de trois républicains et de deux démocrates, on comprend que cette répartition des voix permet à l’actuel président des Etats-Unis de faire passer les lois qui lui conviennent, à lui, et à ses « amis » (Bastin, 2003).

On peut donc en déduire, comme le fait Bagdikian (2000), que la déréglementation augmente le pouvoir économique des multinationales des médias, mais aussi leur pouvoir politique. Les conglomérats exigent de plus en plus de facilités légales concernant la propriété, en échange de sommes énormes en donations publiques (l’industrie des télécommunications est le quatrième plus gros contributeur aux campagnes électorales américaines) et en pressions sur les politiciens. L’échange de bons procédés entre Georges W. Bush et Rupert Murdoch fin 2003 illustre bien l’influence que les géants des médias peuvent exercer sur la sphère politique et l’édiction de certaines lois.

 

En Europe, la réglementation en matière de concentration médiatique est floue. Il existe des lois au niveau national, tendant à protéger le pluralisme en tant que valeur constitutionnelle (Derieux, 2001). Cependant les dispositifs anti-concentration des médias sont bien incomplets : en France, les textes se limitent aux médias traditionnels (presse, radio, télévision), sans tenir compte d’autres activités comme le cinéma, l’édition, le câble, Internet… laissant ainsi la voie libre à des fusions multiples dans ces domaines, ce qui aboutit à la création d’un géant comme Vivendi Universal.

La réglementation européenne dans ce domaine s’affaiblit au fur et à mesure que chaque Etat membre choisit de faciliter la concentration : c’est le cas en Grande Bretagne, avec le Communication Bill du 7 mai 2002, qui autorise Rupert Murdoch à agrandir encore son emprise médiatique sur le marché britannique (Williams, 2002). Cette orientation va à l’encontre de la volonté européenne de privilégier les entreprises appartenant à l’Union, et conduit à des monopoles menaçant le pluralisme.

Ainsi, profitant de l’absence de réglementation claire dans les années qui ont suivi la chute des régimes communistes en Europe centrale et de l’Est, les grands acteurs médiatiques occidentaux ont pu envahir les marchés émergents, empêchant ou freinant le développement de groupes médiatiques indépendants ou nationaux. C’est le cas du groupe de presse allemand Passauer Neue Presse (PNP), qui détient presque 100% du marché des journaux régionaux et une partie du marché national de la République Tchèque en 2001. L’entreprise a réitéré la même stratégie en Pologne, puis en Slovaquie.

Le sujet n’est pourtant pas ignoré par les membres du Parlement européen, qui expriment leur exaspération devant l’absence de toute proposition de directive relative à l’harmonisation des lois nationales sur la propriété des médias. Ils s’inquiètent depuis que la Commission, s’inclinant face au travail acharné des groupes de pression des organismes de médias, a décidé d’abandonner les projets de régulation dans ce secteur. Autre fait alarmant, on ne note aucun développement en Italie, où le premier ministre et magnat médiatique Silvio Berlusconi a la main basse sur l’audiovisuel privé et public, créant un conflit d’intérêt et une influence politique inconcevable dans n’importe quelle démocratie moderne (Granville, 2002).

Les lois anti-concentration trouvent leur origine dans la volonté, après la Seconde Guerre Mondiale, de protéger le pluralisme contre toute dictature fasciste, préservant ainsi la liberté d’expression face au pouvoir politique. Il semble aujourd’hui que nos institutions soient incapables de discerner une menace identique, au niveau économique.

 

Fruits de ces opérations de concentration : sept géants globaux, dont les activités s’étendent au-delà du seul domaine médiatique. Certains d’entre eux sont aussi de grands propriétaires d’industries lourdes, statut qui présente de fortes contradictions avec l’environnement journalistique. Ces entreprises sont des entités où les employés obéissent sans questionner les ordres, où les cadres ne comprennent pas que leurs journalistes nouvellement acquis se considèrent comme des professionnels indépendants dont la loyauté va d’abord au public (Bagdikian, 2000). Placé devant le choix entre sa liberté d’expression et la rentabilité de son entreprise, que fait le journaliste? Peut-il vraiment concilier ces deux impératifs, servir deux maîtres à la fois?

De plus, la convergence prônée par tous entraîne forcément un décloisonnement des activités de tels groupes internationaux. Dans quelle mesure les activités militaires et industrielles de groupes comme GE, Viacom ou Lagardère influencent-elles le fonctionnement de leurs acquisitions médiatiques? Le traitement de la première guerre du Golfe par CNN a été associé par beaucoup à de la propagande en règle pour la force militaire américaine.

Autre secteur, même inquiétude : le divertissement. Bagdikian reproche à Disney, AOL Time Warner, Vivendi Universal d’avoir répandu cette notion répulsive d’info-divertissement, d’éditoriaux publicitaires, « infotainment and advertorials » (2000 : xx).

Le citoyen est-il encore bien informé quand ses intermédiaires répondent à des impératifs économiques et politiques avant de défendre l’intérêt général?

 

4.1.3.   Leur objectif : devenir l’interlocuteur unique du citoyen

 

La raison qui pousse toutes les entreprises à ces grandes concentrations est simple : devenir l’interlocuteur unique du citoyen, lui offrir à la fois les messages et les moyens de les recevoir. Installer en quelque sorte une relation de fidélité avec le consommateur, qui, en matière d’information, peut rapidement tourner à la dépendance.

L’achat d’appareils médiatiques apporte de nombreux atouts à un grand groupe industriel, car l’information, comme nous l’avons mentionné au début de notre étude, constitue le capital stratégique de ce début de siècle, le pouvoir que tous veulent exercer.

 

Un pouvoir économique d’abord, en termes d’image, et d’outil de persuasion dans l’acquisition de grands contrats.

« Un groupe de presse, vous verrez, c’est capital pour décrocher des commandes. » dit Jean-Luc Lagardère (Halimi, 1998 : 35). On ne compte plus les reportages de TF1 traitant de chantiers internationaux menés par Bouygues, ou les invitations de ministres étrangers au journal télévisé si cela peut faire pencher la balance pour remporter un gros contrat. Même le Wall Street Journal note dès 1994 : «  Il existe en France un circuit virtuellement fermé dans lequel le clientélisme politique et l’influence médiatique peuvent compter autant que la stratégie industrielle et le savoir-faire technologique. » (Halimi, 1998 : 38). Il est bien naïf celui qui pense que la presse est un secteur où on ne peut que perdre de l’argent, ce que les têtes dirigeantes des Big Ten ont rapidement compris.

Les médias ont une autre utilité de taille pour leurs propriétaires industriels : l’image qu’ils peuvent transmettre. Bagdikian (2000 : 58) parle de « corporate advertising », autrement dit des annonces diffusées dans les journaux et sur les chaînes de télévision, visant non pas à vendre des services ou des produits, mais à promouvoir la politique et l’image bienfaisante de l’entreprise. « It presents the corporation as hero, a responsible citizen, a force for good ». Ces corporations ont des budgets faramineux pour attaquer et diffamer les journalistes qui leur déplaisent. Avec chaque année qui passe, elles développent un nouveau pouvoir : elles ne sont plus seulement hostiles envers les journalistes indépendants, elles les emploient.

Les concentrations médiatiques trouvent aussi leur raison d’être dans la recherche d’un plus grand pouvoir politique. Nous avons déjà parlé du poids des géants des médias en termes de lobbying et de pressions sur les appareils politiques, via, par exemple, le financement de campagnes électorales.

Il existe un autre moteur à cette quête de pouvoir, il s’agit de la contre-information, définie par Harbulot (2004) « comme l’ensemble des actions de communication qui, grâce à une information pertinente et vérifiable, permettent d’atténuer, d’annuler ou de retourner contre son instigateur une attaque par l’information. » L’exemple type de cette forme de lutte est illustré par l’affaire de la plateforme pétrolière Brentspar, qui opposa Shell et Greenpeace dans une bataille médiatique mémorable. Or, les dommages causés à Shell dans cette histoire auraient pu être évités. « Il est en particulier essentiel de pouvoir prévenir l’action d’accusation dont les effets, parce que médiatiques, sont de l’ordre de l’irréparable : les piteuses excuses de Greenpeace ne répareront en rien le mal fait à Shell » (Favilla, 1995). Il devient donc impératif pour les entreprises de savoir prévenir de telles attaques, et de s’en protéger. Leur image constitue un atout trop important pour risquer de perdre leur capital sympathie auprès de l’opinion. Posséder son propre média peut donc constituer un outil puissant pour faire face à de telles menaces.

 

Afin de devenir, sinon l’interlocuteur unique du citoyen, du moins l’un de ses principaux partenaires, les géants industriels ont regroupé dans leurs portefeuilles un nombre considérable d’activités, entraînant une certaine uniformisation du message transmis au citoyen.

Les activités ainsi rassemblées confondent trois sphères auparavant autonomes (Ramonet, 2003) :

  • La culture de masse : animée par une logique commerciale, elle regroupe les créations populaires (musique, cinéma, fiction, divertissement…) et répond à des objectifs essentiellement mercantiles.
  • La communication : « discours émis par une organisation et qui flatte celle-ci »; acteurs économiques, culturels, politiques ou sociaux, tout le monde communique (Ramonet, 1999 : 147). Elle englobe la publicité, le marketing, la propagande, la rhétorique de la persuasion.
  • L’information : construite par les agences de nouvelles, les bulletins radiodiffusés ou télévisés, la presse, les chaînes d’information en continu, cette sphère représente l’univers de tous les journalismes.

 

Figure 6 : Des trois sphères à la World Culture

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Culture de masse

Communication

Information

World Culture

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Source : Ignacio Ramonet, Le cinquième pouvoir, Le Monde Diplomatique, novembre 2003.

La sphère de la communication a, au fil du temps, absorbé celles de l’information et de la culture de masse, donnant ainsi naissance à une seule et même sphère globale et universelle : « la world culture, sorte de communiculture de masse planétaire » (Ramonet, 1999 : 85). Il devient difficile de distinguer quelles activités relèvent de l’information, de la culture de masse ou de la communication, au sein de cette nouvelle sphère d’inspiration américaine, dominée par des firmes venant des Etats-Unis.

 

Les nouveaux maîtres de l’information forment donc un cartel coopératif international, composé d’une dizaine de groupes planétaires, les Big Ten. On est loin du « super-pouvoir » que dénonçait Orson Welles dans Citizen Kane (1941). William R. Hearst, le magnat de la presse visé au début du 20e siècle, ferait pâle figure en termes de pouvoir face aux pieuvres médiatiques mondiales que nous connaissons aujourd’hui.

 

Figure 7 : Caricature inspirée de la méga-fusion AOL Time Warner

Source : The AOL/Time-Warner Merger by all of the top editorial cartoonists. http://cagle.slate.msn.com/news/aol/aol6.asp

 

4.2. La crise des médias traditionnels

 

L’ère informationnelle se caractérise par une crise considérable des branches traditionnelles du secteur médiatique. Voyons quels en sont les tenants et les aboutissants.

 

4.2.1.   Perte d’audience

 

La crise dont nous parlons concerne principalement la presse écrite : il s’agit du média touché le plus directement. Tout d’abord, par la domination de l’audiovisuel devant lequel la presse recule, mais aussi par les hausses répétitives du prix du papier durant les vingt dernières années. Ces deux facteurs ont conduit les éditeurs de journaux à diversifier leurs produits, notamment en investissant dans le multimédia. « Les services online restent la meilleure parade de l’écrit face à l’audiovisuel » selon Gérald de Roquemaurel, VP du Groupe Hachette Filipacchi (Woodrow, 1996 : 19). Il ne faut cependant pas se leurrer, la presse, même en ligne, ne peut suivre le rythme de la télévision sans renoncer à ce qui la caractérise : l’analyse et la réflexion.

Sur les cinq dernières années (1999-2003), la diffusion globale de la presse quotidienne a augmenté dans le monde de 4,75%. Mais cette réalité est trompeuse. Cette croissance est principalement due aux deux pays les plus peuplés de la planète, la Chine et l’Inde, qui partent de loin et bénéficient d’une croissance très supérieure à la moyenne mondiale. La presse chinoise connaît ainsi un essor retentissant, avec une hausse de 35,69% de la diffusion quotidienne en 5 ans. Sur la même période, l’augmentation indienne dépasse les 23%.

Mais dans les grands pays de presse traditionnels, le recul est flagrant. L’Europe des Quinze a perdu 4,5 millions de lecteurs quotidiens depuis 1999, une baisse de presque 6%. Les Etats-Unis ont mieux résisté, mais la diffusion de la presse écrite américaine a quand même reculé de 1,42% en cinq ans, malgré des événements majeurs comme le 11 septembre ou la guerre en Irak (Cypel, 2004).

En France, cette baisse se traduit par une chute du nombre de quotidiens de 203 à 67 entre 1946 et 1995 (Halimi, 1998). Aux Etats-Unis, la diffusion quotidienne de journaux atteint les 55 millions, soit une chute de 11% depuis 1990[20]. Seulement 54% des personnes résidant aux Etats-Unis lisent un journal pendant la semaine, et 62% les dimanches, des chiffres qui ne cessent de diminuer. Enfin, le nombre de journaux ne cesse de se réduire dans les principales villes d’Amérique : trois à New York, un à Washington (Bagdikian, 2000).

 

4.2.2.   Perte de crédibilité

 

La crédibilité constituait un atout précieux pour les médias, presque leur fonds de commerce. La confiance qu’ils inspirent aux citoyens est à la base de leur bon fonctionnement, de leur rôle démocratique. Or, depuis quelques années, cette confiance est mise à mal, et diminue à vue d’œil, surtout dans le cadre audiovisuel.

Commençons par définir ce qu’est la crédibilité en matière médiatique. D’après Ramonet (1999 : 49), il s’agit du commentaire imposant le sens que le spectateur donne aux images. L’auteur parle d’une voix anonyme, « voix d’une abstraction, d’une allégorie : celle de l’information ». La télévision, avec ses reportages et ses journaux télévisés, joue sur ce tableau. La crédibilité, nous dit Ramonet, c’est aussi « le présentateur, invité tous les soirs chez vous, selon l’idée qu’une personne familière qui vous regarde dans les yeux ne peut vous mentir » (1999 : 49). Cependant, on voit apparaître depuis une dizaine d’années une méfiance relativement nouvelle, qui n’existait pas dans les années 1980.

Si l’on se penche sur des informations chiffrées, on remarque qu’en France, la confiance diminue dans les années 1990. Ainsi, un sondage réalisé par le journal La Croix en janvier 1999 nous indique que 59% des personnes interrogées doutent de l’indépendance des journalistes[21]. Une autre enquête menée par BVA pour Libération datant d’août 2003 porte un autre coup : la presse n’est crédible que pour 41% des personnes interrogées, et 49% pensent que les médias ne sont pas indépendants face aux pouvoirs nationaux. Leur opinion sur l’image détaillée des médias en France laisse transparaître les préoccupations suivantes :

  • Des médias qui parlent tous du même sujet au même moment,
  • Des médias qui évitent d’aborder des sujets dérangeants pour des personnes influentes,
  • Des médias qui traitent l’actualité de façon trop superficielle, sacrifiant souvent le travail d’investigation.

Les résultats du sondage figurent en annexe D.

De l’autre côté de l’Atlantique, la situation est tout aussi alarmante : la confiance envers les médias d’information américains a chuté de 80% en 1985 à 59% en 2002. Cette perte de crédibilité vertigineuse peut être attribuée à une succession de scandales très médiatisés au sein de la presse, parmi lesquels l’affaire Jayson Blair : le reporter du New York Times a avoué avoir en partie inventé des dizaines d’histoires publiées par le quotidien[22].

 

Figure 8 : Crédibilité des médias d’information aux Etats-Unis

Source : http://www.stateofthenewsmedia.org

On peut donc parler d’une ère du soupçon envers les médias traditionnels, où l’on s’aperçoit que le journaliste est descendu de son piédestal. Pour des raisons que nous allons étudier par la suite, le journaliste passe de héros de la société moderne à la première position dans un classement de l’infamie (Ramonet, 1999). Il doit faire face au scepticisme, à la méfiance, à l’incrédulité des citoyens à son égard. Le public, las de trop de scandales, fait montre de désaffection, d’insatisfaction et parfois de désarroi à l’endroit de la presse (Beauchamp, 1987).

Les déboires de la rédaction du journal télévisé de France 2, à travers David Pujadas et Olivier Mazerolles, sont un exemple flagrant du doute qui s’installe chez le public, et des pressions toujours plus fortes qui conduisent les journalistes à être « border line » (Lagardette, 2001), la course au scoop conduisant parfois à l’erreur.

 

4.2.3.   Une concurrence féroce entre médias…

 

Les médias traditionnels affrontent donc une double crise : importante perte d’audience et perte considérable de crédibilité. Pour compliquer les choses, un nouveau rival de taille apparaît dans le champ médiatique : Internet.

Grâce à ce nouveau média, on voit se dessiner ce que les américains appellent un journalisme « open source » : la publication est ouverte à tous, particuliers, institutions, associations et entreprises (Lagardette, 2001). L’information est fabriquée de manière communautaire : validée ou infirmée de façon collective par ceux qui la consultent. Elle se développe sur des sites participatifs, hors du champ de contraintes des médias traditionnels. Les moteurs de recherches informationnels, les « agents intelligents » fonctionnant par thèmes, combinés à toujours plus d’offres commerciales sur Internet tendent à effacer encore plus les frontières entre information, communication, propagande et publicité.

Cette concurrence est menaçante pour la profession journalistique, car elle bénéficie d’atouts considérables par rapport à l’environnement traditionnel : rapidité et interactivité, qui lui permettent de lancer des scoops, publication d’informations tues ou ignorées par les médias, autonomie de l’internaute face à l’information.

 

Autre effet pervers de la concurrence acharnée que se livrent les médias entre eux : l’orientation purement économique du formidable outil démocratique que constitue la télévision.

Les trois missions assignées à la télévision par l’Etat, dans un souci d’élever la conscience civique de ses citoyens, étaient les suivantes : informer, instruire, distraire. Seule la dernière a résisté à la dure loi de la concurrence. Les deux autres sont encore quelque peu maintenues dans le service public français, mais à quel prix? Des émissions tardives, peu mises en avant.

Woodrow définit la nouvelle mission télévisuelle ainsi : « faire un maximum d’audience, pour attirer un maximum de publicité et faire un maximum de bénéfices » (1996 : 148).

De son côté, la presse continue à perdre du terrain, sa diffusion chutant à vue d’œil comme nous le montrent les chiffres cités plus tôt. Bagdikian (2000) identifie ce phénomène comme l’élimination des deuxièmes places, et l’attribue au poids grandissant des annonceurs dans le secteur médiatique. Selon lui, les annonceurs de masse ne sélectionnent que les journaux à grand tirage pour diffuser leur message, condamnant les autres à la faillite.

 

4.2.4.   … qui aboutit à une uniformisation de l’information

 

Derrière ces crises se cache un fait : ces journaux, chaînes de télévision, de radio, sont en passe d’appartenir totalement à quelques conglomérats internationaux. Il en va de même pour les télécommunications et le nouveau média, Internet.

Or Bourdieu attire notre attention sur une caractéristique fondamentale du secteur des médias. Contrairement au credo libéral, qui veut que le monopole uniformise et que la concurrence diversifie, « lorsque la concurrence s’exerce entre des journalistes ou des journaux qui sont soumis aux mêmes contraintes, aux mêmes sondages, aux mêmes annonceurs, elle homogénéise » (1996 : 24). Il suffit de faire attention pour s’apercevoir que les hebdomadaires ont sensiblement les mêmes couvertures, que ce sont les mêmes titres qui font l’actualité dans les journaux télévisés.

La diminution du nombre d’acteurs sur le marché réduit d’autant la diversité de points de vue (Williams, 2002). La pluralité de la presse n’est plus qu’une apparence, désormais c’est la télévision qui dicte l’agenda aux autres médias (presse et radio) qui ne font que tenter de la suivre.

Le conformisme devient la marque de nos systèmes d’information : on recopie de plus en plus en informant de moins en moins (Bourdieu, 1996). Les différents médias deviennent indissociables, tellement ils fonctionnent en boucle, se répétant les uns les autres (Ramonet, 1999). Il ne s’agit plus de se différencier, mais de se concurrencer avec les mêmes idées, les mêmes clients : un jeu de miroirs réfléchissants qui conduit à l’enfermement mental du citoyen (Bourdieu, 1996).

 

4.3. Les dérives médiatiques et autres trahisons déontologiques

 

Les médias traditionnels connaissent à l’heure actuelle une sorte de passage à vide. L’apparition d’Internet, bien que bénéfique à de nombreux points de vue, vient accentuer encore plus les dérives qui frappent le champ journalistique. Ces affaires sont autant de signes que la profession traverse une période difficile, source de remise en question de son rôle de contre-pouvoir.

 

4.3.1.   Faut-il jouer la transparence à tout prix?

 

Colette Beauchamp (1987) nous rappelle que la fonction de publier des informations inédites se trouve au cœur de la responsabilité journalistique. Il s’agit de faire connaître au public des informations qui, autrement, ne seraient jamais rendues publiques ou partiellement diffusées, conformément aux intérêts de ceux qui les détiennent.

« Il est admis depuis longtemps que la politique se fait à la télé. Doit-on désormais se résigner à ce que la diplomatie et la guerre se décident sur une illusion d’optique? » Guy Sitbon, envoyé spécial du Nouvel Obs à Bucarest, 1989[23].

Cependant, trop de zèle sur certaines affaires résulte en une mise en danger du citoyen, contrecarrant les actions gouvernementales. Michel Rocard nous met ainsi en garde contre le travers que représente la transparence, lourde de risques pour la démocratie. Il arrive qu’un gouvernement exerce une certaine violence sur le citoyen, en lui cachant des informations, dans le but de protéger la société dans son ensemble (De Virieu, 1990 : 264).

Prenons l’exemple de l’affaire AZF, qui a défrayé la chronique depuis le mois de mars 2004 en France. Ce groupe terroriste envoyait des lettres anonymes au gouvernement menaçant de faire exploser des voies ferrées si on ne lui versait pas la rançon demandée. Les instances politiques essayèrent de garder les menaces et les tractations secrètes, pour éviter une panique générale dans les gares françaises, surtout si peu de temps après les attentats terroristes de Madrid. Ce qui n’empêcha pas AZF de faire la une des journaux début mars.

Le secret constitue parfois pour les gouvernements un recours nécessaire face à des menaces qui doivent être traitées loin de l’espace public. Les journalistes, dans le cas d’AZF, ont joué un rôle de « pompiers incendiaires », oubliant la distance qui accompagne toute réflexion (Bourdieu, 1996 : 74). Transparence et instantanéité forment parfois un mélange explosif, qui vient détruire l’autonomie du diplomate, et par la même occasion met en danger le citoyen (De Virieu, 1990).

La transparence ne doit pas primer sur le rôle de filtre et d’analyse des médias. Ces derniers, aussi critiquables soient-ils, constituent une garantie minimale que l’information donnée en est bien une (Breton, 1998).

 

4.3.2.   Médias s’érigeant en autorité morale, politique

 

Autre dérive médiatique, la tendance générale à se constituer autorité morale ou politique pour juger les individus. Nous avons choisi d’étudier ce travers à travers deux exemples récents : l’affaire Clinton/Lewinsky aux Etats-Unis, et le renversement du Président Chavez au Venezuela.

L’affaire Clinton/Lewinsky (1998) fut l’élément fondateur d’Internet en tant que nouveau média d’information. Newsweek détenait le renseignement mais décida de ne pas le publier faute de preuve. La rupture vint d’Internet et d’un particulier : Matt Drudge. S’ensuivit une escalade dans le voyeurisme, une « entreprise de déstabilisation d’un Président démocrate, sur lequel s’acharnent au-delà de toute légalité certains adversaires. On voit bien que l’Internet et la bonne foi naïve des apôtres de la transparence sont l‘outil idéal de la désinformation la plus élémentaire, mais hélas, la plus efficace. » (Breton, 1998).

Le public américain lui-même désavoua ses médias, leur reprochant de s’ériger abusivement en autorité morale. Le New York Magazine fit son auto-procès, ainsi que celui de la profession, en titrant « Impeach the media »  (Kauffman, 1998).

Cette triste affaire pose la question de la légitimité des médias dans les domaines qui ne sont pas directement reliés au choix démocratique du citoyen : en quoi les frasques privées d’un Président relèvent-ils de la mission d’informer? François de Virieu nous rappelle ce que certains oublient trop souvent : « Aucun droit n’est illimité. A quel titre le droit de savoir le serait-il? » (1996 : 289).

 

Autre danger pour le contre-pouvoir médiatique : tenter de devenir un pouvoir politique à part entière. Le coup d’Etat raté contre Hugo Chavez, président du Venezuela, en avril 2002, fut orchestré avec la participation directe des médias nationaux. Ces « médias de haine » rassemblaient 95% des fréquences radio et TV et un quasi-monopole sur la presse écrite. Depuis l’arrivée au pouvoir de Chavez en 1998, tous ces moyens de diffusion se sont substitués aux partis politiques traditionnels pour relayer, de manière démesurée, les agissements de l’opposition, au détriment des déclarations et actions gouvernementales, pourtant élue majoritairement (Lemoine, 2002). La diffamation était l’objectif principal de tous, visant à détruire l’appui populaire du président, à délégitimer son pouvoir. Il s’agit de la plus grande opération de déstabilisation auxquels les médias aient participé en Amérique latine.

 

4.3.3.   Mensonges d’Etat et propagande informationnelle

 

Il arrive aussi que les médias, délibérément ou non, relaient des informations mensongères, truquées. Les mensonges de guerre constituent un grand pan de l’histoire médiatique que tous voudraient oublier. En voici quelques exemples (Ramonet, 2003) :

  • L’affaire du Maine, en 1898. Manipulation de William R. Hearst qui sera dénoncée par Orson Welles dans Citizen Kane (1941). Ou comment l’explosion accidentelle d’un cuirassé américain devient un prétexte à l’entrée en guerre des Etats-Unis contre l’Espagne et à l’annexion de Cuba, Porto Rico, les Philippines et l’île de Guam.
  • En 1964, la guerre du Vietnam prend sa source d’une pure invention transformée en affaire nationale par la télévision et la presse : l’attaque de deux destroyers américains dans le Golfe du Tonkin par des torpilles nord-vietnamiennes.
  • 1985, et l’aide massive des Etats-Unis à la guérilla antisandiniste, au Nicaragua, qui débouchera sur l’Irangate.
  • 1991, la première guerre du Golfe consacre la puissance de l’image en termes d’information télévisée. Ces mensonges de guerre s’apparentent à du bourrage de crâne moderne, relayant des images d’une guerre propre, scénarisée pour le téléspectateur américain.
  • 2002 : « la plus grande manoeuvre d’intoxication de tous les temps[24] » que constitue la deuxième intervention américaine en Irak. Le mensonge d’Etat relayé par tous les médias américains, avant d’être dénoncé publiquement.

Les derniers épisodes illustrent bien le nouvel objectif des instances de défense nationale : penser la stratégie militaire en termes de la couverture télévisuelle, afin de s’allier l’opinion publique. Ensuite, tout est possible. On parle de « guerre psychologique », dans laquelle les médias jouent un rôle majeur : nourrir le citoyen de fausses allégations pour influencer son jugement.

Il ne faut pas non plus limiter le rôle des médias à celui d’instrument du pouvoir en place, manipulé lui aussi dans des buts obscurs. Les médias ont prouvé, à plusieurs reprises, qu’ils peuvent décider de manipuler l’opinion sans incitation « d’en haut ». Le faux charnier de Timiçoara restera gravé dans les mémoires comme l’avènement d’une télévision nécrophile. Robert Capa, photographe de guerre, nous dit « Ces morts auraient péri en vain si les vivants refusent de les voir » (Ramonet, 1999 : 147). Ce qui rejoint l’idée que sans images, sans témoins, les guerres demeurent invisibles. En l’absence d’images, pas d’information. Faut-il pour autant les créer de toutes pièces?

 

4.3.4.   Renoncer au journalisme pour passer dans le camp de la rumeur

 

Comme nous l’avons mentionné plus tôt, le nouveau mot d’ordre dans le champ médiatique est la rapidité. Pour s’y conforter, le journaliste doit renoncer à ce qui fait le cœur de son métier : l’investigation, le travail d’enquête. Le règne de l’immédiat le pousse à ne pas vérifier, ou si peu, les informations qu’il reçoit avant de les diffuser : c’est la rumeur qui prime. Collègue de bureau, fausse amie du journaliste, qui la croise chaque matin. Il devient de plus en plus difficile de résister à ses deux fruits empoisonnés : les nouvelles faussement importants et les fausses nouvelles (Schneidermann, 1999).

La rumeur connaît une apogée mémorable lors du procès d’OJ Simpson, en 1995, concentrant l’attention de tous les médias, paralysant l’information de tout un pays : plus d’un millier de journalistes accrédités suivaient l’affaire. En l’espace de 9 mois, ABC, CBS et NBC ont consacré 1392 heures au procès, contre 762 heures à la guerre en Bosnie[25].

 

 

 

 

4.3.5.   L’information spectacle

 

Colette Beauchamp (1987) dénonce une dernière dérive, qu’il ne faut pas confondre avec la pulsion créatrice, positive, qui accompagne un spectacle en tant que tel. Il s’agit d’un processus qui fait de la douleur un événement, un spectacle en soi. Les médias surenchérissent les uns sur les autres avec la peine, l’émotion, banalisées et avilies. Là encore, la tyrannie de l’instant annihile toute possibilité d’enquête : il faut se précipiter sur la sensation du moment et l’amplifier. La distinction entre propagande et information, entre respect et viol de l’intimité, entre transmission et exploitation de l’émotion n’existe plus.

Ignacio Ramonet (1999 : 30) surnomme ce phénomène « l’hyper-émotion » : on joue sur le pathos à la télévision. Si le téléspectateur ressent une émotion vraie devant le JT, alors l’information est vraie. C’est du détournement de sentiments, ni plus ni moins.

La réaction planétaire qui a suivi la mort de Lady Diana est un parfait exemple de cette tendance, les médias alimentant la douleur du monde, tout en s’en nourrissant. Ce que Ramonet appelle de la « globalisation émotionnelle » (1999 : 17).

 

Les médias traversent donc une crise majeure, perdant à la fois leur audience et leur crédibilité, alors que les branches traditionnelles doivent emprunter de nouvelles voies pour concurrencer Internet. Les vingt dernières années sont jalonnées par de plus en plus d’erreurs et d’excès, venant ternir l’image positive du journalisme, plongeant la profession dans une période où la remise en question devient inévitable.

Dans le même temps, le citoyen se trouve privé d’une information cohérente en matière politique et sociale. Il se sent de moins en moins impliqué, et en vient bientôt à n’éprouver que de l’indifférence pour les questions politiques (Bagdikian, 2000). La relation triangulaire dont nous parlions plus tôt ne rassemble plus l’événement, le journaliste et le citoyen, mais les annonceurs, les médias et les consommateurs. Dans un tel contexte, le quatrième pouvoir se trouve totalement vidé de son sens : il n’éclaire plus le débat démocratique, ne l’enrichit pas, et détourne l’attention des citoyens des débats de fonds en matière de gouvernance.

 

 

 


 

5.     La nouvelle donne médiatique

 

L’information représente donc le pouvoir majeur en ce début de 21e siècle. Un pouvoir à posséder, d’où une grande vague de concentrations dans le secteur médiatique. Un pouvoir à orienter, ce qui passe par la maîtrise de l’art de communiquer.

Toutes ces compétences rassemblées constituent une industrie lourde, celle de la communication, au sein de laquelle le traitement et la diffusion de l’information représentent des secteurs dominants.

 

5.1.  L’information se fond dans l’industrie de la communication

 

« Il fût un temps où le journalisme relevait de l’artisanat.

Aujourd’hui, il est devenu une industrie. »

The Economist, 4 juillet 1998[26].

5.1.1.   L’argent, moteur de l’industrie

 

Tous les auteurs cités jusqu’à présent le signalent et le déplorent, l’orientation profit, l’obsession du rendement animant les Big Ten et leurs semblables détournent les médias de leur mission fondamentale, et chamboulent les fondements de toute une profession.

Les écoles de journalisme sont les premières à véhiculer les nouveaux objectifs qui doivent animer les aspirants reporters : l’absence d’esprit critique et l’amour de l’argent. Produire vite, et mal, mais être capable d’écrire sur n’importe quel sujet quelles que soient les connaissances que l’on possède.

François Ruffin (2003) dénonce ces pratiques au terme d’une année passée à enquêter au sein du CFJ (Centre Français du Journalisme). Il déplore l’entrée du capitalisme dans l’institution : plus de bibliothèque, hausse des frais de scolarité, remplacement du langage propre à la profession par du jargon d’entreprise. Les principaux employeurs dans le secteur des médias français contrôlent déjà largement la formation dispensée dans l’établissement : par la taxe d’apprentissage versée à l’école, par le recrutement des élèves, car ils participent aux jurys d’entrée. Ils sont aussi membres du conseil d’administration, ce qui leur permet désormais de déterminer la pédagogie, que résume un dirigeant de TF1 : « La liberté du journaliste passe par la rentabilité de l’entreprise »[27].

 

Autre réalité économique qui fait son entrée dans le secteur médiatique : les coupes sombres. Les entités journalistiques, tout comme n’importe quelle entreprise, doivent parfois céder des actifs pour rester compétitives.

Cela se traduit par une diminution importante des effectifs dans la profession : 2200 journalistes de moins entre 1990 et 2002 aux Etats-Unis. Ou encore la suppression de toute intervention humaine dans certaines stations de radio, dont le fonctionnement est automatique[28]. A l’ère des délocalisations, de la mondialisation et des restructurations, le journaliste n’a plus aucune raison de croire qu’il devrait être mieux traité qu’un salarié de Daewoo ou d’Electrolux (Halimi, 1998).

On coupe aussi dans les dépenses, en modifiant le contenu et le contenant. Ainsi, Bagdikian (2000) remarque que les articles traitant de la vie quotidienne prennent le pas sur les informations. Les éditeurs se défendent en prétendant que les lecteurs sont de moins en moins intéressés par des nouvelles sérieuses, alors que ce qui les pousse à limiter la publication d’information est que cette dernière coûte plus cher à acquérir que des commentaires, des rapports sur l’actualité. Obtenir des informations exhaustives et détaillées suppose des journalistes expérimentés, consacrant beaucoup de temps à chaque sujet, souvent sur le terrain. Ils doivent être rémunérés par le journal local, possèdent des avantages sociaux et appartiennent souvent à un syndicat. Les rapports d’actualité, au contraire, sont peu onéreux. On peut les acheter auprès d’une agence de presse, qui les envoie rapidement depuis une machine peu coûteuse, qui ne dispose d’aucun avantage social et n’adhèrera jamais à un syndicat (Bagdikian, 2000 : 84). C’est la raison pour laquelle on observe une baisse considérable de la part de nouvelles internationales dans presque tous les médias (Beauchamp, 1987).

Les changements les plus fréquents lors du rachat d’un journal indépendant par une chaîne sont l’augmentation de la publicité et des taux d’abonnement, la modification esthétique de l’habillement des pages afin de donner une impression de modernité, et la réduction discrète mais continue de la part d’informations (Bagdikian, 2000). On relooke le magazine ou le journal afin de cacher l’absence de contenu.

 

Enfin, l’entrée du capitalisme dans le secteur médiatique se traduit par la nomination de cadres dirigeants appartenant au monde de l’entreprise, et non à celui de l’information. Ces derniers sont moins sensibles à la véracité de l’information qu’à sa valeur marchande, c’est l’apparition du « news business » dont parle Ignacio Ramonet (1999 : 21). C’est aussi le choc entre des cadres qui attendent obéissance de la part de leurs employés, et des journalistes dont la loyauté va d’abord vers le public. Le statut de journaliste, déjà dévalorisé aux yeux de l’opinion publique, l’est également aux yeux des patrons de presse qui rêvent de journaux sans journalistes (Lagardette, 2001).

« There are still a few executive officers who are accustomed to giving orders and who resent the media for not taking them » K.A. Randall[29]

 

5.1.2.   Un nouvel acteur : la publicité

 

La théorie paraît claire : l’espace rédactionnel appartient aux journalistes, l’espace publicitaire aux annonceurs. La charte des devoirs du journaliste bannit tout mélange des genres dans ce domaine.

Dans la pratique, les choses sont quelque peu différentes, comme nous le précise Marie Bénilde (1999) : « La fonction des publicitaires est précisément d’émerger, c’est-à-dire de déborder de leur cadre conventionnel pour imposer, de façon parfois insidieuse, un discours marchand ».

 

Les annonceurs atteignent peu à peu une place prépondérante au sein de l’industrie de la communication, exerçant une influence considérable sur les médias. La publicité constitue la principale source de revenu pour les acteurs privés, bien supérieure à la redevance payée par les citoyens. La priorité consiste donc à attirer le plus d’annonceurs possibles. Comment? En leur donnant un pouvoir considérable sur la détermination des programmes, des publications. Une image détient un pouvoir publicitaire maximal tant qu’elle n’offense ou n’ennuie que le moins de spectateurs possible : une programmation non controversée, légère et non politique va donc contribuer à créer ce que Bagdikian appelle une « humeur d’achat » (2000 : 133). Il est désormais possible d’estimer les recettes publicitaires en fonction des rubriques proposées. On laisse alors de moins en moins de place à des sujets publicitairement peu porteurs comme l’actualité internationale ou sociale (Bénilde, 1999).

Le pouvoir ainsi placé entre les mains des annonceurs donne lieu à un mélange des genres dangereux, entre publicité et information. Marie Bénilde (1999) nous donne quelques exemples résultant de cette confusion :

  • Dans la presse, ce sont les publi-reportages, les numéros spéciaux clé en main, autant de rubriques conçues spécialement pour attirer les annonceurs.
  • A la radio, cela passe par la garantie d’une bonne rotation des titres de certaines maisons de disques à l’antenne, ou par des messages publicitaires ayant une apparence journalistique.
  • A la télévision, les annonceurs voient une source de fidélité dans la personne du présentateur du JT; l’expression « soap opera » provient du fait qu’au départ, ce type d’émission était soutenu par des fabricants de savon. Le parrainage et la commandite sont légion dans les jeux télévisés, le placement de marques dans les films ou les séries. Les formats de 26 ou 52 minutes ont été créés dans le souci de multiplier les plages publicitaires.

Dans nos sociétés actuelles, l’information journalistique est confondue avec l’information commerciale (Lagardette, 2001). On applique désormais des techniques auparavant réservées au domaine de la vente à l’univers médiatique :

  • Le marketing d’embuscade, qui consiste à créer un exploit pour pouvoir l’exploiter par la suite (Bénilde, 1999). Ainsi, le Tour de France naquit en 1903 afin d’assurer le succès d’un nouveau journal, L’Auto, qui deviendra par la suite L’Equipe. La presse ne se contente plus de commenter l’événement, elle le fabrique de toutes pièces pour mieux le raconter (de Virieu, 1990 : 154).
  • Le marketing éditorial, dans la presse, qui équivaut à l’audimat télévisuel (Ramonet, 1999).

Avec ces procédés commerciaux, c’est toute la relation entre citoyen et médias qui se trouve compromise. Comme le souligne Woodrow (1996), le lecteur, l’auditeur, le téléspectateur n’est plus considéré comme un être libre ou un citoyen, mais d’abord comme un client, un consommateur. De ce changement de perception découle une des perversions majeures de nos systèmes médiatiques : la quantité l’emporte sur la qualité. « Les journaux et magazines sont invités désormais à s’adresser non plus à des lecteurs, mais à des consommateurs censés leur assurer une partie de leurs futures recettes. » (Lagardette, 2001 : 155).

L’annonceur vient bouleverser la relation triangulaire – événement, média, citoyen – dont nous parlions auparavant. Le contenu transmis par les médias n’est plus créé dans le but de répondre aux besoins de ses acquéreurs (les lecteurs) mais afin de plaire à un tiers (l’annonceur). Cette soumission à des impératifs économiques affaiblit le rôle institutionnel des médias. Ces derniers, dans la fabrication de l’information, excluent plus d’un tiers de la population, ceux qui ne possèdent pas un pouvoir d’achat conséquent, sacrifiant ainsi leur rôle de mécanisme démocratique (Bagdikian, 2000). Comme le précise Marie Bénilde (1999), le poids scandaleux des annonceurs réside moins dans ce qui est publié que dans ce qui ne l’est pas. Ainsi, quand le journal Le Parisien réalise des sondages pour savoir quels sujets aborder, il exclue déjà une partie de la population en choisissant d’en cibler une autre.

 

Enfin, la publicité agit sur la conscience sociale, la transforme, à travers le processus de la « filière inversée » dont parle Galbraith[30]. Il s’agit du nouvel âge du capitalisme : le consommateur ne commande plus le rythme de la production par ses dépenses, c’est le producteur qui orchestre le désir de consommation pour produire. On peut donc dire, comme Bénilde (1999), que la publicité crée des besoins inutiles, dont les premières victimes sont les personnes peu éduquées, vulnérables sociologiquement.

Outre la création de besoins factices dans le but de vendre plus, la publicité tend à favoriser la transmission d’une idéologie commerciale dont la marque est l’étendard. Cette idéologie agit sur la conscience sociale, les personnes ciblées imitant la publicité, ses slogans, ses signes, afin d’exister.

 

 

 

 

 

5.1.3.   On n’informe plus, on communique

 

« Ce qu’il y a de plus terrible dans la communication, c’est l’inconscient de la communication. »

Pierre Bourdieu[31]

Ramonet identifiait la fusion de trois sphères aboutissant à la création d’une sorte de communiculture de masse. Dans ce processus, la sphère communicationnelle absorbait peu à peu les deux autres, à savoir l’information et la culture de masse, en leur apposant par la même occasion sa marque.

Pourquoi une domination de la sphère communicationnelle? Alors que les détenteurs de pouvoir découvrent la puissance des médias, en particulier électroniques, ils entrevoient aussi la possibilité de les utiliser et, sinon de les contrôler, du moins de façonner l’information à sa source et d’en maîtriser le débit et la présentation (Beauchamp, 1987). On voit alors proliférer les firmes spécialisées en relations publiques, puis en communication.

N’oublions pas notre définition de communication : « discours émis par une institution et qui flatte celle-ci » (Ramonet, 1999). Il s’agit donc d’un discours orienté, que les conseillers en communication ont pour mission de faire passer dans les médias. Ces professions ont le vent en poupe, les écoles de journalisme suivent d’ailleurs la tendance en offrant des cours de relations publiques.

Le danger? Confondre relations publiques et information. Les acteurs sociaux, économiques, politiques, communiquent, en espérant faire passer leur message dans les médias. C’est le rôle d’un directeur de la communication de s’assurer que son produit ou son entreprise fait la une le plus souvent possible. Pour cela, dossiers de presse, soirées promotionnelles, cadeaux aux journalistes, tous les moyens sont bons.

Le journaliste, de son côté, ne doit pas sacrifier sa mission première, hiérarchiser l’information, au calendrier promotionnel de ses interlocuteurs. Il est ce que Woodrow appelle « un empêcheur de communiquer en rond » (1996 : 219). Il doit analyser, commenter, bref, polluer le message. Au grand dam des pouvoirs, qui voudraient communiquer leur message au grand public en faisant l’économie du journaliste.

Pour conclure donc, précisons que communiquer n’est pas informer (Lagardette, 2001). L’information de presse est animée par une vision civique, humaine et universelle; alors que l’information non journalistique revêt de multiples aspects: publicité, opinion, communication. Ramonet souligne le danger inhérent à la confusion entre communication et information : « plus on communique, moins on informe, plus on désinforme » (1999 : 147). L’auteur parle aussi de corruption, lorsque l’on demande sournoisement aux journalistes de se faire l’écho de cette communication. Nous sommes en route vers toujours plus de désinformation, l’industrie de la communication atteignant des proportions de plus en plus démesurées.

 

5.2. Le nouveau journalisme

 

Dans ce cadre géoéconomique bien particulier, il est clair que la profession de journaliste telle que nous l’avons décrite plus tôt se trouve, sinon compromise, du moins altérée par le nouvel environnement dans lequel les médias évoluent.

 

5.2.1.   Perte de spécificité du journaliste

 

Le premier risque, probablement le plus menaçant pour l’ensemble des journalistes, est la perte de leur spécificité : ce qui, pendant un temps, les a placés sur un piédestal, le caractère « à part » et indispensable de leur profession (Ramonet, 1999). La remise en question de cette caractéristique du journaliste transparaît sur trois tableaux.

 

Premièrement, l’utilité du journaliste en tant que médiateur entre l’événement et le citoyen ne fait plus l’unanimité, et ce à cause de la dominance de deux médias sur le secteur informationnel.

La télévision, tout d’abord, qui s’arroge le pouvoir de donner à voir « l’histoire en train de se faire », s’appuyant sur l’idée que voir, c’est comprendre (Ramonet, 1999 : 46). Si le citoyen est capable de comprendre immédiatement ce que véhiculent les images qu’il voit dans un journal télévisé, à quoi sert le journaliste? D’où l’idée de plus en plus répandue que n’importe qui vaut un journaliste.

Autre menace pour le journaliste en tant qu’intermédiaire : Internet et les nouvelles technologies. Chaque citoyen peut devenir journaliste, s’il le désire, et exposer ses opinions et analyses sur le réseau. De plus, les dépêches d’agence sont diffusées en temps réel sur Internet, via des pages consacrées à l’actualité (Yahoo Actualités). L’événement est alors directement transmis au citoyen, sans filtrage, sans analyse. Le journaliste, sorte de miroir entre le fait et le citoyen, est un médiateur inutile.

 

Deuxièmement, les méthodes caractérisant la profession ne résistent pas, ou peu, aux fortes pressions exercées par la concurrence au sein des médias.

Le syndicat des journalistes CFE-CGC déplore ainsi la disparition du travail d’enquête, pratique pourtant fondatrice du grand journalisme (1997). On ne recherche plus la vérité, mais la sensation, de préférence sur commande. Le journaliste se voit refuser le temps nécessaire au recul, à l’analyse de son sujet. Il doit sans cesse choisir entre une information rapide ou précise, il devient l’esclave de l’urgence médiatique (Bourdieu, 1996 : 28). Patrick Poivre d’Arvor, célèbre présentateur du journal télévisé en France, confie : « Nous sommes là pour donner une image lisse du monde. » (Halimi, 1998 : 10). Traduisant ainsi la démission du contre-pouvoir médiatique, qui devrait justement mettre en relief les inégalités sociales, les injustices dans le monde. En optant pour le « politiquement correct » et l’instantané, le journaliste renonce à informer le citoyen, il devient une simple courroie de transmission pour les communiqués des différents acteurs d’une société. La communication, intéressée, remplace l’information, dérangeante (Woodrow, 1996).

« Progressivement, le secteur médiatique est gagné, à son tour, par le néolibéralisme, et l’information tend à être de plus en plus sous-traitée à des journalistes précaires et corvéables à merci qui travaillent et fabriquent une information sur commande. » Patrick Champagne[32].

Le journaliste perd sa spécificité, ces caractéristiques qui le rendaient indispensable au bon fonctionnement de la démocratie. Son statut social s’en trouve affecté, outre l’image qu’il véhicule, moins dorée qu’avant, le métier de journaliste succombe peu à peu aux impératifs économiques qui affectent tous les secteurs d’activité d’une société, et leurs employés.

Ramonet (1999) observe ainsi une certaine taylorisation du métier, fruit de l’industrialisation du secteur médiatique et de l’introduction d’impératifs économiques dans le quotidien du journaliste. Ce dernier doit répondre à de multiples contraintes : faire court, faire imagé, faire de l’audience, faire plus vite que la concurrence… Oublié le travail d’enquête qui demande l’accumulation de plusieurs sources, oubliée la vérification des informations pour motif d’urgence. La qualité du travail, ainsi que celle de l’information ainsi créée, sont en baisse.

En outre, cette situation affecte aussi la hiérarchie des journalistes, la majorité se retrouvant dans une position de plus en plus précaire. Halimi (1998) nous fait part du témoignage d’une journaliste de France 2 quant à son entreprise : « Il y a maintenant trois rédactions : celle des stars (Ockrent à 120000 Frs par mois, Leymergie à 100000 Frs et Sannier à 60000 Frs) ; celle des journalistes de base (beaucoup entre 14000 Frs et 20000 Frs) ; et celle des soutiers et pigistes (565 Frs nets par jour). »[33]

Le nouveau journalisme représente donc une profession en situation difficile, précaire, et dont la mission fondamentale est remise en question. Pour beaucoup, le journaliste est en voie d’élimination.

 

5.2.2.   On est loin d’un contre-pouvoir indépendant et critique

 

L’affaiblissement du statut journalistique provient sans doute de l’idée, de plus en plus difficile à accepter, que les médias constituent un contre-pouvoir, le « quatrième pouvoir », un recours pour les citoyens qui se sentent trompés et abusés. Comme nous l’avons vu plus tôt, les sondages reflètent que la population doute de l’indépendance et du pouvoir critique des sources d’informations traditionnelles.

 

Parlons déjà du contenu que nous transmettent aujourd’hui les médias. Quelles nouvelles? Colette Beauchamp (1987) dresse un tableau inquiétant et réaliste de la situation.

Tout d’abord, les vraies nouvelles sont rares. Si l’on regarde attentivement ce que l’on nous donne à titre d’information, on s’aperçoit vite que la rumeur et le conditionnel l’emportent sur les faits dans les bulletins d’information et les journaux. On nous donne à lire où à écouter des textes remplis de suppositions : « Washington imposerait de nouvelles sanctions économiques (…) Le libre-échange menacerait la politique étrangère canadienne. Mulroney rencontrera Bourassa. La déréglementation du transport aérien risque d’entraîner  des conséquences désastreuses. On s’attend à un débat passionné. ».

Ensuite, l’éventail des sujets traités est ridiculement restreint : les journalistes voient de la politique partout, « le politique? Ne connaissent pas. ». Ils boivent avec extase les petites phrases qui constituent le gros des déclarations politiques, « les réactions des réactions aux réactions des politicien-ne-s. » (Beauchamp, 1987 : 25). Autre sujet de prédilection, le scandale. C’est encore meilleur quand il revêt une saveur politique. La presse va rarement chercher au-delà. Enfin, l’économie vient compléter ce trio de préoccupations premières sur la scène médiatique. L’auteur regrette cependant que ce dernier sujet ne soit traité qu’en lien avec la politique, la finance et les affaires, une « économie vue du haut des collines parlementaires et des gratte-ciel des consortiums financiers » (Beauchamp, 1987 : 28).

Enfin, l’exaltation de l’actualité caractérise la fébrilité qui règne dans les rédactions. Les journalistes se surveillent d’un média à l’autre, non plus pour se distinguer mais pour se copier. Rares sont ceux qui osent encore s’aventurer hors des chemins que suit la meute. « On ne se déplace plus qu’en groupe et sur appel » (Beauchamp, 1987 : 34).

Nos nouvelles se caractérisent donc par leur absence, elles ont cédé la place à des jeux de pouvoir qui nous cachent les débats de fond, à des déclarations toutes plus hypothétiques les unes que les autres, à l’apologie de l’instant, où tous les journalistes regardent dans la même direction, celle que leur pointe les grands patrons des consortiums financiers.

 

Nous l’avons déjà mentionné, nous le répéterons encore, le journalisme d’investigation est en voie d’extinction. Il disparaît au profit d’autres formes, moins nobles, moins exigeantes, de journalisme.

Le premier se fonde sur la rumeur, cette tumeur dont nous parlions précédemment, collègue de bureau de tout journaliste, écueil qu’il lui faut à tout prix éviter. Il se complaît dans des sujets tels que l’affairisme, la corruption et la vie privée des personnalités publiques. Il s’agit de ce qu’Ignacio Ramonet appelle le « journalisme de révélation » (1999 : 22). Cette presse à sensation résulte directement d’une situation dominée par le marché, le profit.

Serge Halimi dénonce quant à lui une autre dérive de la profession, vers ce qu’il définit comme un « journalisme de révérence » (1998 : 15). Une douzaine de journalistes et penseurs, clients habitués des plateaux de télévision et tribunes de la presse et de la radio constituent une sorte de « cercle de la raison »[34], qui diffuse partout une pensée unique. L’auteur juge cette élite bien trop proche du pouvoir, trop dépendante de lui, pour lui accorder le moindre crédit. Ces « nouveaux chiens de garde » ne protègent pas la liberté du citoyen en lui garantissant une information vraie, mais leurs propres intérêts en utilisant à outrance les cumuls de tribune, les courtoisies croisées et les renvois d’ascenseur (Halimi, 1998).

Enfin, la révérence face au pouvoir s’accompagne souvent, dernièrement, d’une grande prudence envers l’argent : Halimi identifie cette double dépendance au sein de la presse française, créant ainsi les conditions d’un pluralisme réduit. Il définit le « journalisme de marché » comme la dernière perversion en date, transformant les médias en « grand orchestre symphonique au diapason des marchés qui scandent nos existences dans un monde sans sommeil et sans frontières » (1998 : 47).

Le pouvoir a changé de lieu, il est passé de l’Etat aux empires économiques que constituent les multinationales. Ces dernières imposent désormais leurs propres servitudes à l’information, annihilant peu à peu le pouvoir des journalistes, rendant leur recherche de la vérité encore plus difficile. On en vient souvent à confondre deux libertés : celle d’entreprendre, qui est le fait du chef de l’entreprise de presse, et la liberté d’expression, qui appartient au journaliste. La marge de manœuvre du journaliste se limite à celle que lui accorde son patron, dont la rentabilité reste l’objectif principal (Lagardette, 2001).

« Le pouvoir de la connaissance des faits est grand, celui de la presse qui les met à jour aussi, mais celui-ci s’édifie sur l’esprit d’indépendance et d’analyse critique, sur la maturité, la recherche, la volonté de renseigner le public et non sur un comportement e valet à l’endroit des pouvoirs en place ou de spectateur surexcité par les jeux des milieux politiques et des multinationales » Colette Beauchamp (1987 : 31).

 

5.2.3.   Indépendance journalistique et liberté de la presse

 

Les bouleversements successifs dans le secteur des médias, la désacralisation du métier, la perte des valeurs éthiques qui caractérisaient la profession, tout cela amène à se questionner sur la liberté de la presse, emblème d’une profession. A l’heure où des reporters se battent quotidiennement en son nom dans des zones dangereuses et des pays dictatoriaux, qu’en est-il dans nos démocraties occidentales?

« Les journalistes s’efforcent bien d’informer objectivement, mais ils le font sur ce qu’ils croient subjectivement être important. » Florence Aubenas et Michel Benasazag[35]

On peut donc s’inquiéter sur la perte de l’objectivité journalistique, qui découle de plusieurs facteurs participant à la fabrication de l’information délivrée par les médias.

Premièrement, Lagardette (2001) et Beauchamp (1987) dénoncent un défaut majeur à la base de toute information : la matière première sur laquelle les journalistes travaillent est déjà orientée. Tout journaliste trouve sur son bureau tous les matins un courrier digne d’un ministre : entreprises, institutions, associations de toute nature ont bien compris que pour exister il faut d’abord communiquer. De plus, le journaliste est sans cesse sollicité : communiqués de presse, colloques, séminaires, congrès ; il forge donc son savoir à partir d’une matière qui n’est pas une matière première, puisqu’elle a déjà été mise en forme par des agences de communication. Or, c’est bien connu, les pouvoirs financiers, commerciaux, syndicaux et professionnels ne diffusent une information que lorsqu’elle est conforme à leurs intérêts.

D’autre part, si l’on se penche sur les rouages de l’information tels que les décrit Lagardette (2001), on s’aperçoit que de nombreux facteurs en influencent le contenu et la forme. Il paraît logique de prendre en compte le journaliste lui-même, ainsi que ses sources d’information. A cela s’ajoutent la ligne éditoriale du média (patron, actionnaires), ainsi que les conditions de fabrication de l’information. Il ne faut pas non plus oublier les contraintes économiques (publicité) et réglementaires, ainsi que les lecteurs. Enfin, le système social et l’idéologie majoritaire ont aussi leur importance dans ce processus. On peut donc en conclure que « le journaliste représente un maillon sensible et actif d’un immense réseau de contraintes et d’opportunités qui oriente constamment ses choix et ses priorités » (Lagardette, 2001 : 44).

 

L’indépendance du journaliste se trouve aussi menacée par la disparition de la traditionnelle séparation de l’Eglise et de l’Etat, ce qui équivaut en termes journalistiques au mur censé exister entre la rédaction d’un journal et son département commercial (Bagdikian, 2000). Le décloisonnement du département informationnel répond au besoin de favoriser les synergies au sein des entreprises (Klein, 2002), ouvrant ainsi la voie au mélange des genres dont nous parlions plus tôt (culture, divertissement, publicité, information). Cette délimitation avait aussi pour but de garantir la priorité des préoccupations éthiques et civiques au sein d’un organe de presse, ce qui n’est plus le cas, les rédactions se soumettant avant tout aux lois du marché, de la concurrence (Williams, 2002).

 

Enfin, au fur et à mesure que les liens entre organes médiatiques et conglomérats internationaux se multiplient, on observe la disparition de l’esprit critique des journalistes envers les grandes entreprises, envers leurs employeurs. Le syndicat de journalistes CFE-CGC (1997) souligne ainsi que la moindre audace relationnelle devient coûteuse : on ne peut se permettre un écart de peur de perdre les budgets publicitaires des clients importants. Les éloges flatteurs priment sur la liberté de blâmer.

« Je croirais vraiment à la liberté de la presse quand un journaliste pourra écrire ce qu’il pense vraiment de son journal. Dans son journal. » Guy Bedos[36]

 

En France, les entreprises familiales pèsent un poids considérable dans le secteur médiatique. Marie Bénilde (2003) parle de « dynasties inamovibles ». Cinq des quinze premières fortunes françaises ont des intérêts dans les médias :

  • Bernard Arnault (La Tribune, Investir, Radio Classique),
  • François Pinault (Le Point, Historia, La Recherche),
  • Serge Dassault (Valeurs actuelles, 30 % du Figaro, de L’Express, du Progrès de Lyon, de La Voix du Nord),
  • Jean-Claude Decaux (JC Decaux, Avenir),
  • Francis Bouygues (TF1, LCI, TPS…).

Dans le cas des familles Bouygues, Arnault, Pinault et Lagardère, les fils et filles héritent des journaux, radios et télévisions de leurs pères. Un archaïsme rarement dénoncé dans leurs médias, car les journaux qu’ils possèdent jouent un rôle précis : celui d’un rempart de protection dressé autour des intérêts personnels de la famille. Il est en effet très rare qu’un journaliste compromette les intérêts d’un patron présent dans les médias. « La presse est d’autant plus précieuse que son pouvoir n’est vraiment contestable que par elle-même. » (Bénilde, 2003).

Comment alors ne pas douter de l’indépendance des journalistes, de leur liberté d’expression? Rares sont les conglomérats médiatiques qui nient détenir un certain pouvoir. Ils assurent plutôt que jamais ils ne l’utiliseraient à leurs propres fins. Mais aucune entreprise, médiatique ou autre, ne renoncerait à utiliser sa force si elle sent que son futur ou ses profits sont menacés. (Bagdikian, 2000). L’élite n’a pas à contrôler les médias, ils lui appartiennent. Finalement, comment être sûr que les grands patrons ne vont pas utiliser l’information afin de protéger les intérêts de leurs conglomérats avant ceux du citoyen? En ce sens, est-il encore possible de considérer le journaliste comme l’employé du public, s’il répond d’abord à d’autres impératifs?

 

5.2.4.   Nouvelles formes de censure

 

La liberté d’expression des journalistes, leur indépendance n’est donc pas chose acquise dans le paysage médiatique tel que nous le connaissons aujourd’hui. De plus, il semble que la censure revête de nouveaux aspects, moins visibles, plus sournois.

Halimi dénonce ainsi une censure d’autant plus efficace qu’elle n’a pas besoin de se dire. Le journaliste se sent prodigieusement libre, quand les intérêts du patron coïncident miraculeusement avec ceux de l’information. Il se sent heureux, et va même jusqu’à se croire puissant (1998 : 11). Il en va tout autrement lorsque l’on creuse un peu, on découvre d’autres censures, propres à nos sociétés occidentales.

Il existe ainsi une censure démocratique, une censure « cause toujours » comme l’appelle Schneidermann (1996 : 132), qui consiste à noyer l’information sous le poids de son développement. Présente uniquement dans nos sociétés démocratiques, cette censure ne se fonde plus sur la suppression, la coupure, la censure « ferme ta gueule », mais sur l’accumulation, la saturation, la surabondance d’informations. Elle distrait le journaliste et le citoyen de l’essentiel en les asphyxiant sous trop d’informations, en noyant le scandale entre la publicité et le bulletin météo (Ramonet, 1999).

Ce premier type de censure en entraîne une deuxième, la censure par paresse intellectuelle. L’information, abondante, vient d’elle-même au journaliste, qui finit par en être aveuglé. Schneidermann parle de « myopie », envers des scandales auxquels on s’habitue, parce qu’on les côtoie chaque jour depuis dix ans (1996 : 135). Cette autocensure-là, la plus grave, la plus quotidienne, est faite de compromis, d’aveuglement, mais aussi de la terrible puissance de l’habitude. Si le journaliste continue à dénoncer, il court le risque de lasser les citoyens, qui ont compris son propos. S’il y renonce, il laisse la voie libre aux manipulateurs.

La télévision ajoute à cet éventail un modèle qui lui est propre : la censure par absence d’images. Ce qui ne se voit pas n’existe pas, et les morts sans caméra seront morts deux fois (Schneidermann, 1996).

Enfin, la profession se plie quotidiennement à une censure journalistique. Ce qui consiste, pour tout journaliste voulant faire carrière dans le milieu, à ne pas critiquer les pratiques critiquables de ses confrères (Ramonet, 1999). Woodrow (1996) parle de puissante solidarité corporatiste, illustrant la censure par la non-diffusion à la télévision du documentaire « Pas vu à la télé » réalisé par Pierre Carles, mettant en lumière les multiples complicités entre personnalités politiques et médiatiques dans le paysage audiovisuel français.

 

La nouvelle donne médiatique redistribue donc les cartes du jeu, ainsi que les pouvoirs dans nos sociétés démocratiques. Les journalistes redeviennent des employés comme les autres, perdent leur spécificité, sont en voie de disparition si ils continuent à subir les servitudes que leurs propriétaires leur imposent.

Quelles conséquences cette démission du quatrième pouvoir entraîne-t-elle sur le fonctionnement de la démocratie?

 


6.     Un nouvel âge de la démocratie

 

Les bouleversements successifs dans le monde des médias ont entraîné la création d’un nouveau journalisme, qui s’illustre parfois par des dérives déontologiques et des manipulations regrettables.

En termes de démocratie, le rôle de contre-pouvoir autrefois attribué aux médias perd son sens, et l’on voit émerger une nouvelle forme de gouvernance, entièrement médiatique, qui vient déséquilibrer les forces en jeu dans un système démocratique fondé sur la séparation des pouvoirs.

 

6.1.  Le quatrième pouvoir cède la place à la médiacratie

 

« Les pouvoirs sont en train de changer de mains. Ils ne sont plus là où la loi et les ans les avaient placés. Une puissance nouvelle est en train de se développer, qui va s’insinuer, année après année, dans tous les rouages de la vie sociale des pays développés pour en pervertir le fonctionnement. Cette puissance, c’est le ‘système médiatique’ »

François Henri de Virieu (1990 : 10).

6.1.1.   Qu’est-ce que la médiacratie?

 

Il s’agit d’un terme inventé par de Virieu (1990), pour décrire l’emprise incroyable que les médias ont acquise sur tous les rouages de nos sociétés : économiques, sociaux et politiques. L’auteur définit la médiacratie de la façon suivante : « régulation de l’action par l’opinion publique relayée par les médias, nouvelle société de l’instant, irriguée à la vitesse de la lumière » (1990 : 13).

Si nous comparons cette définition à celles que nous avons citées au début de cette étude, nous remarquons deux contradictions majeures : opinion versus information, et vitesse de la lumière versus temps de l’analyse et de la réflexion.

Commençons par notre première contradiction, et définissons-en les deux branches :

Opinion : manière de penser, point de vue, jugement subjectif et personnel. La liberté d’opinion concerne tout le monde. Droit fondamental soumis à aucune restriction, sauf s’il nuit à autrui ou à l’ordre public.

Information : énoncer, décrire un fait, un événement, de façon impersonnelle et objective. (Lagardette, 2001 : 65)

Il faut donc opérer une distinction entre journaux d’opinion et journaux d’information. Or, à part le Journal Officiel de la République Française, tous les journaux diffusés dans l’Hexagone sont des journaux d’opinion.

 

De là découle notre seconde contradiction : la bataille d’hier pour le suffrage universel a cédé la place à une lutte pour le suffrage instantané : le sondage. L’unité de mesure n’est plus le nombre de députés envoyés au Parlement, mais les résultats des sondages. Le droit de vote perd son sens au profit d’un nouveau suffrage : le sondage.

 

6.1.2.   L’audiovisuel comme instrument d’oppression symbolique

 

Nous l’avons déjà abordé : la télévision est devenue au fil des ans le média dominant, plongeant la presse dans une crise sans précédent, et imposant ses perversions aux autres médias. Cette préséance de l’audiovisuel a créé un environnement propice à l’apparition de la médiacratie, lui préparant le terrain.

Bourdieu (1996) déplore ainsi que ce qui aurait pu devenir un extraordinaire instrument de démocratie directe se convertisse peu à peu en instrument d’oppression symbolique. En excluant le discours articulé des plateaux de télévision, on a banni de l’espace public l’une des formes les plus sûres de la résistance à la manipulation et de l’affirmation de la liberté de pensée.

Aux censures dont nous parlions plus tôt s’ajoute une forme encore plus subtile : la violence symbolique, que Bourdieu définit comme des « coups qui s’exercent avec la complicité tacite de ceux qui la subissent et aussi, souvent, de ceux qui l’exercent, tous inconscients de l’exercer ou de la subir. » (1996 : 16). Ainsi, l’auteur dénonce la série de mécanismes qui fait que plus la télévision montre, plus elle cache, et pervertit ainsi l’information de milliers de citoyens, pour lesquels elle constitue souvent la seule fenêtre sur le monde (Woodrow, 1996).

Fascinée par l’image, qui oblitère le son ou l’écriture, la télévision participe pleinement à la création d’un cirque médiatique : le journal télévisé comme temple de l’information distraction (Ramonet, 1999), l’avènement de la télévision dont vous êtes le héros, la télé-vérité. Comme pour les magazines, la télé-réalité, primitive, moins coûteuse, remplace les émissions à caractère informatif, les débats politiques relégués en troisième partie de soirée. Désormais, la confession se fait publiquement à travers un écran donnant sur des milliers de foyers. La télévision devient un lieu d’exposition narcissique (Bourdieu, 1996).

La hiérarchisation de l’information, fondement de la responsabilité journalistique, cède à un classement des événements proportionnel à leur richesse en images : au journal télévisé de TF1, le dernier concert de Johnny Hallyday passe avant le génocide rwandais.

Les citoyens subissent donc une violence symbolique quotidienne, à travers ce que les médias, et en premier lieu la télévision, choisissent de taire, obéissant à la loi de l’audimat. Beauchamp (1987) doute cependant de la pertinence d’une telle unité de mesure : l’audimat ne permet d’évaluer la préférence du public que parmi les programmes qui lui sont offerts. Les critiques, les attentes du public restent largement inconnues.

Le peuple reste donc souverain en médiacratie, mais pèse moins par son vote que par son opinion. Opinion qui s’exprime sur un système basé sur les yeux, les sens, et non la raison (Ramonet, 1999). La médiacratie, par bien des côtés, devient synonyme de « médiocratie, de pouvoir de la médiocrité » (de Virieu, 1990 : 24).

 

6.1.3.   Confiscation des espaces politique et juridique

 

La médiacratie se construit sur une redistribution des pouvoirs, dans les domaines politiques et juridiques, ce qui représente deux des trois pouvoirs identifiés par Montesquieu. Nous allons maintenant préciser comment le système médiatique s’approprie l’espace dans ces deux domaines.

 

Comment, en termes politiques, passe-t-on de la démocratie représentative à la médiacratie? En remplaçant l’hémicycle de l’Assemblée Nationale par un plateau de télévision, générant ainsi un face à face inégal entre pouvoir et opinion. A première vue, quoi de plus démocratique qu’un débat télévisé? Woodrow (1996) nous invite cependant à regarder de plus près, afin de déceler qu’il ne s’agit que d’une démocratie d’apparence, un spectacle en trompe l’œil, un débat tronqué.

Tout d’abord, parce que la représentativité n’est pas la même qu’au sein de l’Assemblée Nationale. Tous les participants au débat ne sont pas à égalité, malgré la fiction des temps de parole : on invite les stars des partis, jamais les inconnus ou les militants, qui pourraient recentrer le débat sur des préoccupations concrètes. On exerce un « blocus médiatique », en refusant à un grand pan des citoyens l’accès au débat (Woodrow, 1996 : 124). De plus, le présentateur joue un rôle envahissant et autoritaire, distribuant le temps, le ton et l’ordre de parole. Au lieu d’aider les participants les moins à l’aise à s’exprimer, il les presse, les enfonce (Bourdieu, 1996).

Ensuite, parce que la télévision doit respecter un certain nombre de contraintes qui n’existent pas dans l’hémicycle : les sujets sont ainsi imposés aux téléspectateurs comme aux producteurs, eux-mêmes forcés de les traiter à cause de la concurrence. Cette pression croisée entraîne l’absence ou la présence de certaines questions. L’urgence préside à ce type de débats, condamnant la télévision à ce que Bourdieu appelle les « fast thinkers, les spécialistes de la pensée jetable, qui viennent penser là où on ne pense plus » (1996 : 31). Une fois encore, nous retrouvons la contradiction entre vitesse, instantanéité, et pensée, réflexion, analyse, entre temps médiatique et temps politique.

Enfin, ces débats politiques sont par trop simplistes. La composition du plateau, les jeux de langage, le succès dans ce type d’émission relève plus de la vivacité linguistique que de la réflexion sur des questions de fond. Le débat démocratique se trouve réduit au catch. Beauchamp (1987) dénonce le déséquilibre de l’information dans ces émissions, dont le goût du conflit ramène le pluralisme à un face à face, souvent maquillé en noir et blanc, comme si il ne pouvait y avoir que deux réponses diamétralement opposées à une question, et non plusieurs opinions différentes.

Enfin, ces nouveaux temples de la médiacratie sont des lieux où règne la complicité entre pouvoirs et médias, celle-là même qui menace l’esprit critique et indépendant d’un contre-pouvoir. Ainsi, on retrouve toujours les mêmes fidèles dans les débats télévisés, les « bons clients, critiques déférents », qui connaissent les règles du jeu, donneront la prestation qu’on attend d’eux (Bourdieu, 1996). Les intervenants sont sélectionnés pour leur suivisme, non leur originalité. Inviter José Bové sur un plateau de télévision ne comporte aucun risque : c’est un habitué.

Ce sont ces débats truqués, tronqués qui façonnent l’image que se fait le citoyen de la politique, et qui l’en éloignent irrémédiablement.

 

La médiacratie étend aussi son influence sur le domaine juridique, à travers l’apparition d’une nouvelle catégorie de justiciables, les « téléjusticrates ». Ces notables profitent de leur notoriété pour s’introduire dans les journaux télévisés et contester les jugements qui les frappent, voire mettre en accusation leurs propres juges. Ils s’arrogent ainsi le pouvoir de court-circuiter les tribunaux, érigeant la télévision en instance d’appel, prenant à témoin l’opinion publique comme d’autres en appelleraient à Dieu. Bernard Tapie est l’incarnation parfaite du téléjusticrate.

« L’institution judiciaire, dont le rituel lent, précis, raisonnable, est incompatible avec le fonctionnement de la télévision, fait d’urgence, de simplification, d’émotion, avoue son impuissance devant cette tyrannie de l’image mise au service de ces téléjusticrates, ainsi dénommés parce qu’ils sont habiles à user de la télécratie pour infléchir le cours normal de la justice. » Alain Rollat, Le Monde[37].

La justice est alors rendue sur une double scène, à la fois judiciaire et médiatique, sans que l’on puisse dire précisément où finit l’une et où commence l’autre. Les procès se déroulent plus à la télévision que dans les tribunaux, et l’opinion publique vient exercer une pression considérable sur les instances judiciaires. Jean Daniel prend l’exemple du procès d’OJ Simpson aux Etats-Unis, et s’interroge à propos de  l’impact de la couverture médiatique de l’affaire sur les jurés : la transparence télévisée est une forme d’exhibition, qui génère la volonté de jouer un rôle, le désir de plaire aux siens. Dans ce contexte, peut-on être certain qu’on ne juge qu’avec sa seule conscience?

La mission d’informer peut-elle prendre le pas sur la fonction de juger? Si ces excès cachaient un souci démocratique sincère d’éviter les erreurs judiciaires, ils seraient excusables. Cependant, la question de filmer les procès ne se pose que pour les affaires à sensation, jamais pour les procès ordinaires. On observe donc une hiérarchie dans les affaires « dignes » d’être traitées à la télévision, qui s’établit souvent proportionnellement au portefeuille et à la notoriété de la personnalité concernée.

 

La télévision, média dominant et pilier fondateur de la médiacratie, est donc devenue un instrument de création de la réalité, régulant l’accès à l’existence politique et sociale. En détenant un monopole de fait sur les instruments de production et de distribution à grande échelle de l’information, les journalistes décident de l’accès de simples citoyens, mais aussi d’autres producteurs culturels, artistes, savants, à que l’on appelle l’espace public, c’est-à-dire la grande diffusion (Bourdieu, 1996).

A travers ces choix, la télévision impose à l’ensemble de la société ses principes de vision du monde, ses problématiques, ses points de vue. Elle abaisse dans le même temps le droit d’entrée dans les champs juridiques, philosophiques, politiques, et contribue à l’avènement d’une forme perverse de la démocratie directe : la médiacratie.

 

6.2. Les effets pervers de la médiacratie

 

« Les médias représentent la plus grande puissance de notre société contemporaine. »

David Lodge[38]

Cette puissance, en même temps qu’elle déséquilibre le fonctionnement de notre démocratie, génère des effets pervers dans toutes les couches de la société.

 

6.2.1.   Conformisme dans les médias

 

Bon nombre d’auteurs le soulignent (Beauchamp, 1987 ; Bourdieu, 1996 ; Woodrow, 1996 ; Schneidermann, 1998), l’industrie des médias se caractérise aujourd’hui par ce que Bourdieu appelle « la circulation circulaire de l’information ». Un phénomène qui homogénéise le propos des journalistes, qui s’informent de moins en moins et recopient de plus en plus.

L’uniformisation du propos médiatique obéit à une loi : pour atteindre le public le plus étendu, un organe de presse doit perdre ses aspérités, tout ce qui peut diviser, choquer, exclure. Il doit veiller à ne choquer personne, à ne jamais soulever de problèmes.

Les journalistes se copient donc les uns les autres, tout en cherchant à se différencier le moins possible pour toucher un public de masse : en résulte un jeu de miroirs réfléchissants produisant sur le citoyen un effet de clôture considérable, sorte d’enfermement mental. En l’absence de diversité des points de vue présentés par les médias, les idées politiques deviennent de plus en plus étroites, et le citoyen voit sa liberté de choix diminuer de plus en plus, perdant peu à peu sa fonction démocratique.

 

6.2.2.   Des pratiques qui conduisent à une pensée uniformisée

 

Ce conformisme généralisé découle de pratiques objectives douteuses, qui conduisent peu à peu les médias à devenir des diffuseurs de pensée unique.